‹ La carte jaune (volume 2)Chapitre 8 sur 11 · GANT PERDU · texte numérisé non relu

GANT PERDU

Gant perdu.

Gomme le voyageur qui vient de parcourir une longue route à travers un pays montueux et de difiicile accès , Gaston s'était arrêté pour jeter un re-

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gard en arrière et mesurer ensuite l'étendue du chemin qui lui restait encore àparcourir avant d'arriver à son but.

Il se mit à récapituler les actes qui avaient jalonné sa marche dans les nouvelles voies où il se trouvait engagé.

Son émotion fut douce et calme lorsqu'il envisagea les scènes actuelles de son horizon moral. Devant lui une éblouissante perspective lui lit tressaillir l'âme de bonheur. C'était riant et gai comme le soleil levant dans la vallée de Ghamouny. Chaque fleur du paysage étincelait de rosée et jouait aux rayons du matin, le panache des arbres se balançait, se penchait et se redressait aux souffles de la fraîche brise. D'enivrantes senteurs s'élevaient autour de lui. Il y avait dans ce coup-d'œil une indescriptible magie.

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C'était une vue pleine de charmes et de caressantes réflexions.

Mais lorsque ses yeux voulurent embrasser le passé, quelques points tristes et sombres arrêtèrent péniblement son attention. Caroline surtout se montrait à lui et attristait ses regards comme la vue d'un monument funeste ou d'une apparition de sinistre et superstitieux augure. 11 pensa avec amerlume combien était immense et pesante l'influence exercée sur les destinées de l'homme par les premiers pas qu'il fait dans hi vie. — Tout le bonheur ou tout le malheur à venir dépend du premier amour qui nous subjugue. — 11 était effrayé des difficultés qu'il entrevoyait pour rompre avec Caroline et pour éviter en même temps un scandaleux éclat.

Depuis l'époque où la reconnaissance

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avait signé un pacte tacite entre lui et Paraviédès, il avait été fidèle aux eugagenieiits (ju'il s'était imposés, mais il n'était parvenu à cette concordance d'idées et de conduite qu'à force de subterfuges. Les mensongères allégations auxquelles il avait dû recourir pour éloigner les occasions décisives de se trouver seul avec Caroline ne pouvaient plus se répéter; il avait épuisé tous les prétextes plausibles. Son génie était à bout de ses combinaisons.

Jusque là l'étrange incident des lettres perdues lui avait facilité l'exécution deses plans.

Caroline , préoccupée de ce mystère dont le fil échappait sans cesse aux efforts qu'elle faisait pour s'en saisir, avait mis d'abord une extrême circonspection dans sa conduite. Mais sescraiu-

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les s'étaient affaiblies avec le temps ; elle s'était attachée à lire au foiifl de Fâme de Paraviédès ; elle avait pressenti, interrogé les gens de sa maison, étudié la physionomie de ses plus intimes amis, et dans chacune de ces épreuves répétées souvent, elle avait trouvé de plus en plus des motifs de se tranquilliser.

Sans se flatter de connaître tous les

secrets du caractère de son mari , Caroline pouvait croire qu'il n'eût jamais appris l'amour qu'elle portait à Gaston sans que cette découverte n'excitât en lui les plus violentes manifestations de la colère et de la vengeance. Loin de là tout était calme autour d'elle; son mari semblait redoubler de tendresse et de prévenances. 11 lui souriait comme de coutume. Pas un accident , pas un re-

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gard perfide n'étaient surpris sur le visage des personnes qui l'approchaient.

En sorte que la sécurité la plus complète s'infiltrait dans son âme et avec cette sécurité qui croissait de jour en jour , les habitudes de sa vie passée reprenaient leur empire.

Elle redevenait ce qu'elle avait été, enjouée, lascive, passionnée. Calculant déjà le nombre de jours qui avait marqué un temps d'arrêt dans le cours de son existence de plaisir, ce terme lui paraissait long et intolérable.

Le ciel était beau , l'horizon sans tache. Pourquoi donc retenir plus longtemps au port sa barque toute pavoisée de banderoUes et de chiffres d'amour? Elle ne songea plus qu'à la lancer de nouveau sur cette mer d'intrigues aux mille séductions , sembla-

ble à des navigateurs inexpérimentés sur les grands lacs Américains : ils se confient à la douce brise qui fait mollement enfler leurs voiles , et ils sommeillent au bruissement de la lame qui bat mousseus<:î, et blanche l'avant du vaisseau. Tout-à-coup et sans que la pureté du ciel ait été troublée , sans qu'aucun signe précurseur de la tempête se soit montré à l'horizon, ils se sentent emportés, ils tournoient dans un immense et irrésistible remou et ils s'abîment dans les profondeurs de la cataracte.

Depuis plusieurs jours Gaston n'avait point paru chez Paraviédès.

Caroline éprouvait de vagues ennuis; elle était plus fantasque et plus capricieuse que de coutume. La monotonie et les liens de la vie eoiiju-

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gale lui étaient devenus abominables.

Un matin elle se leva rie sa couche solitaire après une longue et pénible nuit. Son corps brûlant avait vainement cherché le repos sur la fraîche et lisse surface de ses draps, où il roulait agité en laissant partout sa chaude empreinte ; d'ardentes images et des souvenirs de feu étaient venus embraser son sein. Ce même jour, elle sortit furtivement de chez elle , et se dirigea vers la demeure de Gaston, emportée, ivre, le cœur en proie à je ne sais quelle inaltérable soif de voluptés.

Ainsi lorsque la biche ruminant loin du cerf en quelque herbe éloignée se sent battre les flancs par d'âpres et d'énergiques amours, elle brame, bondit , s'élance , franchit l'espace en laissant dans l'air les fauves parfums de

son corps, et vient tomber haletante sous les futaies où s'est abrité son sauvage amant.

Gaston avait oublié Caroline, et quand il la vit entrer et s'avancer vers lui , il se troubla. Elle venait se jeter au milieu de ses visions et de ses extases d'amour comme pour le ramener à la vie matérielle et couper les ailes d'or de son imagination qui le balançait dans un monde de chimériques bonheurs.

Caroline vit bien la pâleur de son front , mais dans l'ivresse des sens elle

crut qu'il était saisi d'émotion et de trouble comme elle, et se livra avec délices à la pensée que sa vue avait été pour lui la cause d'une pénétrante sensation de plaisir. A peine entrée, elle ne prit que le temps d'ôter son chapeau, qu'elle laissa tomber avec son châle sur un divan, et courut se jeter au cou de Gaston. Elle l'enlaça de ses bras et darda un baiser sur ses lèvres.

•Le jeune homme promena sur un œil interrogant et triste. Mon Dieu, pensa-til, donnez-moi des forces pour résister à cette épreuve ; etil poursuivit tout haut :

— Quelle imprudence vous venez de commettre, Caroline!

— Oui, je suis peut-être bien folle de m'exposer ainsi ; mais que me fait la tranquillité d'une vie passée sans toi?

Touche mon cœur , vois comme il bat

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fort. Je suis émue , mais ce n'est pas de crainte au moins ; c'est parce que je suis près de toi , c'est parce que nous sommes seuls ici.

Et en parlant de la sorte , elle promenait ses doigts tremblants et dégantés dans les cheveux de Gaston, dont la tête nonchalante et pensive tombait sur le devant du lit.

Ils restèrent silencieux.

— Mon Gaston, dit Caroline dont la voix était voilée , lu ne semblés pas heureux de me voir.

— Pourquoi ce doute, Caroline ?

— Tu es triste et glacé ; ta main est morte dans la mienne. Et ellel'embrassa, puis elle lixa sur lui des yeux inquiets qui semblaient le supplier de parler.

Gaston aurait voulu se dérober à ces caresses passionnées sous lesquelles ,

malgré lui, ses sens s'éveillaient. De voluptueux frissons couraient rapides sur ses membres.

— Tu me caches un secret , dit Caroline; oh! pourquoi me traiter de la sorte ?

— Tu te trompes, Caroline; mais ta présence inattendue m'a bouleversé...

je crois rêver

— ' Ce n'est point un rêve, ami , ditelle en attirant sa tête contre sa poitrine; c'est bien moi; tiens, sens; et elle lui donna un nouveau baiser...

Ces baisers en touchant ses lèvres le pénétraient comme un filtre puissant. Quand elle eut détaché sa bouche de la sienne, son visage était en feu, ses yeux à moitié fermés de langueur...

Que l'air de cette chambre est em-

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baume! ce demi-jour, cette obscurité

m*émeuvent Ne ressens-tu pas leur

influence comme moi, Gaston?

-^- Caroline , répondit-il en étreignant convulsivement le torse flexible et moelleux de sa maîtresse, je ne sens que le brûlant contact de ton corps ; je tie respire que tes doux parfums. Je suis ivre de tout cela.

Et Gaston n'était déjà plus à lui. Sa jeunesse le torturait. La lutte excédait ses forces.

Il est des heures où la nature proclame ses volontés à haute et impérieuse voix. Ainsi lorsque deux cœurs ardents^ jeunes, forts, impétueux, se trouvent en contact, la raison se dresse souvent et jette ses glaçons sur leurs fibres palpitantes; mais la nature, aux sulfureuses entrailles, les échauffe, les em-

brase, et opère leur fusion par un irrésistible entraînement, comme celle de ces laves brûlantes dont les flots partis de deux côtés, se mêlent sur les flancs inclinés du volcan.

— Ange , dit la voix mourante

de Caroline. La voix se tut.

Quand Gaston ouvrit ses yeux appesantis, il nese trouva placésousle charme d'aucune pensée vivifiante. Aux lèvres il n'eut pas une parole d'amour; sous ses doigts pas une de ces involontaires et fugitives étreintes qui expriment qu'une joie intime, qu'une volupté calme et douce a succédé à l'instant paroxitique de l'amour , que ITime enfin a survécu an corps.

Son ivresse avait été comme Tivresse du vin.

Elle lui en avait laissé tout le vide et l'énervement.

Son réveil fut une déception.

11 comprit qu'il n'avait pas étéïieureux du bonheur qu'il enviait.

En retrouvant Caroline près de lui, une brume de douloureuses pensées et d'amers regrets vint l'envelopper.

Il eut honte de sa faiblesse.

Toujours elle! pensa-t-il.

Il se leva tout-à-coup ; l'ennui l'avait saisi à l'âme.

Il alla s'asseoir tout seul sur un divan.

Il était impossible aux yeux de Caroline que cette bizarre conduite ne parût pas être dictée par une émotion étrangère à celle de leur tête-à-tête. Dans les impérieux désirs de son cœur elle

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aurait voulu que rien au-delà d'elle ii*eût pu préoccuper ni intéresser Gaston ; elie eût voulu saisir dans son regard lapreuve d'une extase qui l'absorbât tout entier dans l'heure présente.

Une explication eatre eux devenait indispensable. Elle s'approcha de lui; mais la voix lui manqua pour commencer leur entretien , elle soupira.

Après un effort î

— Vous me taisez un secret, Gaston.

Je vois qu'il vous pèse » qu'il vous importune. Pourquoi donc me le refuser avec tant d'opiniâtreté? ne comprenez^ vous pas que ce procédé me blesse .^^

Ce dernier mot était échappé à la mauvaise humeur de Caroline.

Ali premier cri d'alarme que jetait son amour-propre , touteslcs autres aspirations de son être disparaissaient

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comme une docile couvée pour venir s'abriter sous l'aile de ce sen liment dominateur.

— Ce procédé vous blesse, dites-vous, Caroline? Le mot est admirable, allons il est juste de ne point vous laisser le droit devons plaindre ainsi. Vous voulez que je parle, n'est-il pas vrai?

Elle fit un signe affirmatif.

— Eh bien! Caroline, dit-il d'un ton où était accentuée une ferme résolution de franchise, il est une réflexion qui me tue toutes les fois qu'elle vient avec sa nudité dévorante se poser devant moi...

Un coup de sonnette retentit brusque et soudain ; on entendit la voix bruyante de d'Hybouville qui demandait à voir Gaston.

Caroline n'eut que le temps de se jeter dans un cabinet de toilette pour échapper à l'indiscrétion du visiteur,

Gaston avait été tenté de prime abord de se précipiter au-devant de son camarade pour lui barrer le passage ; mais eu

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pensant que cet incident allait le sauver de la peine d'une explication, il changea d*avis, et demeura.

— Ce que je vais t'apprendra servira d'excuse à mon entrée tant soit peubrus" que, lui dit d'Hybouville, ,

Il était essoufflé, hors d'haleine.

— Il court des bruits à la Bourse fort alarmants sur le compte de Castelneau.

Beaucoup de gens tiennent pour certain qu'il est àla veille d'une banqueroute. On dit que ses opérations sont de sales tripotages dont lui seul aura l'art de setirer . Ces propos serépétaient dans lesbureaux de Williams , le banquier d'où je sors.

Il n'y a pas un instant à perdre. Il faut sans délai te rendre chez lui et exiger des éclaircissements péremptoires. Allons , partons , je t'accompagne. Des ménagements en pareille cir-

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constance seraient une duperie. — r ^- Embrasse - moi , mon cher d'Hybouville , lui dit Gaston. Tu es un excellent et véritable ami , toi ; touche là encore , mon féal ; mais rassure-toi , aucun danger ne me menace.

— Comment?

— Gastelneau, par le succès de ses opérations de finances, excite des jalousies, il appelle l'envie de ses rivaux. La calomnie m'avait déjà soufflé quelque chose de pareil. Hier une lettre anonyme est venue de nouveau réveiller toutes mes craintes. Elle renfermait une révélation si précise et si grave , que j'ai cédé à ses suggestions , et je me suis rendu chez Castelneau, à qui j'ai nettement avoué quelle cause m'amenait chez lui.

■ — Eh bien ?

. — Eh bien ! le mensonge a de longues

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jaoïbes, m'a-t-ildîtd'unairfort calme, et ta vérité ies a fort courtes. 11 tira de son portefeuille pour quatre cent miilefrancs tant en billets de banque qu'en premières valeurs de Paris. Tenez, ajoutat-il en me faisant lire les endos : douterez-vous que ce ne soit ma propriété?

—lis étaient tous à son ordre. — Redites à mes ennemis ce que vous avez vu de vos propres yeux. Dites -pleur aussi que je ivous ai offert de vous rembourser sur4echamp le montant devotre participation; car si vous le voulez en effet , poursuivitr il, vous n'avez qu'à parler, je suis prêt,

— Et tu as accepté, dit d'Hvbouville,

— J'ai refusé.

— En ce cas c'est ton affaire.

— Crois-moi, tout est pour le mi^ux.

— d'est cela, illustre Panglos , tout est pour le mieux dans ce meilleur des

mondes , et la rade de Lisbonne a été comme on l'a dit creusée tout exprès pour noyer Jacques l'anabaptiste.

— Mais, entre Gastelneau et moi, il existe une vieille intimité qui me met à l'abri de toute inquiétude; n'est-il pas mon ami ?

— Pauvre enfant ! Tu en es encore là, toi? Apprends donc qu'au fond des plus chaudes amitiés il n'y a que ces mots : Chacun pour soi et Dieu pour tous. Si tu ne les a pas lus, c'est que tu as vécu jusqu'ici sans vivre; tes yeux ont été ouverts et tu n'as rien vu ; des sons ont frappé tes oreilles et tu n'as pas compris. Les années avec les événements qui en remplissent le cours ont défilé devant toi, et tu as assisté à leur marche processionnelle sans recueillir de ce spectacle une seule impression, un seul ensei-

gnement, une seule leçon qui te soient profitables.

— Si Ton te croyait, il faudrait se promener dans le monde avec une carabine à la main pour faire feu sur tous les bommes.

— Ajoute cuirassé et armé jusqu'aux dents.

- — Là dessus , d'Hybouville , j e veux boire à ta santé.

— Buvons à ma santé, Gaston.

Gastonsoiina et lit apporter dumadère.

— A ta santé, Gaston, et souvienstoi de cette vérité que je trouve au-dessus de ce vin : « 11 n'y a que des intérêts dans le monde. Amitié, amour , reconnaissance, dévouement, autan t de déceptions à l'usage des niais. »

— Ton scepticisme va trop loin , d Hyhouville.

^OB LA fiASt* iAt^t.

— Je le teux bien , Gaston ; m revanche ton madère n'ira pas loin. Il est excellent, sur l'honneur.

Et il but de nouveau.

— Ah !... fit-il en apercevant un gant de femme qui était tombé près du divan.

Caroline l'avait oublié.

Il jeta un regard autour de lui.

— Je comprends, continua-t-il d'un air mystérieux.

Gaston d'un signe lui commanda le silence.

- — Rassure-toi ; est-ce donc que je ne connaîtrais plus le mot d'ordre : mystère et bonheur? c'est entendre. Oh!

cette main est ravissante, dit-il.

Gaston voulut lui enlever le gant.

— Richelieu ne demandait que trois mots de la main d'un homme pour le faire pendre ; moi , plus habile que Ri-

cholieu , un gant me révèle une femme tout entière. Il résume tout un être:

c'est un salem que je lis couramment.

Juge toi-même.

Celle à qui ce gant appartient est pe^ tite.

Elle a un joli bras ,

Une jambe faite au tour,

Le plus joli pied du monde.

Elle est mariée.

Riche ,

Jeune,

Un peu coquette ,

Et étourdie :

— Oses-tu le nier ?

- — Tais-toi, tu es un fou, tu extravagues, lui criait Gaston.

— Ce que j'en dis est uniquement pour que vous me sachiez quelque gré de ma discrétion , car enfin vous ne m'a-

vez rien confié, je ne suis dépositaire

d'aucun secret , et à la rigueur je pourrais ne pas me taire*

— Tu ne serais pas embarrassé à demi s'il te fallait donner une base tant soit peu rationnelle à ces folles et capricieuses conjectures.

— Pas autant que tu te l'imagines , mon camarade.

— Gomment donc vois-tu toutes ces choses , d'Hybou ville ?

— C'est tout simple : Ce gant est d'un contour charmant. Sa dimension atteste que celle à qui il appartient est d'une petite stature; ses doigts sont ronds à leur base et effilés. Or , comme en général les doigts sont l'indication des formes parfaites , il est naturel de conclure que la jambe correspond au bras.

Cette légère et récente empreinte faite

sur le gant reproduit la forme d'un pied dont la délicatesse est trop exquise pour qu'il soit permis de l'attribuer au tien. Oublier un gant annonce une étourderie que l'on ne rencontre pas chez une femme de longue expérience. Le reste s'explique encore mieux. Le gant est parfumé, signe de coquetterie, et à ce quatrième doigt de la main gauche voici la marque d'un anneau, puis celle d'une bague qui ne peut être qu'un solitaire de prix, et dont la double signification est positive : mariage et opulence.

Que t'en semble? Ne voilà -t -il pas plus qu'il n'est besoin pour asseoir et river uneconviction ? Je résumerais à coup sûr cette série de rapports et d'inductions par un nom , si bon me semblait. —

Et comme Gaston laissait échapper un mouvement d'impatience :

^iÙ LA CARTE JAUNE.

—^Allons, je n'insisterai pas^ dit- il. Un seul mot encore, puis je pats; mais écoute-moi , je change de sujet.

Demain le roi ehasse à courre dans la forêt de Saint-Germain. Il m'a été affirmé que la suite de S. M. serait nombreuse et brillante. Le marquis de Greteil doit s'y trouver , tu m'entends ; nos camarades et le café de Paris ^ dans son personnel d'élite, ont formé le projet de s'y rendre; veux*tu en être?

— Sans doute ; en quel lieu le rendez-vous ?

— Porte Maillot, à neuf heures.

— A demain.

D'Hybouville partit.

Caroline , du cabinet où elle s'était retirée, n'avait eu que le temps de sortir.

Ils entendirent de nouveau retentir un furieux coup de sonnette, et presque aussitôt d'iîjbouville qui élait revenu sur ses pas, chargeait un domestique deGaston de remettre sur-le-champ à son maître quelques mots écrits à la hâte sur une feuille de son agenda.

Après quoi il s'en était allé.

âlâ LA CARTE JAUNE.

Gaston et Caroline lurent :

« Je vous dois un avertissement : à vous de juger de son mérite. Il y a en bas dans la rue un homme qui est aux aguets : il se nomme Paraviédès. Je l'ai aperçu quand je suis arrive, et je viens encore de le dépister. Adieu. »

Caroline changea de couleur; un froid subit la glaça, et sa bouche laissa échapper avec désespoir :

— J'avais le pressentiment qu'il m'aurait vue!

Une expression de sarcasme amer teignit la physionomie de Gaston.

Tous ses scrupules d'honnête homme s'éveillèrent en sursaut et dansèrent diaboliquement autour de lui.

il se trouva vil et bas par la faute de Caroline; mais il eut compassion; car après tout c'était une faible femme ;

il réfréna l'impétuosité des paroles <jui venaient éclore sur ses lèvres.

Une nécessité prédominait dans cette conjoncture : échapper aux regards et aux soupçons deParaviédès.

Après qu'ils se furent concertés , ils arrêtèrent que Gaston partirait le premier, et que Caroline quitterait la maison une heure après , si , dans cet intervalle de temps, elle n'avait ni revu Gaston, ni reçu un billet de lui.

Gaston sortit. Il fureta de ses regards toutes les saillies anguleuses, les recoins et les renfoncements pouvant servir d'observatoire dans la rue à quelque amant jaloux. Il battit la rue avec la patience du chasseur qui cherche une caille dans un champ de haute luzerne. Il jeta ses yeux aux fenêtres, rôda de droite, rôda de gauche ; on eut dit :

^H lA CARTE JAUNE.

D'un fou.

D'un escroc.

D'un voleur.

D'un amant.

D'un mouchard.

D'un jaloux,

D'up garde de commerce.

D'un gendarme déguisé^

D'un sergent de ville ,

D'un commissaire de police,

D'un architecte.

Une vieille dame qui, du haut de son balcon, eût remarqué ses regards toisant les maisons du rez-de-chaussée au faîte, qui eut patiemment suivi les circonvo^ lutions de sa marche, n'aurait pas manqué de s'écrier : Voilà un homme qui m'est suspect; à coup sûr , il médite un mauvais coup. Et elle eût appelé sa do^ mestique pour lui ordonner de ï^fffi^Q]^

lA CARTE JAUNE. Si 5

à double tour la porte d'entrée de son appartement.

Une longue heure s'écoula à cette besogne.

Après quoi Gaston se persuada que le danger était passé.

Il fit avancer un fiacre à sa porte.

Un moment après le fiacre partit en ébranlant les pavés de la rue. Les glaces étaient fermées, et ces stores cramoisis que vous connaissez bien avaient été soigneusement baissés. C'était comme une mystérieuse gondole vénitienne.

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