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€ne Course au Pont du Gard.
Le temps au château s'écoulait d'un vol rapide pour tout le monde, sauf pour madame de Boncourt. Chaque heure avait son emploi, tour- à -tour consacrée à d'intimes causeries, à la
musique, au dessin et à la promenade.
Quand ils allaient explorer la campagne ou les bois, Gaston trouvait sans cesse l'occasion d'intéresser ses compagnes par l'agilitéextrême dont il était doué, sahardiesse et son audace. 11 lui arrivait souvent de sauter un ruisseau large et profond pour aller chercher une plante bizarre et la leur montrer. Lorsqu'un mot délicieux s'échappait du cœur et de l'esprit de l'une d'elles, il s'arrêtait, saisissait ses crayons et esquissait sur-le-champ le site où ils setrouvaient alors, afin de graver le souvenir de ce mot plus avant dans la mémoire en l'associant à quelque chose de matériel. Il appelait cela la numismatique de l'amitié, et le mot était la légende de ces médailles.
Mais au milieu de ces scènes si bien faites pour changer le cours des idées de
Gaston , il était aisé de voir que sa tristesse augmentait avec les heures. 11 semblait succomber sous cette sombre inquiétude de l'homme qui redoute l'avenir et croit pressentir que le bonheur qu'il étreint n'est qu'un songe qui va cesser. Marie et Louise avaient plus d'une fois surpris des larmes roulant sur le bord de ses paupières ; mais dès qu'il se voyait l'objet d'une inquiète compatissance, il brisait aussitôt avec ses émotions et les douloureux ressentiments qui l'accablaient.
Marie, dont la tête ne pouvait se défendre d'une sorte d'attrait romanesque devant ce mystère dont s'enveloppait Gaston, et dont l'âme s'exaltait à la pensée de rendre son avenir meilleur, redoublait d'efforts pour l'enlever à ses préoccupations et jeter quelques gais sourires
sur ce visage ordinairement mélancolique et assombri.
Un jour il fut ainsi question de pousser une reconnaissance jusqu'au pont du Gard, qui n'était éloigné du château que de trois ou quatre lieues. Cette partie devait se faire à cheval. On avait espéré de cette sorte se débarrasser de la présence de madame de Boncourt; mais elle avait annoncé catégoriquement, au grand déplaisir de tous, qu'elle prendrait un domestique avec elle, et suivrait la cavalcade en cabriolet, et il leur fallut en passer par cette nécessité inexorable.
Gaston avait accepté la proposition avec joie. La marche, le mouvement, la fatigue, lui étaient indispensables. Ce n'était qu'en tuant son corps qu'il parvenait à tromper ses peines.
L'ordre fut donné de préparer les chevaux.
Gaston se munit de pinceaux, de crayons et de couleurs.
Il connaissait traditionnellement le paysage classique du pont du Gard , et il s'attendait à y trouver plus d'une curieuse étude à recueillir.
Les gens de la campagne du Gard ont un proverbe météorologique plus infaillible que le bureau des longitudes :
Quand lou marino g onflo et que tremountano bouffo , taillas de soupo que lou bouillon manquera pas.
Ce marino est le nom générique sous lequel on désigne tous les vents qui soufflent du midi. Quand il vient d'Afrique, il est violent et élevé : quand il naît
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en mer à peu de distance des côtes , il amène de petites pluies imprévues qu'on appelle dans le pays des maliciades: quand il arrive de l'ouest, après avoir traversé les marais d'Aiguemortes et de la Camargue, ces bourbiers infects, alors l'air est saturé de vapeurs morbides, l'atmosphère est stagnante et sans élasticité; c'est un souffle de mort: c'est le simoun des déserts; on le nomme le caoLimasso.
Au moment où la petite cavalcade sortait des grilles du château , c'était l'impétueux vent d'Afrique qui régnait.
Madame de Boncourt, dans le seul but de contrarier les projets de la journée, prétendait que c'était une extravagance de la part de Marie que de s'aventurer à sortir par le temps qu'il faisait alors, et elle en jetait indirectement sur Gaston
toute la responsabilité. Cependant Gaston avait plusieurs fois proposé d'ajourner la partie; mais le jardinier du château ayant affirmé que le temps ne tiendrait pas et qu'avant deux heures le vent passerait au nord, il avait été décidé qu'on ne s'arrêterait pas.
Ils partirent donc, et les voilà chevauchant sur la route de Remoulins en dépit de la violence du marino et de ses raffales.
Deux larges rues coupent quelques maisons en angle droit; au milieu d'une place s'élève un mât de Cocagne : les patriotes du pays appellent cela un arbre de la liberté.
Tel est le village de Remoulins, ni plus ni moins.
Mais le ravissant paysage que celui devant lequel ils s'arrêtent à l'entrée du
pont suspendu qui va de Remoulins à la rive opposée du Gardon î Les eaux de la rivière, barrées par un lit caillouteux, semblent s'irriter contre cet obstacle , qu'elles franchissent à grand'peine. Elles bouillonnent, elles écument, et, après de grands efforts, elles retombent en cascade. Au point d'intersection de cette chute et de la rive, il existe un moulin, espèce de fabrique de couleur d'ocre jaune avec de longues tuiles faitières et sa roue noire qui est à découvert, et tranche sur le fond clair du bâtiment.
Ce paysage est une idylle. Il semble qu'il ait été placé à peu de distance de celui qui entoure le pont du Gard pour que leur beauté individuelle fût mieux sentie ; car ce sont des contrastes ; la nature a fait là une antithèse.
Celui-ci est un de ces doux aspects
qui reviennent toujours à notre mémoire quand nous les avons vus une fois, semblables à certaines mélodies germaniques que nous répétons sans cesse involontairement pour les avoir entendues, fût-ce vaguement. C'est une eau claire qui chute en bruissant, c'est
un moulin dont la roue tourne lentetement; ce sont des ramures de saule sur lesquelles le linge blanchit, flotte et s'essore au vent; c'est un bouquet de joncs qui se courbent et boivent l'eau; c'est dans le ciel un héron regagnant d'un vol rapide les marais du Khône, puis un petit gange qui frôle la rivière de son aile et va se nicher dans les bruyères de la berge.
En avançant toujours dans la direction du pont du Gard, Marie et ses compagnons ne tardèrent pas à remar-
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querle brusque changement qui s'opère dans la nature et l'aspect du terrain. A quelque distance de Remoulins ce n'est que sable des deux côtés de la route. Ce sable est celui que charrient les eaux de cette même petite rivière qu'ib voyaient cheminer si paisible; et pourtant lorsque tout-à-coup un orage éclate au sommet desCévennes, alors elle bondit hors de son lit ; car elle arrive haute, imprévue, inévitable. Ses eaux s'élèvent, se gonflent; elles roulent avec un bruit semblable à celui de la mer; elles courbent, déracinent et entraînent les arbres ; et si par malheur dans la nuit une étable ou une chaumière isolée vient à heurter leur course, bientôt le limon et les sables qu'elles traînent pénètrent dans l'intérieur, s'amassent et étouftetot la famille du paysan qui dort.
Les accidents sinueux du chemin qu'ils parcouraient , ne permettant pas qu'une vue anticipée et progressive déflorât l'impression que produit le pont du Gard, Gaston, à mesure qu'ils avançaient, se sentait le cœur battre d'une impatience toute artistique. Aussi proposa-t-il à madame de Greteil et à Louise d'exciter l'allure de leurs chevaux, afin de mettre un terme à cette anxiété que d'incessants mécomptes , produits par les contours du chemin , augmentaient à chaque pas.
Aussitôt ils se lancèrent au galop, et tournant un dernier coude que décrit la route, en quelques secondes ils se trouvèrent devant le pont, colosse jeté surla terre parles demi-dieux de Rome pour consacrer leur immortalité.
11 ne faut pas se hâter de le juger : plus on approche et plus il grandit et se fait magnifique. Le terrain qui le touche est un composé de basaltes, d'herbespuissantes, de gros arbres, de taillis, de silex, de bouleaux, de chênes et de granit, un pêle-mêle de tout ce que le génie du paysage peut entasser d'éléments pittoresques. Evidemment la sensation dont on est frappé à l'aspect de ce
monument est développée par le concours du site qui l'enserre. Ce sont ces parois de roches, ces rugueuses masses de pierre dont les bords de la rivière sont carrelés : ce sont surtout les plans arrières de touîe cette perspective qui lui jettent son indescriptible grandiose.
Certes l'homme dont le génie enfanta ce chef-d'œuvre n'était pas seulement architecte; il avait compris toutes les ressources que les accidents du terrain et du paysage prêteraient à sa création, et dans sa savante ordonnance, sans doute il se serait bien gardé de choisir tout autre lieu que celui-là, d'avancer ou de reculer son monument de quelques toises. Cette sauvage harmonie n'aurait pas été aussi entière. Cette rivière si verte et si transparente, ces rochers si bruns, oubliés, perdus au
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fond de la falaise étroite où Ton dirait qu'ils sont tombés, vus d'un peu plus loin ou d*un peu plus près, auraientperdu leur caractère, de même que ces effets d'optique qui s'allèrent et s'abolissent au plus léger déplacement du verre de la lunette.
Le temps contribuait singulièrement à creuser l'impression sous laquelle se trouvait placé Gaston en présence de ce site. La teinte de l'horizon formait un fond approprié au caractère général du tableau. Pas un faible rayon du soleil ne perçait. Le ciel était bas et chargé; des nuages que, du troisième étage du pont, on aurait pu toucher presque de lamain, passaient vite comme les lames d'une mer orageuse. Il régnait dans l'ensemble de ce paysage quelque chose de la désolation qu'on retrouve dans quelques-
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uns des tableaux de Salvator Rosa. Le vent soufflait avec tant de violence, que Gaston s'étonnait que le pont, avec son architecture aérienne , troué partout comme une dentelle, ne se déchirât pas en lambeaux. Et pourtant cette apparence si fragile, pensait-il, avait survécu à l'action corrodante des siècles. Jeté sur le torrent des âges, il semble que la première arche de ce pont s'adosse à l'ère païenne, tandis que la dernière ira se perdre dans un avenir dont il est impossible de calculer l'éloignement.
Dès que madame de Boncourt eut rejoint les cavaliers, ils mirent pied à terre, et les chevaux furent confiés au domestique, qui les attacha au tronc d'un chêne. Sous le prétexte qu'elle était fatiguée, madame de Boncourt refusa desuivre ses compagnons de route
dans leur excursion pédestre. Elle tira un livre de sa poche, et annonça qu'elle trouverait la patience en lisant. Elle ne daigna pas jeter un regard sur le monument qui semblait venir la chercher.
Elle n'eut qu'une idée et elle était gastronomique : les lapins de Montica , fameux dans le pays, dont la chair est si savoureuse, lui vinrent à l'esprit; elle demanda au domestique si ce n'était pas dans les environs qu'on en trouvait , et sur sa réponse affirmative elle lui recommanda sérieusement de s'en procurer en repassant à Remoulins. Puis elle se mit à se promener à pas lents, ne s'arrêtant de temps à autre que pour suivre d'un œil froid et indifférent la course fatigante de Marie à travers les taillis et les ronces et sur le versant escarpé des rives qui encaissent le Gardon.
Louise, plus forte et plus agile que son amie, se passait de l'appui de Gaston, dont elle s'amusait à railler l'inutilité. Mais Marie, quoique emportée parle plaisir et l'enchantement de cette journée, et recevant de ce sentiment une force additionnelle , ne pouvait cependant éviter de recourir à la main de Gaston pour la tirer des pas difficiles, et cette main ne se faisait pas attendre; elle la suivait attentive, prête à la soutenir et à l'aider en tous les dangers.
Parvenus au sommet de la montagne qui est de niveau avec le faîte du monument, Marie, qu'enhardissait la présence de Gaston, témoigna l'intention de monter sur l'étroite bande de son étage supérieur, ascension aérienne que tentent parfois de hardis pèlerins.
Louise resta intimidée lorsqu'elle eut mesuré l'élévation de ce trottoir sans parapet, et n'osa pas aller outre. Marie se confia aux bras de Gaston avec cette témérité aveugle que l'amour développe au cœur des jeunes femmes.
Elle s'était avancée de plusieurs pas en s'étayant de la main de Gaston, et bientôt, comme deux aigles suspendus dans les airs, ils purent sur la corniche supérieure du pont assister au vaste déroulement de cet étrange paysage. Mais tout-à-coup l'esprit de Marie embrassant l'espace qui la séparait de la terre, elle se sentit prise d'un subit et immaîtrisable vertige. Une sueur froide mouilla le creux de ses mains. Elle chercha dans Gaston une protection contre le péril que son imagination impressionnée venait de faire naître. Elle s'appuya contre lui,
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en détournant ses yeux de l'abîme qui l'environnait. Gaston, qui s'était aperçu de son émotion , avait ouvert ses bras pour la recevoir , et il l'en avait amoureusement enveloppée.
Et Marie, ainsi troublée par la peur et pressée sur le cœur de Gaston :
— Reste, reste lui dit -il, appuietoi sur mon cœur , laisse-moi savourer la réalité d'un rêve qui m'a si souvent trompé. Combien de fois j'ai cru presser ton image entre mes bras , respirer tes parfums, toucher les longues tresses de tes cheveux , et cette fois ce n'est point une fascination. Reste. Marie, reste là, efface en un seul instant le souvenir et le sentiment de toutes mes douleurs.
La jeune femme qui écoutait ces douces et molles paroles, leva sur lui ses yeux pleins de larmes, radieuse d'un
bonheur calme en les entendant résonner à son oreille. En cédant aux étreintes passionnées de son amant, c'était comme si elle eût cédé à l'impulsion violente d'une irrésistible prédestinée.
Tous deux avaient été complètement enlevés à la vie terrestre tant que cette extase de leur âme s'était prolongée : heureusement une main providentielle les tenait en lesse , car le moindre mouvement inattentif à droite ou à gauche les eût précipités dans l'abîme.
Quand ils revinrent à eux, et que leur vue descendit, leur attention fut captivée par une caravane étrange qui défilait sur le premier étage du pont.
Ce nouvel incident ajoutait un élément au caractère pittoresque du
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paysage : c'était sa partie animée.
Gaston ne tarda pas à reconnaître qu'il avait devant lui une troupe de Gitanos.
Des hommes à pied conduisaient des ânes; quelques femmes montaient une charrette tirée par deux mules et attelée avec de mauvaises cordes : de jeunes enfants déguenillés couraient alentour.
Après qu'ils eurent passé le pont, un des leurs, vieillard à barbe grise, donna le signal d'une halte sur la rive droite du Gardon.
Au pied de cette montagne qui conduit au haut de l'aqueduc romain est une pelouse verte et lisse. Les parois de la montagne sont creusées à leur base de manière à former des grottes spacieuses. L'entrée de l'une d'elles est
surtout remarquable. Il n'est point un vagabond, un bandit, qui ne soit au fait de ces repaires à vingt lieues à la ronde. C'est en effet une hôtellerie , un cara^ venserail fort bien approprié pour toute sorte de pèlerins mystérieux.
LesGitanos résolurent d?y stationner.
Madame de Boncourt, effrayée du nombre et de l'étrangcté de cette caravane, s'était retirée vers le lieu où le domestique attendait, et par des signes répétés elle s'efforçait d'appeler Gaston auprès d'elle.
La charrette est arrêtée. Les mules ont été dételées, et elle repose sur ses deux brancards. Quelques ânes pyrénéens broutent déjà l'herbe verte :
ils sont parqués dans une enceinte étroite. Les femmes sont descendues :
les plus jeunes se sont asises par
terre , et allaitent leurs enfants.
Le costume qu'elles portent se compose d'un corset noir, d'un jupon rouge; quelque chose qui rappelle ce costume primitif dont parle Cervantes : mais le leur est sale et déguenillé, cependant il encadre et accompagne harmoniquement le caractère de ces visages de femme où chaque trait est d'une pureté de dessin dont le type ne se rencontre peut-être nulle autre part.
Là se trouvaient réunies pour Gaston des études précieuses, dont il désirait ne pas s'éloigner sans en avoir enrichi ses cartons. C'était en effet une riche variété de types et de sujets. A côté des jeunes femmes si flexibles, si cambrées, étaient des hommes agiles et musculeux. La plupart habillés d'une veste à
couleur vive portaient de larges pantalons de velours serrés d'une ceinture rouge. Ils étaient nu-pieds , quelquesuns traînaient les lambeaux d'une chaussure en corde de mauve, que les Espagnols appellent spardile. Leurs cheveux noirs , tressés à peu près comme ceux des hussards hongrois, tombaient jusqu'à leur ceinture. Ils marchaient d'un air libre et dégagé. Venaient ensuite quelques vieilles femmes d'une maigreur sibyllienne. Des mèches de cheveux gris balayaient leur cou boucané et jaune , leurs os maxillaires formaient des saillies et des angles aigus , leurs yeux étaient creux ; leurs dents blanches et intactes donnaient à leur aspect quelque chose de nécromantique : c'était tout ce qui restait de leur jeunesse à ces femmes qui
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avaient été belles comme leurs filles.
Tandis que les enfants s'occupaient à rassembler des débris d'herbes et de bois secs pour allumer du feu, les femmes faisaient les préparatifs du repas de la troupe : la flamme pétilla bientôt.
Les jeunes gens et madame de Bon- Court* que Rassurait enfin la présence de Gaston * s'étaient rapprochés de leur camp. Ils réfléchissaient sur tout ce que l'éxisteUcé de ces castes errantes a de mystères et de secrets. Gaston était retombé dans une douloureuse rêverie.
Peuple proscrit, et condamné à Tigno^ minie par l'opinion et par les lois de l'Espagne, repoussé de toutes les professions libres et privé du droit de posséder des biens fonds, une similitude de misère les fait fraterniser avee les tri-
bus errantes connues en France sous le nom de Bohémiens , en Italie sous celui de Zingari, en Allemagne sous celui de Zigeuner, en Suède, en Danemarck sous celui de Charami, en Angleterre sous celui de Gibsy. Ils ont des mœurs et des demeures clandestines ; s'il existe une niche dans des rochers aux abords d'une petite ville isolée, s'il existe une arche de vieux pont en ruine, jeté sur le lit desséché de quelque torrent dont le cours a été détourné , une hutte solitaire sur les bords des étangs de Maguelonne ou de quelque autre point du littéral de l'ancien Roussillon , là comme dans les montagnes de la Péninsule, vous êtes assuré de rencontrer des familles de ces hommes : effrayants cénobites dont la vue est une terreur » l'origine une énigme, et l'existence, on
peut le dire, une équation insoluble.
Une vaste chaudière remplie d'eau du Gardon fut placée sur le trépied de trois roches calcaires. Une femme , la plus vieille de toutes, ouvrit un long sac , taché de graisse et de sang. Elle y plongea son bras amaigri et décharné, et retira successivement des débris de leur repas de la veille. Des viandes qu'on ne devine pas toujours, d'autres qu'on devine non sans quelques nausées; des os aux configurations insolites sur lesquels sont adhérents quelques lambeaux de chair rouge , des fragments de vertèbres , des osselets ; puis des croûtes de pain et des épluchures de légumes. Tout cela fut mis pêle-mêle dans le vase autour duquel la troupe s'était assemblée.
Quand cette cuisine satanique fut
parachevée, on prit place au banquet.
Rien de plus varié que les attitudes qu'ils avaient pour manger : quelques hommes s'assirent par terre, d'autres à demi couchés s'appuyaient sur leurs coudes. Les femmes tenaient leurs jeunes enfants sur les genoux , et mâchaient pour eux leur portion d'aliments comme une becquée de petits oiseaux.
Le moment parut être propice à Gaston pour faire ses études. Il s'improvisa une sorte de chevalet près de cette réunion où il voyait une si belle récolte à emmagasiner , et après avoir payé l'immobilité de ceux qu'il voulait prendre pour modèles, en leur offrant quelques monnaies , acceptées avec une curieuse avidité, il commença à les esquisser à grands traits.
De ses doigts agiles, les formes et les traits des Gitanos , le ciel, la terre, le site passaient sur le papier; c'était ravissant d'art, de poésie et de vérité locale. Marie et Louise, groupées derrière lui, ne cessaient de prodiguer des éloges à cette merveilleuse habileté dont Gaston était doué et qui confirmait toutes les conjectures auxquelles l'imagination de madame de Greteil s'était plu à s'arrêter sur son compte.
Et comme il travaillait avec une ardeur qu'il ne pouvait plus maîtriser, ses esquisses avançaient à vue d'oeil. Il advint que plusieurs de ces hommes eurent la curiosité de savoir quelle était la nature du service qu'ils rendaient là à leur insu. Quand ils eurent vu, ils demeurèrent un moment immobiles dans
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le sentiment admiratif qui les saisit.
Ceux qui posaient quittèrent leur place, et ils se mirent à battre des mains ; ils poussèrent des cris de joie, lorsqu'ils se reconnurent.
Ils se désignaient les uns aux autres.
Quelques-uns se prirent à sauter de joie, d'autres roulèrent par terre; ils parurent considérer l'auteur de ces merveilles comme tin être extraordinaire.
Ne sachant comment manifester leur admiration, vieillards et enfants formèrent un grand rond en se tenant les mains et tournèrent rapidement en dansant autour de lui. C'était, comme on le pense, un tableau d'un spectacle étrange, une sorte de cabale > de ronde, de sabbat où l'esprit le moins impressionnable aurait été remué par de folles émo^ tions. C'était un monde exceptionnel.
D'une part ce pont aérien, avec son ton grillé appuyant ses deux extrémités sur les rives colossales qui sont deux chaînes de montagnes. Le Gardon profondément encaissé, et reflétant le vert foncé des permanentes plantations d'oliviers et de chênes verts qui le suit , des peupliers jaunis, des saules dont le vent plie les branches et retrousse les feuilles argentées , des nuages sombres enveloppant l'horizon; puis, dans un coin du tableau , ces Gitanos maudits vêtus de couleurs vives et tranchées dansant en ronde.
Madame de Boncourt, que la peur avait de nouveau gagnée , maugréait contre cette prétendue passion d'artiste qui la mettait en péril, elle femme comme il faut, au milieu d'une troupe de sauvages , comme elle disait , et Ma-
rie ainsi que Louise, qui riaient malicieusement de sa peur, ne faisaient que de faibles efforts pour la dissiper.
A quelques pas de cette scène confuse et animée, était un groupe de Gitanos, spectateurs calmes, silencieux et graves. Ils étaient restés dans l'attitude demi couchée qu'ils avaient prise au moment du repas. L'un d'eux tenait son regard fixe et immobile sur Gaston, comme un basilic sur la proie qu'il fascine. Rien ne pouvait le distraire de cette contemplation où sa mémoire cherchait avec
efforts à nouer des souvenirs épars et indécis.
Tout d'un coup il se leva et s'avança vers lui. 11 s'en approche , et quand il croit ne pouvoir être entendu que de lui seul, il lui dit :
— Voyez, me reconnaisez-vous?
Ce n'était plus ni la voix ni l'accent d'un Gitanos.
Gaston, étourdi àcetteseule apostrophe, se sentit froid à la tête, et ses cheveux durs comme des dards se dressèrent.
— Non — je ne crois pas...., répondit-il après avoir considéré attentivement son interrogateur.
— C'est possible, et je ne vous en veux pas; c'est que vous n'aurez pas fait attention à moi , là-bas..., voilà tout; mais moi, je suis sûr de vous y avoir vu, je vous reconnais bien.
19a LA CARTE JAUNE.
Les regards de madame deBoncourt, au même instant, venaient se poser sur Gaston.
Elle fut frappée du désordre de sa figure.
— Mais qu'a donc monsieur de Savigny? fit-elle à Marie et à Louise.
— Je vois que je vous ai fait de la peine, continua rapidement l'homme; ce n'était pas mon intention. Rassurezvous, je ne suis pas méchant. Dites-moi seulement si vous po uvez me faire la charité de quelque argent.
— Vous voulez de l'argent?
— Oui, si cela se peut, vous m'obligerez. Je suis malheureux; je cache ma vie, que cela vous suffise....
Comme il achevait ces mots, Marie s'était approchée.
Gaston, blanc, sans pouls, prêt à tom-
ber par terre, épuisé d'émotion, tira un peu d'argent de ses poches, et le donna en disant: Je regrette de ne pouvoir vous offrir davantage.
— Je veux être de moitié dans cette aumône , dit Marie qui avait entendu.
— Et moi aussi , dit Louise en déposant une pièce d'argent dans les mains du Gitano , dont les yeux flamboyaient de joie.
— Vous êtes de braves gens , vous :
si tous les riches vous ressemblaient, la faim ferait faire moins de sottises aux autres.
Puis se tournant vers Gaston : — Merci, lui dit-il ; et il accompagna ce mot d'unmouvement de tête et d'un clignement d'œil exprimant une reconnaissance qui ne veut pas parler ; — bonne
chance ; et il alla reprendre la place qu'il occupait avant dans le rang de ses compagnons.
Gaston avait été si atrocement secoué par les paroles de cet homme que , pendant un rapide moment qui suivit, il était resté comme fou. Il crut assister à une violente crise de toute la nature. Il se figura que la tempête sifflait et écartelait les arbres, que les eaux du Gardon avaient débordé et noyaient la plaine ; il vit des chaumières flotter et se heurter contre le branchage des chênes que les vagues ballottaient. Les deux cotés opposés du Gardon lui parurent se resserrer, et il entendit les vitreux éclats du pont qui se brisait sous la pression de cet étau de roche.
Il eût certainement pensé qu'il sortait des visions d'un lourd cauchemar,
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s'il n'avait trouvé Marie presque à son bras. Louise lui souriait , la vieille madame de Boncourt épiait sa contenance, et là-bas était cet homme à la barbe grise et touffue, qui, assis par terre et le regardant toujours, comptait voluptueusement dans sa main l'argent qu'il venait de recevoir. De tous côtés la réalité le saisissait et l'accablait.
Tout fut dit de cette journée pour Gaston; il tomba dans la prostration et le marasme qui suivent les émotions ai-
guës.
D'ailleurs la dégradation progressive du jour, la nuit qui tirait ses rideaux sphériques au-dessus du sombre château de Saint -Privât, venait donner une certaine vraisemblance aux craintes qu'avaient déjà manifestées madame de Boncourt. Leur présence au
milieu d'une bande aussi nombreuse de gens suspects , et dans un semblable lieu, pouvait devenir une véritable imprudence ; le sentiment de leur propre sûreté les avertit qu'il fallait songer au départ.
Ils remontèrent à cheval.
Gomme ils s'éloignaient, la lune, semblable' à l'œil d'un spectateur céleste assistant à cette scène, parut à travers quelques rares percées de nuages, et vint douteusement éclairer le paysage de ses rayons blafards. Le feu qu'avaient allumé les Gitanos n'était pas éteint; on le voyait encore opiniâtre , vif et rouge comme un point météorique qui tenait l'effroi à l'âme de Gaston.
Le calme avait succédé à la violence du vent. Les gorges des montagnes et les branchages des arbres étaient muets. On
entendait distinctement le cri des grillons , et le murmure des petites vagues du Gardon qui se brisaient contre les saillies rocailleuses.
Le chemin fut silencieux.
Au-delà du village de Remoulins, madame de Creteil se plaignit d'une forte douleur à la poitrine, et elle toussa beaucoup.
Cette impression réveilla Gaston de son profond abattement : elle le déposséda.
— Mon Dieu, Marie, j e crains que l'hu-
midité vous fasse froid , lui dit-il à voix basse. Pourvu que cette course ne vous ait pas trop fatiguée.
— Ce n'est rien, ce n'est rien; un peu de repos et de sommeil répareront tout cela. Nous voici arrivés.
En entrant au salon le soir après dîner, la première chose qui frappa les regards de madame de Boncourt ce fut le journal du département. Il était sous sa bande, errant d'un meuble à l'autre; personne au château, sauf madame de Boncourt, ne songeait aie lire; elle l'ouvrit :
« Un enfant de l'Ârdèche vient d'être enlevé sur la route du Pont-Saint-Esprit à Bagnols. On attribue ce crime à des bohémiens qui traversaient le départe* ment et semblaient s6 diriger vers les marais de la Camargue »
Elle s'arrêta. Tout le monde se regarda étonné, et par une coïncidence de devination et de souvenirs chacun pensa involontairement à cet étrange repas qu'ils avaient vu servir au pont du Gard
Il y eut un moment de grand silence.
— Eh bien ! dit madame de Boncourt , j'en mettrais ma main au feu
Elle reprit sa lecture.
« Le nommé Pierre Montevilliand , condamné à dix ans de travaux forcés, s'est évadé du bagne de Toulon, dans la nuit du 26 novembre; la police est à sa recherche. On présume qu'il a dû gagner les Cévennes en prenant par le département du Gard : suit le signalement »
Personne ne fit attention à ce paragraphe.
Gaston se leva , il était plus blanc qu'un spectre et il se mit à marcher dans le salon.
— Allez donc faire des excursions dans vos déserts, loin de tout, fit observer madame de Boncourt , pour vous rencontrer face à face avec des pèlerins comme ceux-là, des antropophages....
c'est avantageux vraiment! Je jure bien qu'on ne m'y reprendra plus. — Entendant Marie tousser. — Sans compter qu'on s'y fait malade et qu'on rentre chez soi, comme madame de Creteil , avec une fièvre ataxique.
Gaston se retourna à ces mots, comme pour l'interroger.
— Serait-il vrai ? demanda son regard.
— Non, s'empressa-t-elle de répondre, je ne suis qu'un peu fatiguée, je vous le répète ; demain il n'y paraîtra plus.
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— Dans ce cas, Marie, dit Louise, si tu veux nous nous retirerons.
Avant que sa nièce n'eût répondu, madame de Boncourt avait déjà sonné pour qu'on lui apportât sa bougie.
Gaston s'avança vers Marie pour lui dire son adieu du soir. Il lui prit les deux mains et les serra avec une effusion plus tendre et plus mélancolique que de coutume. Il eût voulu pouvoir se jeter dans ses bras, car il éprouvait, sans qu'il pût s'en rendre compte, cette défaillance du cœur que nous ressentons tous au moment de nous séparer pour long - temps d'un être adoré; ainsi encore lorsque debout sur la grève solitaire, nous voyons disparaître le navire qui l'emporte sur un rivage éloigné.
Enfin il rassembla toutes ses forces,
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et, s'éloignant d'elle, il parvint à laisser partir de ses lèvres ce triste mot: Adieu!
— Adieu... répondit Marie.