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LA CONFESSION

La Confession.

Vers huit heures ce soir-là, on était venu frapper à la petite porte du presbytère , et appeler le curé pour qu'il eût à se rendre à la maison rouge où un malade le faisait demander. Le curé

s'était habillé en toute hâte, et prenant son clerc avec lui, il avait suivi le messager nocturne.

Ce n'était pas la première fois qu'il allait se trouver avec le locataire de cette habitation solitaire. Quoique la présence de ce dernier dans le pays ne datât que de peu de temps, il s'était montré plusieurs fois les dimanches matin aux basses messes, où sa piété avait été remarquée dé tous, et au confessionnal sa voix avait déjà imploré la bénédiction du prêtre; mais depuis lors il y avait eu une assez longue interruption dans ses visites au temple. Même personne n'avait aperçu sa tête de vieillard, chauve et ridée, cherchant un rayon du soleil d'automne au milieu des pots de fleurs qui garnissaient sa fenêtre.

Au moment où le curé fut introduit dans la chambre du malade, un horrible tableau lui vint au yeux. Un homme vieux, d'une maigreur jaune, à la peau parcheminée et éraillée, aux os maxillaires anguleux et saillants, aux orbites profondément cavées et noires, était â demi étendu dans une chaise longue près de la cheminée; il était enveloppé dans une robe de chambre ouattée ; ses yeux étaient fixes, et par intervalle il poussait un lourd gémissement. Il s'agitait en lui-même, respirait avec effort comme si un poids accablait sa poitrine et qu'il voulût se soustraire à cette pression. Tout décelait que cet homme était sous l'empire de fatigantes visions qui lui déchiraient le cœur, et jetaient en même temps l'épouvante dans ses esprits.

— Il est daDs uns de ses mauvais jours, c'est une crise, dit la vieille servante qui veillait sur lui et qui avait fait quelques pas au-devant du prêtre.

Celui-ci s'approcha silencieux et grave. Il se tint debout contre le fauteuil du malade, cherchant par une attentive observation â démêler le secret.

— Vous m'avez fait demander, dit-il lorsqu'il crut que sa voix serait comprise.

Le malade tourna lentement la tête et fixa sur lui des veux hagards.

lèM Qui êtes-vous ?

— Le prêtre, ce lui qui délie l'homme de ce monde en lui indiquant le ciel.

— Ah I fit-il. Eh bien , asseyez-vous près de moi.

— - Vous paraissez souffrir.

— Souffrir horriblement ! vous voyez cela sur mon visage? et pourtant toute ma douleur n'est pas écrite là. Elle n'a pas labouré mes joues de ses profonds sillons; c'est au cœur, dit-il en le frappant de sa main, qu'elle me ronge et me dévore. Oh! j'ai besoin de croire que Dieu aura pitié de moi.

— La bonté de Dieu est infinie comme sa puissance. Il ouvre ses bras à l'homme qui l'implore avec sincérité.

— Que son pardon descende donc sur moi.

— Croyez-vous en Dieu, en la sainte église catholique?

— Oui, mon père.

— Innominepatrietfilii et sanctus, dit le prêtre en donnant sa bénédiction.

Et le vieillard qui avait croisé péniblement ses mains commença tout bas le Confiteor.

Il s'arrêta au mea culpa.

Un profond soupir souleva sa poitrine.

— Mon père , je ne vous ai pas tout dit la dernière fois. Voici bien longtemps que le désespoir me tue; ma raison s'égare, je le sens ; j'ai tout fait depuis quelques années pour revenir au calme ; mais je ne l'ai pu. Une idée fixe est là.

— Parlez donc, car il n'est pas de restrictions possibles avec Dieu.

— Eh quoi! ne puis-je enfermer en moi un seul secret? Vous dire, mon père, que je me repens, implorer vos pénitences, revêtir un ciliée, faire tout ce que vous voudrez , mais ne pas le dire >

et cependant espérer que le ciel me sera ouvert ?. . .

— Impossible; mon pouvoir ne saurait délier la faute que la douleur de la confession ne m'a pas avouée.

— Il faut parler. Quoi! le repentir ne suffit pas?

— L'absolution ou le pardon ne peut arriver qu'après.

— Après? mais alors le pardon du ciel est-il au moins entier... sans rémission?

— . . . .Pas encore.

— Ah ! vous me tuez.

— Le ciel ordonne de réparer le mal qu'on a commis.

— Mais comment si le mal, si le crime est irréparable?

Le prêtre fit un mouvement de répulsion, il continua :

— Jamais, jamais irréparable. Dieu nous offre toujours les moyens de racheter un péché devant les hommes et devant lui. Le repentir n'est que le premier degré, la pénitence le second ; la restitution dans quelques cas, l'aveu, la réhabilitation dans d'autres, sont des actes que sa loi impose toujours.

Et tandis que le curé parlait ainsi , les yeux du malade s'ouvraient et leur expression devenait plus vague, son visage se colorait , la fièvre s'allumait en lui, tous les symptômes d'une nouvelle crise se laissaient apercevoir comme les précurseurs d'une tempête au moment d'éclater.

— Mon père, mon père, vite, absolvezmoi , ouvrez-moi le ciel ; et en même temps qu'il criait ces paroles, il faisait des efforts pour s'agenouiller.

Le prêtre lui prit le bras pour le relever; sa peau était brûlante et sèche, le pouls fort et précipité.

— J'ai résisté long-temps continua -t = il; d'abord je crus que mes

soupçons n'étaient pas fondés

mais.... mais ensuite mes oreilles entendirent, mes yeux virent. Je saisis une correspondance. C'était à ne plus douter alors. L'offense était debout qui me touchait de sa main moqueuse. Le mépris pour moi; la honte, on me la jetait au front... Je me figurais que dans les rues chacun me montrait au doigt. Je ne lui avais rien fait à ce jeune homme, et il était venu , l'insolent , me cracher au front, me jeter ses restes à moi. Oh!

mon sang espagnol ne pouvait tolérer cette ignominie. Je cachai ma souffrance, mes nuits étaient arides. Plus de som-

meil, pas plus qu'aujourd'hui, et la douleur qu'il nie fallait cacher me dévorait les entrailles ; furieuse elle m'égarait. Je ne rêvais plus que la vengeance. C'était une soif horrible , inapaisable, et pourtant je l'ai apaisée cette soif qui me

brûlait. Voilà mon secret Il a dû

souffrir à son tour, mais il le méritait ; il m'avait mis du poison dans les veines, et moi je lui ai fait expier son crime par l'ignominie. Eh bien, tout est dit entre nous; nos comptes sont réglés. Je puis mourir si Dieu m'appelle, et me présenter devant son trône sans terreur au jour du jugement dernier; il nous pèsera tous deux dans sa balance, et je n'aurai rien à redouter, n'est-ce pas, mon père?

Le vieillard cessa de parler, le désordre et la décomposition des traits,

l'immobilité du corps, la fixité des regards, tous les symptômes d'un délire intérieur s'étaient étendus sur lui.

Le curé ne voulant pas l'abandonner, attendit long-temps avec une évangélique patience que quelques signes eussent accusé en lui le retour de la raison; mais ce fut inutilement. Il tenta de se faire comprendre , ses efforts restèrent sans succès. Toute relation était devenue impossible entre eux. Un corps inerte et les voiles de la fièvre étaient des obstacles infranchissables entre l'âme du malade et lui.

Cette circonstance inspirait d'autant plus de regrets au digne prêtre , qu'il croyait avoir entrevu que le pénitent était encore moins touché de l'énormité de ses fautes que livré à la crainte du châtiment. La contrition n'était point

en lui , les terreurs de la mort prévalaient sur tout autre sentiment , le repentir ne voulait pas arriver jusqu'à la réparation.

Il s'affectait de cela avec une chaleur de zèle religieux tout-à-fait pastoral , mais la situation était impérieuse , le mal prenait un caractère de plus en plus alarmant. Ce qu'il savait en médecine l'avait assez familiarisé avec le diagnostic de quelques affections pour qu'il reconnût qu'une congestion au cerveau était imminente.

Une saignée qui pouvait seule sinon l'éviter, du moins en atténuer la violence , était urgente. Il déclara donc que l'intervention d'un médecin lui paraissait pour le moment plus efficace que la sienne, et quoiqu'à regret il dut se résigner à regagner le presbytère ;

mais en sortant ii avait annoncé qu'il reviendrait le lendemain dans la journée.

Tout en cheminant vers sa maison, le digne et bon curé de campagne pensait à l'étrange scène à laquelle il venait d'assister. En présence de ses terreurs, sans remords, il se perdait en conjectures sur la nature du crime que cet étranger pouvait avoir commis. Ce n'était pas sans une sorte d'épouvante qu'il considérait la tâche que lui imposait le caractère sacré dont il était revêtu. Il

ne se sentait pas la force de recevoir quelque terrible révélation , d'assumer sur lui la responsabilité d'une absolution ou d'un arrêt qui décidât à jamais du sort d'une âme. Pour la première fois il mesurait toute la grandeur du sacerdoce; il n'avait jamais compris que ce pût être un lourd fardeau pour la conscience du prêtre que la confession, une difficulté haute et puissante , qu'il n'oserait franchir sans pusillanimité, accoutumé qu'il était, le digne homme, à ces innocentes confessions des habitants de la campagne , à ces aveux de jeunes filles , naïfs et simples comme les blanches fleurs de l'aubépine, comme la pâquerette des prés à la couronne pourprée.

Le pardon, il le répandait à pleines mains sur la tête de ces hommes que le

chaume abritait , sur ces mères qui nourrirent elles-mêmes leurs enfants, et qui dans une vie de labeur ne connurent d'autres joies que les joies de la famille, et pour jours de fête ceux consacrés par la religion.

Jamais la pénitence en eux n'était une rude expiation ; les bénédictions, comme un parfum du ciel, descendaient promptes sur leur tête et remplissaient la chaumière de paix et de prospérité.

Oh! les champs, les champs, pensaitil, c'est là que je veux finir ma vie. Trop de tumulte existe au sein des villes, trop de passion y germent; l'envie et la cupidité, ces deux mères de tous les crimes, sont incessamment fécondées par l'air qu'on y respire , par l'atmosphère de nécessité où l'on vit et qui vouslesimpose. Puisse Dieu, s'il me juge

digne de quelque bonheur dans ce monde, exaucer ma prière, qu'il me laisse aux champs, qu'il m'accorde un jour une petite église décorée au front du signe de la rédemption, une maisonnette à côté, quelques fidèles autour de moi, qui viennent pieusement se prosterner au pied des autels et élever leurs prières vers le ciel. Que ce lieu solitaire soit perdu au fond de quelque vallée ombreuse et calme , ou qu'assis sur quelque dune escarpée il regarde la mer et assiste au spectacle du soleil couchant sur l'eau , peu m'importe pourvu que de ma fenêtre je puisse ambrasser un horizon d'arbres, de feuilles, ou que je sente les brises algueuses agiter les airs; que je suive de l'œil les voyageurs qui passent, et que de loin je bénisse leur traversée, voilà tout, p

mon Dieu! je n'en demande pas plus.

Cependant la tâche qu'il se voyait appelé à remplir eût été plus pénible et plus rude encore qu'il eut trouvé en lui tout le zèle et l'entraînement nécessaires à son accomplissement. Prêtre sincère et religieux, il ne pouvait faillir au poste que lui indiquaient ses devoirs.

Seulement il songeait à rendre sa conscience digne du rôle qui lui tombait en partage.

Il arriva ainsi aux portes de son presbytère sans s'être aperçu du chemin, tout étonné d'y être déjà.

Rentré dans sa chambre, il atteignit du fond d'une armoire plusieurs gros volumes oubliés depuis sa sortie du séminaire.

C'étaient des théologies en latin, et parmi quelques autres , le Pictionnaire

de messire Jean Pontas, le Bréviaire de Polman, etc. ; et comme il voulait s'aider de leurs lumières, il se mit en devoir de les compulser : sans avoir égard, le digne curé, à l'heure avancée de la soirée et aux habitudes de sa vie régulière!

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