OMEN
Omen.
Gaston après le mélancolique et triste adieu qu'il avait fait à Marie, était rentré dans sa chambre. Jamais il ne s'était senti l'âme plus en deuil que ce soir-là. Le ressentiment des émotions si violen-
tes et en même temps si opposées qui l'avaient assailli pendant la journée, semblait plus énergique encore que les émotions elles-mêmest II pensait à cet amour chaste et vrai de Marie, dont chaque instant, chaque incident lui révélait l'existence ; de cet amour qui venait à lui comme un ravon d'or du ciel, pour éclairer les anfractuosités de sa vie douloureuse. Mais à côté de cette vision de bonheur, tout-à-coup il avait cette autre, terrible et glaciale comme la moite pression de la mort. L'homme inconnu du pont du Gard se remontrait à lui avec les paroles qui l'avaient involontairement fait frémir et frissoriner.
Àliînié dans ses d oul&ureuses réïlexibiis, il marchait dans là chambre d'un pas brisé et inégal, puis s'asseyait tottt-à<-coup. U tournait et retournait sa
destinée* cherchait à l'asseoir sur toutes ses faces, et à se la montrer sous un jouiun peu favorable; mais ses efforts ne faisaient que lui montrer la grandeur des obstacles qui s'opposaient à son bonheur.
Les sombres pressentiments, avantcoureurs d'une inévitable catastrophe, qui le visitaient souvent, n'avaient point encore revêtu un caractère aussi décidé.
Les heures s'écoulaient et le sommeil ne venait pas trouver ses paupières arides. Il s'était approché machinalement de la fenêtre, et en regardant au ciel, il fut étonné de voir que la lune , dont le disque aminci par un nuage noir ressemblait à un anneau nuptial, brisé, allait disparaître de l'horizon. Au même instant il entendit l'horloge
de l'église du village dont le timbre fêlé sonnait deux heures. — Déjà ! pensa-t-il.
Chaque soir, depuis sa présence au château, avant de se coucher il ne manquait pas de placer sous son traversin le portefeuille qui renfermait ses papiers; mais la concentration de ses idées était si complète sur un seul sujet que, ce soir-là, il oublia de prendre sa mystérieuse et coutumière précaution. Il se coucha, et après une longue et pénible insomnie, son corps harassé, mort d'émotion et de fatigue , finit par céder au sommeil.
Cette même nuit on avait veillé fort tard aussi dans les appartements de madame de Creteil. A peine sa tante l'avait-elle su rentrée chez elle , qu'elle s'était empressée de l'aller joindre pour lui parler de M. de Savigny. Elle avait
rappelé et commenté, sans en oublier une seule, toutes les circonstances étrangères et énigmatiques qu'elle avait remarquées autour de Gaston , depuis sa présence au château. Puis abordant enfin l'incident principal de cette journée, elle avait donné la plus introuvable et la plus folle interprétation à la rencontre de l'homme du pont du Gard ; son insistance et son exagération habituelles, cette fois n'avaient pas été sans produire une douloureuse impression sur Marie.
Elle commençait à supposer qu'en effet les préoccupations de Gaston pouvaient bien, avoir une autre cause que celle qu'elle leur avait assignée.
Louise voyait plus loin que son amie, mais s' effrayant elle-même de ses propres cloutes, elle aimait mieux éloigner
ce sujet de réflexion toutes les fois qu'il s'offrait à elle , que de s'y appesantir.
Déjà fort souffrante des fatigues de la journée, qui avaient excédé ses forces, les inquiétudes * comme un poison distillé qu'on épandait goutte à goutte sur son cœur, avaient mis le feu à ses veines. Une toux continuelle et dure s'était manifestée et avait opiniâtrement résisté aux moyens employés pour la calmer. Une partie de la nuit s'était écoulée ainsi à donner à Marie les soins que sa situation réclamait : Louise ne l'avait pas quittée; dans la crainte que l'ébranlement de ses nerfs ne se résolût en une crise dangereuse , elle était demeurée à ses côtés, cherchant à conjurer ce paroxisme par des consolations dont son amie avait surtout besoin.
Pour madame de Boncourt , comme elle ne voyait jamais dans une maladie qu'une occasion d'envoyer quérir le médecin , elle s'était empressée de conseiller cette mesure. Après quoi l'entretien qui l'intéressait ayant eu son cours, et bien convaincue, disait-elle, que sa nièce ne pouvait être mieux que confiée aux soins vigilants de mademoiselle Louise , elle lui avait souhaité une bonne nuit en l'embrassant au front , et s'était retirée. L'égoïsme de madame de Boncourt était religieux observateur des heures du sommeil.