‹ La carte jauneChapitre 13 sur 19 · LE PORTEFEUILLE · texte numérisé non relu

LE PORTEFEUILLE

Y I M\ Ms

.a J ji u :; ■ ■

Le Portefeuille.

Il était tard quand Gaston s'éveilla. Le sommeil qu'il avait dormi avait été lourd et agité : le corps seul avait goûté le repos qu'amène la prostration des forces ; mais l'âme avait survécu à cet abatte-

ment. Elle avait continué de veiller, et dans cet océan de perceptions dont elle était battue, plusieurs fois elle reçut sous les mêmes formes ces sortes d'admonitions apocalyptiques connues sous le nom de rêves.

Il lui passa en l'esprit une vieille église de campagne avec des stalles en bois ciselé; quelques dalles tumulaires avec des inscriptions gothiques illisibles ; des colonnes vertes d'humidité et nuancées par le reflet indécis des vitraux colorés. Il était agenouillé devant l'autel avec Marie; le prêtre officiait et tenait la bague sacramentelle. Marie ayant levé la main pour la recevoir, l'or du bijou devint poussière , et il ne trouva que le doigt desséché d'un squelette.

Il était, ens'éveillant, sous l'influence de cette vision ; mais malgré la tendance

légèrement superstitieuse de son esprit, Gaston se mit bientôt à raisonner, et il imagina une calme et froide interprétation à lui donner.

Il ouvrit ses croisées pour respirer l'airdu matin chargé d'émanations des montagnes. Il se mit à contempler , comme à son ordinaire, la campagne dans tousses accidents qu'il aimait tant. C'était pour lui un enchantement de sentir le vent se jouer dans ses cheveux et rafraîchir sa poitrine brûlante , de voir au loin les oliviers toujours verts dont l'aspect évoquait en lui de grecques et poétiques émotions, de suivre dans le ciel des oiseaux de proie vovageant dans l'air d'un vol aventureux et hardi comme des pirates qui cherchent une pâture sur l'Océan. Cette image de l'indépendance et de la liberté produisait

ii. iG

en lui une pensée dont le charme était indéfinissable, et il était là, fixé, immobile, pour ainsi dire épongeant goutte à goutte toute cette sensation.

Ses regards s'étant abaissés sur les massifs du parc, il aperçut à l'extrémité de la grande allée en dehors de la grille, la calèche de madame de Creteil qui s'éloignait rapidement. Il n'avait eu que le temps de la reconnaître : elle tournait un coude derrière lequel elle disparut soudainement.

— A cette heure! se dit Gaston surpris Son sang se refoula vers

son cœur. Et sans plus tarder, il sortit de sa chambre avec l'empressement d'un homme qui veut demander une réponse à un doute.

La longue galerie qu'il avait à traverser pour joindre l'escalier était silen-

cieuse. Aucune voix, aucun bruit de pas ne se faisait entendre.

11 passa devant la porte des appartements de Marie. Tout était calme.

Il écouta attentivement s'il ne saisirait pas quelque faible murmure de paroles, ou un bruit mat dc^pas, ou le cri d'un meuble. Rien.

Il alla au salon ; le salon était vide et muet. Les fauteuils, rangés dans leur ordre accoutumé, semblaient le regarder immobiles et le railler par leur vacance et leur mutisme. Dans la glace il vit un visage qui pâlissait. Personne!

Il sortit : personne au perron.

Il appela ; on ne lui répondit pas. Il s'adossa à la rampe de fer.

Après un moment, il s'avança vers la maison du concierge ; c'était un vieux domestique.

S44 tl cIrte jaune.

Iî l'appela par son nom, et il vint au devant de lui d'un pas lent.

Sans attendre que Gaston eût parlé :

— Ils sont tous partis, monsieur, lui dit-il.

— Partis!

Et il se sentit défaillir.

— Eh! mon Dieu, oui! il jaune heure.

Gaston, averti par son idée fixe, porta aussitôt avec un mouvement précipité sa main à la poche où était son portefeuille.

Il l'ouvrit en tremblant.

Il parcourut les papiers qu'il devait renfermer.

Aucun ne manquait, mais leur place avait été changée évidemment, une main étrangère. les avait touchés.

A cette vue, il fut pris d'un épouvantable vertige, il se sentait mourir.

— Je sais la cause de leur départ , ditil ; et il demeurait debout, fixe , blanc , les yeux ouverts devant le vieillard, comme une statue.

Partis! répéta Gaston quiue pouvait plus maîtriser l'étouffement de son cœur. Et madame de Greteil?

— Madame aussi.

— 0 mon Dieu! se dit-il, et Marie aussi?

— Ce matin à huit heures, tout le monde.

— Partis! et Marie, sans m'avoir entendu, a eu le courage de quitter cette maison! Ils m'ont craint comme une bête fauve. Ils m'ont fui et délaissé comme un pestiféré qui fait mourir.

Marie! Marie! Et il se couvrit les yeux de ses mains, et fondit en larmes.

Il n'ajouta pas une parole, il se rendit

à sa chambre l'âme et le corps foudroyés. Il allait faire, lui aussi, les préparatifs de son départ»

Le matin la scène décisive s'était passée au château.

Gaston dormait encore. Le domestique était entré dans sa chambre pour y préparer les habillements.

Gomme il les battait , des papiers tombèrent d'une des poches de l'habit et s'éparpillèrent sur le sol ; parmi eux se trouvait un portrait de femme -y à

l'aquarelle , celui de Marie. Le domestique le prit et reconnut.

— Nous l'avons bien deviné, dit-il.

Puis il se mit à ramasser chaque papier un à un, et tout en les replaçant dans le portefeuille, il les parcourait avec cette curiosité indiscrète qui est une seconde nature chez les laquais.

Au milieu de cet examen détaillé, ses yeux s'était arrêtés sur un gros papier, portant en tête ces larges lettres noires : Feuille de route.

— Tiens, dit-il, je croyais que M. Gaston avait quitté le service, j'en avais une comme ça quand j'étais militaire.

— Comment... mais est-ce que je me trompe ?

Il avait lu au côté gauche de la feuille ces deux mots :

Forçat libéré.

— Impossible! — Ce n'est pas lui? — Le nom?

Et il se prit à relire du commencement à la fin. — C'est bien lui... Gaston de Savigny

Moitié frappé de stupeur , moitié joyeux de cette espèce de bonne fortune qu'il allait porter à l'animosité de madame de Boncourt contre ce jeune homme, il courut à son appartement avec le sinistre papier à la main.

Madame de Boncourt prit , lut , et poussa un cri d'horreur. C'était une révélation horrible qui outrepassait même toutes ses plus haineuses con j ectures.

— Il n'y a plus qu'un moyen à prendre, partir tous à l'instant; partir d'ici, se prit-elle à crier en entrant toute troublée dans la chambre de Marie.

Pauvre Marie, elle aussi lut la fatale feuille, et avant d'avoir achevé elle tomba sans connaissance dans les bras de Louise.

Aussitôt tout le château fut en rumeur. Les domestiques allaient et venaient, on entourait madame de Greteil.

C'était un chuchotement unanime d'horreur.

Madame de Boncourt, dont le sangfroid était revenu , mais qui continuait toujours à feindre une grande agitation, comprit qu'une volonté quelle qu'elle fût serait assurée de ne rencontrer aucune résistance au milieu de cet épouvantement générai des esprits.

L'évanouissement de Marie était un favorable incident. Il fallait en profiter pour creuser à jamais l'abîme infranchissable ouvert entre elle et cet

homme. Elle prit donc sur elle-même de faire atteler la voiture, et Marie, qui était morte à la vie extérieure, y fut transportée. L'ordre fut donné de se rendre en toute hâte au presbytère, dans le but, disait-elle, de trouver un asile pendant le temps que réclameraient les préparatifs indispensables d'un plus long voyage.

RETOU R AU CHATEAU

Retour au Château.

Madame de Greteil ne reprit l'usage de ses sens que long-temps après son arrivée chez le curé.

— Où sommes-nous? demanda-t-elle en ouvrant les yeux..

— Au presbytère, répondit madame de Boncourt avec empressement.

■ — Mais pourquoi suis-je donc ici, et pourquoi pas au château ?

En disant ainsi, elle cherchait Louise de ses regards. Quand elle l'eut trouvée parmi les personnes qui l'entouraient, elle lui prit la main, et elle se sentit moins seule.

— Vous le demandez, chère nièce

Marie tressaillit.

— Chère nièce , ne vous souvenezvous plus de la fatale révélation de ce matin?

Marie se couvrit les yeux.

— Et monsieur de Savijmv, s'écria-lelle, qu'estil devenu ? qu'en a-t-on fait ?

— Nous l'ignorons. Il aura sans doute compris qu'après cette découverte sa place n'était plus au château.

LA CARTE JAliNE. 257

— Ce départ, cette fuite est affreuse, dit Marie avec passion ; ainsi à son réveil il n'aura trouvé personne , pas une main, pas un regard d'ami. Mon Dieu, qu'il a dû souffrir î... Oh! je veux m'en retourner; je veux aller au devant de lui.

- — Vous n'y pensez pas, Marie, vous n'y pensez pas, retourner au château!

vous voulez vous retrouver en présence d'un.,...

— Madame, dit le curé, je suis de l'avis de madame de Greteil. 11 eût mieux valu ne pas quitter aussi brusquement le château. Vous deviez plus d'égards aux malheurs de ce jeune homme. Ne suffisait-il pas qu'il eût été de vos amis ? Innocent ou coupable il avait des droits à votre compassion. S'il a été coupable , et que maintenant que sa faute est expiée il

ne trouve plus devant lui que dureté d'âme et des cœurs fermés à son approche , si l'ami lui refuse son salut, si la porte de la société se ferme à lui, ne voyez-vous pas, madame, où le désespoir pourrait alors le mener? Enfin s'il était

innocent!

— Monsieur, interrompit madame de Boncourt en voyant Marie qui fondait en larmes , ce langage n'est pas celui de la prudence.

— Ah! madame, croyez-moi, pitié et compassion pour ceux qu'atteint la justice humaine. Elle n'est pas toujours infaillible celte justice , et l'homme qu'elle frappe peut n'être pas aussi coupable qu'il le paraît; la justice de Dieu seule est infaillible. Parce que Dieu seul est juge du véritable degré de la culpabilité, il n'appartient qu'à

lui de connaître si le criminel a été maître de son action.

— O mon digne ami, s'écria Marie épuisée par ses larmes , que vous faites aimer cette morale dont vous êtes le prêtre! Qu'a-t-on fait, qu'a-t-on fait?

Louise, chère Louise... partons, retour* nons au château.

— Marie , dit madame de Boncourt, croyez-en mes conseils....

— Je le voudrais, madame, mais je ne le puis; je me sens souffrante, très-souffrante, madame. J'ai le frisson, ma tête me brûle ; j'ai besoin d'être chez moi ; si j'allais devenir plus malade ici, nous embarrasserions trop notre bon curé.

Ne comprenez- vous pas cela? Il faut partir sur-le-champ.

Et Marie se leva en s'appuyant sur le bras de sou amie.

3260 T. A C.VBTE JAUNE*

Leur présence aa presbytère avait duré trois heures; à leur retour au château , ils ne trouvèrent personne.

Gaston était parti.

On croyait qu'il s'était dirigé vers le Rhône.

— Trop tard ! s'écria Marie , plus de remède au mal que nous lui avons fait....

De VilleBeuve-les-Avignoas.

J'ai quitté le lieu que vous habitiez; je l'ai quitté aecablé , au désespoir, mourant sous la morsure d'une douleur qui est la seule que je n'avais pas éprouvée, et qui m'était réservée sans doute

pour remplir l'abîme de maux où ma vie est tombée pièce à pièce. Maintenant plusieurs lieues nous séparent : tout est fini, vous n'avez plus à redouter la contagion de moi; ma main de condamné...

ne touchera plus la vôtre. Hélas! je ne vous en veux pas de votre méchante action; vous appartenez au monde, et vous devez en partager les préventions et les inexorables préjugés. Un peu plus tôt, un peu plus tard , ma destinée devait ainsi s'accomplir : seulement ce qu'une circonstance vous a révélé , ma bouche vous l'eût dit.

J'attendais chaque jour que la force et le courage me vinssent pour vous avouer mon passé que , quel qu'il fût , vous eussiez pu lire sur mon front vieilli avant l'âge par les souffrances ; mais la providence railleuse ou impuissante

n'a pas voulu me laisser cette dernière consolation de vous initier à mes malheurs en même temps qu'à ma justification. 11 restait encore une goutte de lie ou fond du calice ; il fallait que votre mépris me la fît épuiser.

Est-ce bien vous qui m'avez fui comme on fuit un misérable ? est-ce bien vous qui avez pu vous décider à m'abandonner sans m'avoir entendu , sans que mes malheurs, et jusqu'à ma dégradation extérieure, excitassent en vous une compassion de tendresse ? Mes larmes coulent en pensant à tant de dureté.

Vous m'avez impitoyablement compris dans la liste de ces êtres vulgaires , faiseurs de crime, que la réprobation sociale poursuit et rejette hors du monde ; après cela... j'aurais dû vous fuir et me taire, cacher les détails de cette vie

si promptement jugée par vous. Mais comment me résoudre à vous laisser croire que j'étais un criminel justement frappé par le glaive de la loi? comment vous laisser en proie à l'affreuse pensée que sous une enveloppe d'honnête homme je cachais une âme vile et basse, que cette main qui avait touché la vôtre , avait une tache, une souillure ineffaçable? Autant vaudrait vous dévouer à une éternelle affliction, et je ne me sens pas ce courage. Non, je prends vos douleurs en pitié , et c'est parce que j'y compatis plus que sur moi-même que malgré votre éloigncment de mépris, je recueille toutes mes forces pour vous faire entendre ce cri parti des plus intimes profondeurs de mon âme : Je suis innocent.

Puis, je l'avouerai, j'éprouve je ne sais

quel besoin de croire que la responsabilité de votre conduite n'est pas à vous. Par intervalle ce besoin prend un caractère tellement impérieux, que je ne sens plus une parole amère, ni dans le cœur , ni sur mes lèvres ; cette douce croyance dans la dévastation de mon âme est encore là une dernière joie que je me fais , une fleur oubliée qui croît sur les bords de ma tombe et que je saisis avec avidité.

Oh! sans doute, vous n'avez pu me croire criminel. Vous avez bien vu dans mes regards que je ne l'étais pas; dans l'impression de mes traits , qu'aucune pensée de mal n'avait vécu dans mon âme. Et même, l'eussiez-vcus pu croire, j'en suis certain il se fût trouvé en vous une fibre qui vous eût donné pilié pour l'infortune qui m'accablait. Vous

auriez eu le courage de tendre votre main au pauvre lépreux, car votre destinée à vous , vous ne pouvez y manquer : elle est d'aimer, de compatir aussi bien que d'être aimée

Vous souvenez-vous de la terrasse et du bal de Saint-Germain ? Là commencèrent mes malheurs. Sous les fleurs de cette soirée , au bruit de la musique , au milieu des plaisirs de la fête, de l'ivresse qui emportait tout , un abîme se creusait sourdement sous mes pas, ou plutôt le premier anneau de cette chaîne qui depuis a enlacé ma vie se liait.

A ce bal était une femme que depuis vous avez revue une fois , Caroline de Paraviédès. il faut bien le dire, ce n'était pas le hasard qui nous avait

réunis; mais lorsque tout-à-coup, après vous avoir vue, assise sous les marronniers du parterre , je vous retrouvai inattendue au milieu du bal, je ne fus pas maître de celer aux jeux d'une femme clairvoyante l'éclair de bonheur qui me bouleversait. Plus je fis d'efforts pour y parvenir, moins j'y parvins; sa tête s'exalta, la jalousie lui enleva l'usage de sa raison ; elle provoqua une explication entre nous. Je fus entraîné hors du bal. Pendant que cette explication avait lieu, il se passa une circonstance que je me suis rappelé depuis, et à laquelle j'ai donné toute une importance qu'elle ne semblait pas avoir.

^ous remarquâmes qu'un carreau de vitre qui était derrière nous était brisé, et qu'une ombre passait rapidement.

Rentrés au bal, où nous avait ramenés cette étrange vision, notre terreur se dissipa aussitôt, car M. de Paraviédès y était calme, avec un de ses amis, Cas^ telneau, qui , hélas! était aussi le mien, et nous oubliâmes.

Cependant à partir de cette soirée, une révolution complète s'était opérée, non pas seulement en moi, mais autour de moi. Paraviédès, jusqu'alors froid à mon égard , me fit de nombreuses et réitérées avances. IL me prodigua des invitations qui m'eussent plus étonné si je ne les avais attribuées à l'influence qu'exerçait sa femme sur son esprit. Mais aucun penchant ne m\-ntraînait vers l'intimité de ces rapports qu'il cherchait à établir. Je ne m'appartenais plus, je ne pouvais appartenir à autre chose qu'à une seule idée, un

seul sentiment ; ma destinée avait été écrite irrévocable en face de vous.

Malheureusement les circonstances de votre vie vous avaient placée sous la protection de madame de Boncourt.

Je ne tardai pas à savoir quelles séparations la fortune élevait entre nous. Il fallait pour aspirer à vous, une position dans le monde que je ne possédais pas. Cette douleur fut sur la route commune de notre destinée, la première que je rencontrai. Pour la première fois je sentis l'amer de ce reproche : Tu n'es pas riche.

Ce fut une pensée de tourment qui s'attacha à moi avec opiniâtreté. Il me suivait partout, et laissait si peu de place à toute autre, que c'est à peine si je donnais une attention distraite aux autres accidents de ma vie, aux faits

y.iy T. A CARTE JAUNE.

qui s'y accomplissaient, et qui pourtant avaient assez de gravité pour mériter aussi leur regard. Ainsi, j'ai peine à me rendre compte de l'inconcevable indifférence avec laquelle j'appris à cette époque que le mystère d'une ancienne correspondance entre moi et madame de Paraviédes avait été violé. Quelques lettres avaient été enlevées de leur paquet sans laisser aucune trace de leur disparition. Mais à cette époque commençait pour moi une nouvelle existence , j'étais sous le charme des sentiments qu'elle avait infusés en moi. Ma vie n'avait qu'uuhut, qu'un intérêt; c'était vous ; tout ce qui ne s'v rattachait pas n'était rien. Je ne songeais qu'au moyen de vous retrouver, qu'au moyen, après vous avoir trouvée, d'arriver jusqu'à votre cœur , lorsque

d'Hybouville m'offrit son aide dans l'élan de son amitié.

Cependant, avant de se rendre à mes instantes prières , il voulut me détourner de mes projets; il me révéla les obstacles qui barraient mes vœux, me fit connaître madame de Boncourt, son ambition , ses plans, ses calculs; mais il était trop tard , je n'étais plus le maître, sur la pente où j'étais lancé, d'arrêter le rapide entraînement de mon cœur. Je n'avais pas connu cet enchantement de l'âme , cette douce rêverie de tous les instants, ces aspirations fiévreuses qui me faisaient de votre vue une nécessité irrésistible. J'insistai , et d'Hybouville , cet ami dévoué jusqu'au pied de l'échafaud, ne fit plus d'objection.

Ma présentation chez madame de

Boncourt eut lieu, et au milieu du ravissement que j'éprouvais en me voyant ainsi rapproché de vous, je ne tardai pas à m'apercevoir que toutes les prévisions de d'Hybouviile étaient vraies. 11 fallait beaucoup d'argent pour que votre tante accueillît un aveu et la demande de votre main autrement que par un amer sourire de dédain ou de moquerie. Je me tus, mais je résolus de travailler dès lors à me relever de cette sorte d'incapacité sociale dont me frappait madame de Boncourt. Une fortune ! Je voulais une fortune. Mais comment parvenir à l'amasser? Le temps consacré à tourner cette pensée fut un temps de torture et d'angoisses morales. Mes nuits étaient sans repos, mes jours s'écoulaient à chercher une voie sûre et pourtant rapide. 11 le fallait non-seulement

pour le but final où j'aspirais, mais il le fallait pour aider à me soutenir dans le luxe dont je m'étais environné , car ce prestige seul pouvait continuer à m'ouvrir les salons de madame de Boncourt.

Gastelneau, qui depuis la campagne d'Espagne n'avait cessé de se livrer avec Paraviédès à des opérations de finances , m'avait souvent entretenu de leurs merveilleux résultats , et proposé de m'y associer pour une part ; j'avais constamment refusé d'en courir les chances ; mais lorsque livré à l'impétuosité des sentiments qui me possédaient, lorsqu'au milieu de mes perplexités sur un avenir de fortune, que je ne savais comment m'assurer, je le vis tout-à-coup abandonner la carrière des armes pour se livrer exclusivement

^76 LA CARTE JAUAE.

aux affaires d'argent; quand je le vis d'une position médiocre, monter toutà-coup à l'opulence , à un somptueux état de maison, en un mot lorsque je le vis riche , mes résolutions faiblirent. Il venait de réaliser une colossale opération d'armement et il était à la veille d'en lier une toute semblable. Mêmes élémeuts, mêmes bases et mêmes probabilités de gain. Il me renouvela ses propositions, m'exposa les détails de son entreprise, et par des calculs qui me parurent alors évidents, car ils l'étaient, il enleva jusqu'aux dernières incertitudes démon esprit. Je lui confiai tout ce que je possédais, cinquante mille francs, mon patrimoine, mon héritage maternel; cette somme en moins de six mois devait ê|re triplée. J'allais me créer de nombreux rapports avec le monde corn-

mercial , et voir ma fortune s'accroître non -seulement par la réalité, mais encore par la fiction du crédit. Ainsi les obstacles qui existaient entre Marie et moi tomberaient devant le pouvoir de l'or; ma tête s'égara, je tenais l'avenir.

Au moment de signer l'acte qui m'engageait irrévocablement, une réflexion cependant m'arrêta. Plusieurs mois étaient indispensables pour la réalisation de l'affaire, et j'allais me déposséder de tout. Ainsi je demeurerais sans aucune réserve pour faire face à mes dépenses pendant ce long intervalle de temps. Evidemment je ne le pouvais pas; la nécessité de réduire ma participation était démontrée. Mais Gastelneau, loin d'en être touché, insista pour que la somme fût intégralement maintenue,

sinon toute association, disait-il, devenait impossible.

Paraviédès se trouvait dans le cabinet de Castelneau à ce moment définitif, et je n'avais pas achevé de faire connaître les motifs de prudence qui m'arrêtaient lorsque, le sourire sur les lèvres , il me tendit la main, me protesta de son amitié et me dit qu'il mettait sa bourse à ma disposition jusqu'au jour où notre expédition maritime serait revenue.

Je vous peindrais mal l'impression que me fit éprouver cette offre de Paraviédès. Je me sentis troublé, honteux, je refusai, je repoussai cet élan de sa générosité avec la vivacité que me commandait ma situation. Mais il revint à la charge; Castelneau lui-même intervint, il raillâmes scrupules, interpréta ma discrétion, feignit de l'ai tri-

buer à une cause dont je voulais à tout prix faire disparaître les moindres traces, et me remit enfin sous les yeux, avec une satanique subtilité, le tableau séduisant de l'immense affaire que je laissais échapper. Fasciné par ses paroles, emporté par votre pensée, enivré d'avenir, je souscrivis à son ordre un billet de deux mille francs; il me les remit sans escompte avec une étonnante générosité pour un homme d'argent.

J'étais neuf au monde, je n'en connaissais pas la froide perversité. A peine même s'il m'était arrivé de m'appesantir sur la portée de quelques actes de ma jeunesse , qui n'étaient que le fruit des préjugés du monde, si indulgents pour les hommes, si implacables pour les femmes, j'avais été élevé ainsi que les circonstances , les choses et les hom-

mes au milieu desquels je m'étais trouvé l'avaient voulu. Les exemples qui m'entouraient, les succès d'amour-propre, les applaudissements, l'accueil que valaient à mes amis chaque fortune dont ils étaient les héros , tout cela me lançait un peu malgré moi dans cette vie d'aventures.

Ainsi s'expliquait ma situation vis-à-vis madame de Paraviédès. Inexpérience , désir de jeter un intérêt dans mon existence de jeune homme, amour-propre; c'étaient là les causes de cette attraction qui nous avait liés l'un à l'autre ; mais avoir une pensée froide et calculée de blesser un homme au vif, de lui enfoncer un fer dans le cœur, de tourner et de retourner l'arme dans sa blessure saignante, d'empoisonner sa vie par les lentes angoisses de la jalousie et d'un déses-

poir forcé de se cacher : non, jamais. Le ciel m'est témoin que s'il m'avait été donné de calculer toute la portée du mal que je commettais sans en avoir la conscience, je me serais arrêté aussi promptement que je l'ai fait plus tard, quand un autre sentiment est venu m'éclairer sur le vide de celui qui m'avait occupé jusque-là.

Et pourtant cette faute qui ne fut pas la mienne , mais celle de ma jeunesse, je l'ai horriblement expiée.

Lorsque ce retour sur moi-même vint élever entre madame de Paraviédès et moi une barrière insurmontable, il était trop tard ; monsieur de Paraviédès savait tout. Du moins je le dois croire, et il aiguisait sa vengeance; mais qui l'eût pu supposer , avec le visage si calme qu'il me montrait, ce sourire sur

les lèvres, cet empressement àm'ouvrir ses hras, ces noms d'amis qu'il me prodiguait, et dont je me sentais chaque jour plus digne, car je n'avais plus à rougir en lui prenant la main à mon tour, je ne trahissais plus sa confiance.

J'étais à vous, à votre pensée, mes yeux ne se détachaient pas de cette lumière si douce qui m'était apparue. Je marchais le regard fixé sur elle, sans que rien m'en détournât. Plus que jamais je me livrais à l'idée d'un bonheur qui semblait ne devoir plus m'échapper. Je m'en rapportais à la Providence, je pensais alors que ses promesses ne pouvaient être vaines, et l'espoir qu'elle avait jeté en moi était à mes yeux une sorte d'engagement sacré , dont elle me devait l'accomplissement.

Je me voyais sur le chemin de la for-

tune; tout paraissait se façonner au gré des plus ardentes aspirations de mon cœur.

Je vousvisi tais plus souvent: madame de Boncourt, presque toujours en compagnie du marquis de Greteil, paraissait agréer mes assiduités ; et moi, pour me maintenir dans ses bonnes grâces »

que j'attribuais à la position de luxe et d'homme opulent que je m'étais faite, je donnais à mes dépenses plus et plus de folie.

Nous touchions à l'époque indiquée par Gastelneau pour le retour de l'expédition et la réalisation de ses immenses bénéfices; j'allais souvent le voir pour tâcher de m'en faire escompter une partie; mais Gastelneau éludait.

Paraviédès, qui suivait pas à pas toutes les phases de mes besoins , mettait obs-

â84 LA CARTE JAUNE.

tinémeat de l'argent à ma disposition.

Ses offres m'enlaçaient, et je reçus trois fois des services aussi désintéressés de sa part que le premier. A tout prix il fallait faire flotter l'esprit indécis de votre tante entre moi et le marquis , jusqu'au moment où le retour du navire m'eût permis avec quelque chance de me jeter à ses pieds et de la conjurer de vous accorder à mon amour.

Il me fut démontré que ce plan, justifié par mon égarement, tint madame de Boncourt assez irrésolue; mais un jour, et madame de Boncourt est là pour se souvenir de ce fait, il lui arriva une lettre anonyme qui lui révélait le vrai de ma situation, et votre mariage avec le marquis fut décidé sur-le-champ. Cet écrit j'en connais l'auteur, une vengeance de femme l'avait dicté, Il fallut

LA CARTE JAUNE. S8o

courber le front et subir ses conséquences. Je vous perdis.

Il semble que là aurait dû s'arrêter la

punition de tous mes torts de jeunesse; mais ce n'était qu'un épouvantable début; non que ce qu'il me restait à supporter pût être plus doulou reux que la perte des plus chères illusions de mon cœur.

Tout s'abolit le jour oùsaintThomas-d'Aquin vous vit agenouillée au pied de son autel. Le monde, que je n'aimais qu'à cause de vous, disparut pour moi. Mais du moins si, brisé que j'étais parles angoisses de l'âme, personne n'avait encorde droit de me firapper d'un regard dédaigneux, l'ignominie ne s'était pas posée sur mon existence.

Vous vous le rappelez : vaincu par la douleur que m'avait faite la surprise de votre mariage, j'osai en pousser \e cri

jusqu'à vous. Je vous révélai le secret que j'avais teuu caché avec tant de sain. Cefutde cette sorte que je vous dis mon adieu; mon esprit en pensant au grand âge du marquis de Greteil , osait caresser encore un avenir vague et lointain.

L'homme ne perd jamais toutes ses chimères; une à une elles s'envolent, mais l'âmela plus dévastée ne demeure jamais veuve de sa dernière illusion ; il en reste une toujours sous la meule du cœur.

Eh bien, moi il m'a été réservé de voir déchirer jusqu'à ce dernier fil de l'existence.

Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis que le triste épisode de votre mariage avait eu lieu , lorsque j'appris que Gastelneau avait quitté Paris furtivement. Ce n'était point une cessation

de paiement quil'y avait contraint, c'était une banqueroute de scélérat, un vol public dont les tribunaux furent aussitôt saisis. Jl était parti pour les Etats-Unis, asile des banqueroutiers d'Europe, Botany-Bay du commerce, où l'attendaient plusieurs de ses affidés à qui sous le titre de subréc&rgues il avait donné la direction des bâtiments et des riches consignations soustraites aux aveugles espérances des fabricants.

Ainsi je me vis ruiné; je demeurai frappé par ce nouveau corps de foudre,

anéanti. Plus d'espoir vers vous

plus..... tout était dit, et Castelneau

parti j'étais débiteur de Paraviédès.

Des échéances approchaient, quelquesunes étaient expirées. J'éprouvais la honte de manquer à des engagements d'honneur. Je me figurais que madame

u>&& LA CARTE JAUNE.

de Paraviédès vengerait son délaissement par le dédain et le sourire d'une joie railleuse. Je me sentais rougir les joues à cette image. De l'argent, de l'argent, je demandais de l'argent au ciel, à la terre , à tout. J'avais vendu mes chevaux dès long-temps; je n'avais plus d'équipages. Je me défis successivement de mes meubles, de mes armes; ma résignation fut complète.

Je ne me sentis pas la force de faire face à l'humiliation, de me poser hardiment devant mes billets non acquittés, devant leur protêt et des poursuites inévitables. Je quittai à toujours mes camarades , ma bonne compagnie de Gramont, Paris , et j'allai me cacher à quelques lieues , dans les environs.

Mon but était de passer, moi aussi, aux États- Unis pour yt trouver Castel-

neau, et d'exiger mon argent ou sa vie. Je m'occupais à trouver les moyens de ce voyage. D'Hybouville s'ingéniait à me chercher pièce à pièce la somme qui m'eût été nécessaire , lorsqu'un

jour la plume s'échappe de mes

mains, tout mon sang se glace de terreur. Jour de désastreux souvenir!

Le calme de ma retraite fut tout-àcoup troublé par une troupe d'agents de police et de gendarmes. Ils avaient un mandat d'amener lancé contre moi. Je ne concevais rien à cette invasion de ma demeure; je voulus parler, mais sans qu'il me fût permis de dire ou de recevoir une parole d'explication , ils s'emparèrent de moi, et je me vis traîné à la préfecture de police de Paris, sous l'incompréhensible accusation comment tracer ce mot infant ,9

290 LA CARTE .TAU Mi.

mant une accusation de faux

Moi, Marie, moi! faussaire, coupable d'un crime aussi ignoble, moi! et maintenant que je vous l'ai dit, le croyezvous? D'abord je supposai quelque méprise , mais après que le juge d'instruction m'eût interrogé, cet homme de justice décida qu'il y avait charges suffisantes pour que ma détention préventive fût maintenue et que l'affaire eût son cours. Dans quelle langue, avec quelles expressions vous faire comprendre ce qui se passa en moi au moment où cette décision me fut annoncée? Je couvris mon visage de mes deux mains et me laissai redescendre en prison , mort de stupeur.

Le crime qui m'était imputé était donc un taux en écriture de commerce; le i5 février, même jour et même an-

née où l'une de mes dernières obligations souscrites à Tordre de Paraviédès échéait, on s'était présenté chez un des principaux banquiers de Paris, pour recevoir un effet qui fut arrêté comme faux par le caissier.

L'affaire avait été aussitôt dénoncée au procureur du Roi, et une plainte remise entre ses mains.

L'effet signé faussement du nom du banquier chez lequel on était venu pour en toucher le montant, avait plusieurs endos. Parmi ceux-là , quel ne fut pas mon étonnement quand on me montra le mien figurant en première ligne!

Après moi venait celui de M. de Paraviédès; après lui un autre, et ainsi jusqu'à celui du porteur.

Mon nom , oui , il était là , écrit en toutes lettres. C'était bien ma signa-

ture , mes caractères, jusqu'au moindres accidents de mon écriture, et pourtant ce n'était pas ma main qui l'avait tracée; une savante aptitude, ou une minutieuse habileté , un art infernal enfin l'avait reproduite. C'était à confondre l'esprit. Le talent de l'imitation était tel, que moi-même j'éprouvai une sorte d'incertitude. Le vertige me prenait en comtemplant ce nom. Oh! certes, si sa présence sur ce papier n'avait pas été un crime, je n'eusse point eu la pensée de la désavouer.

Toutes les signatures étaient réelles, sauf celle du banquier et la mienne.

Paraviédès, qui dans l'ordre établi par les endos venait après moi, prétendit avoir reçu le billet de mes mains en paiement d'espèces qu'il m'avaient prêtées, ainsi que ses livres en faisaient foi. Cet

insigne mensonge en face de la loi et de ses arrêts menaçants me fut un trait de lumière. Le coup qui m'atteignait partait de lui. Je réclamai des explications.

M. de Savigny, affirma-t-il avec un calme effrayant, me devait beaucoup, je lui prêtai de fortes sommes à diverses époques contre des obligations à terme fixe. Plusieurs échéances étaient arrivées, et M. de Savigny, qui, à la suite de spéculations hasardeuses, de folies de jeune homme et de dépenses exagérées, s'était trouvé ruiné tout-à-coup, ne put remplir ses engagements. Son as^ socié Castelneau, dit-il en appuyant sur ce mot , avait fui en A mérique, après une banqueroute qui a amené son nom devant la justice; il se cachait lui-même, il me demanda du temps, jeluienaccor-

dai; de nouveaux et successifs délais expirèrent sans résultats, je le pressai, je le menaçai , et ce fut dans ces circonstances que pour échapper à la rigueur des poursuites déjà commencées contre lui, il me remit la valeur qui fait le procès. J'ai là mes livres qui font foi de tous ces revirements.

Les experts nommés pour la vérification du billet déclarèrent unanimement que la signature de l'endos était la mienne.

Lorsque des experts d'écriture, arbitres brevetés des destinées d'un accusé, font une déclaration qui lui est favorable, on ne tient compte de leur opinion et de leur science ; lorsqu'ils affirment que l'homme est faussaire, ils sont tou-. jours infaillibles : ainsi procède la justice.

Alors on fouilla dans ma vie privée , on descendit dans ses plus insignifiants détails, on supputa mes dépenses, on calcula centime à centime, on compara le chiure de mes dettes et les emprunts que j'avais faits. L'avocat deParaviédès, déduisant les conséquences les plus exagérées de tous ces éléments, y trouva les preuves irrécusables de ma culpabilité. En vain mon défenseur battit ces charges une à une. Le procureur du Roi, hyène que la société lâche sur ses victimes, me tenait. Il ne voulut pas abandonner sa proie. Il plaida, insista, invoqua le repos et la sûreté du commerce, il tourna et retourna le faisceau d'indices qui devait me perdre. Il me jeta ainsi broyé, écrasé, aux convictions du jury. Moi, exaspéré par la colère d'une conscience innocente qui se débat

â96 LA CARTE JAUNE.

sous la grille de l'accusateur public, je pariai avec emportement, et cela contribua à gâter ma cause; d'ailleurs je n'avais pas pris la mesure du jury. Car lafatalité de toute cette affaire m'avait fait un de ces jurys comme il s'en voit trop souvent, composé de douze magistrats improvisés, ramassés dans les boutiques et les comptoirs, à l'ignorance desquels on livre la tête ou l'honneur d'un accusé. Ces gens ne pouvaient comprendre ma justification ; elle était au-dessus de leur sphère ; ils ne voyaient rien , hors la sûreté du commerce et la religion de la lettre de change; ils se faisaient ainsi leur jugement : Ce jeune homme vivait dans la dissipation. C'était un de ces élégants qui font des dupes avec leur fatuité ; il s'était associé, lui militaire, à des spéculations d'escroquerie,

Il faisait des billets. Celui qui l'accuse est un homme établi, un négociant respectable , riche , jouissant de plus de crédit et de confiance qu'il n'en veut, il faut des exemples; la main sur la conscience: ce jeune homme est évidemment coupable.

Le ministère public, dans la vulgarité de ses formes et de sa pensée , sympathisait avec le jury ; leurs convictions s'enchâssaient. Le président, juge grave et sage, quelquefois bienveillant pour moi , employa seul quelque impartialité en résumant les débats; mais mon arrêt était prononcé, je fus condamné.

Condamné! couvert du même opprobre que le criminel , assimilé à lui , moi raffiné par l'éducation si pieuse et si douce de ma mère, qui avais grandi

avec la crainte de Dieu, qui croyais a l'amitié et au dévouement, dont le cœur fut tour-à-tour rempli par l'amour, le culte et l'adoration de ma mère , de Dieu et de vous. C'est moi qui fus condamné , tandis que dans cette même salle , devant moi ,* se trouvait l'infâme machinateur de toute cette infamie , l'artisan du crime qui m'était imputé , Paraviédès libre et sans tache , Paraviédès témoin accusateur honoré, et moi stygmatisé , enchaîné , coupable , galérien! C'était à ne plus croire à rien, àblasphémer Dieu, la société et les hommes.

En entendant prononcer le verdict fatal, je n'existais plus; on m'enleva de la salle, je crois, je ne le sais pas, car le seul sentiment que j'ai conservé de ce moment , ce fut celui d'une main qui pressa la mienne, d'un bras qui m'é-

treignait, et des larmes chaudes qui tombaient sur mon visage de glace. D'Hybouville me faisait ses derniers adieux.

Le lendemain j'avais cessé d'être un homme comme les autres. J'avais cessé d'appartenir au monde. Je n'avais plus ma place, plus de nom, j'étais le numéro 1007. Mes croyances m'avaient quitté; Dieu lui-même s'exila de mon cœur, il s'y fit un vide affreux. J'étais arrivé à l'insensibilité morale par une progression toujours croissante de douleur.

Lorsque le fait de ma condamnation fut sans retour, que tout fut dit de moi, Paraviédès ne tarda pas à compléter l'œuvre de son infernale vengeance. Il se sépara de sa femme , et après avoir réalisé sa fortune , dont il fit disparaître jusqu'aux moindres traces , il quitta Paris.

J 'abrège ce récit. Je me suis efforcé de ne vous présenter que les sommités les plus saillantes, et je me suis abstenu surtout de vous retracer l'analyse détaillée des souffrances d'âme et de corps que j'ai endurées dans la longue agonie intellectuelle de ma vie , dont le second cycle commença au bagne.

Il est des noms qui seuls éveillent le sentiment de plus de maux que la parole ne saurait peindre. J'ai enduré, épuisé toutes les douleurs que celui-là indique à l'esprit , sans les lui faire comprendre. J'ai vécu parmi des êtres abjects, des rebuts de crimes; je les ai eus pour [compagnons, pour frères, j'ai dormi sur le même banc qu'eux; le fouet a menacé mon dos, j'ai porté un triangle de fer au cou, des fers aux pieds, le costume infâme.

Oh! vous avez pitié, n'est-il pas vrai, de cet excès de misères!

Cinq ans se sont écoulés ainsi ; après quoi un matin l'ordonnateur du bagne vint me dire que j'étais libre : la société était satisfaite. Je partis.

Il y a à peine dix jours de cela.

J'allais à Paris par les routes les plus écartées, en passant par les solitaires montagnes de l'Auvergne. C'était là où je pourrais le mieux cacher ma vie.

D'Hybouville m'avait écrit qu'il ne tarderait pas à venir me joindre pour décider ensemble sur le reste de mon existence.

Vous savez ce qui a suivi, vous savez quel événement a interrompu mon voyage. Je me suis endormi et j'ai fait un rêve. A mon réveil je me suis retrouvé au milieu de la triste réalité de

ma vie. Je me suis levé, une larme est tombée de mes yeux , en voyant que je n'avais fait qu'un rêve, et j'ai repris ma pénible route à travers la vallée de pleurs qui s'ouvre devant moi.

Quel sera le terme de ce voyage?

qu'importe à moi, malheureux, délaissé, solitaire , repoussé de tous les ports de la vie, ballotté par toutes les mers, emporté par tous les vents, brisé sur toutes les grèves, je n'aspire plus qu'au naufrage, j'appelle l'ouragan et la fin. Je croyais en Dieu et en vous ; Dieu et vous m'avez abandonné sans miséricorde.

Maintenant ma destinée n'est rien. Elle est impuissante , je la prends en dérision et je la défie , car mes yeux n'ont plus de larmes , et la dernière fibre de mon cœur s'est desséchée et cassée à l'âpre souffle de la fatalité.

Page 1