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LA VEILLE

XXTII

La Veille.

— Ce jeune homme est innocent, dit le curé tout-à-coup comme inspi/ré et en se levantdu siège qu'il occupait auprès du lit de la pauvre Marie.

— Ah! monsieur, s'il en était encore

temps! s'écria-t-elle la voix étouffée par ses larmes.

— Je tous comprends, madame

— Eh bien! mon cher curé , ne perdiez pas un instant, c'est une œuvre digue de vous ; vous me rendrez la vie.

Louise , chère Louise , veux-tu dire qu'on apprête la voiture sur-le-champ; qu'un domestique accompagne monsieur te curé.

Madame de Boncourt avait voulu témoigner la surprise qu'elle éprouvait de l'inconcevable faiblesse de Marie.

Elle avait objecté qu'on allait se donner en ridicule aux yeux des domestiques et des gens du pays, en recevant M. de Savigny, après l'éclat qu'avait eu le triste événement du matin; mais quelques paroles de Marie avaient suffi pour faire taire toute désapprobation.

— Madame, lui avait-elle dit, à votre place je ne voudrais songer qu'à réparer le mal dont j'aurais été la cause. Ce serait mieux.

Madame de Boncourt avait compris toute la portée de cette indication dans la bouche ordinairement si réservée de sa nièce.

Il fallait ou se taire ou perdre la partie qu'elle jouait depuis long-temps. Elle aima mieux se taire. Elle savait d'ailleurs que la première science pour qui travaille à sa fortune , c'est celle de la dissimulation.

— C'est bien, c'est bien, madame, dit le prêtre en serrant affectueusement la main de madame de Creteil; et en même temps il se sentit l'âme triste, car il contemplait le visage pâle et maladif de celle jeune femme. 11 v avait en effet

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dans sa contenance une profonde expression de souffrance physique et morale.

11 sortit aussitôt après, monta en voiture, et prit à grand train le chemin de Yilleneuve-les-A vignons.

Trois heures après, la même chambre se rouvrait devant lui , et devant la tristesse et le désespoir de Gaston. Une explosion de sanglots accueillit ce mélancolique retour. Marie s'était soulevée à demi sur son lit, et d'aussi loin qu'elle l'avait aperçu elle lui avait tendu la main.

Gaston s'était précipité sur cette main adorée, et une scène de muette douleur, de douce pitié, de larmes et d'émotion étouffante, avait suivi.

On s'était réuni auprès du lit de madame de Creleil; et ce fut là , lorsqu'il put parler et qu'on put l'entendre, que

Gaston acheva de donner les détails qui avaient fait l'énigme de son existence.

11 revint sur des points obscurs et les éclaircit. II expliqua, de manière à être parfaitement compris par tout le monde, la combinaison infernale du double faux par laquelle on avait fait croire à sa culpabilité.

Madame de Boncourt , qui avait jugé à propos de changer brusquement la disposition de ses plans de campagne, se montrait très-attentive à écouler ce récit, et par intervalle elle témoignait une grande sympathie au narrateur.

Dès qu'elle avait dit quelque chose dont l'effet lui paraissait assuré, elle cherchait le prix de celte compatissante de commande dans les yeux de sa nièce, et à chaque fois le doux et expressif regard de la pauvre Marie

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l'avait prévenue fie sa reconnaissance

— Et Paruvié !ès, demanda le

curé, dont la pensée redoublait de fixité à chaque parole, êtes-vous sûr qu'il ait quitté Paris?

— Sans le moindre doute. DTIybouville m'en parla plusieurs fois dans ses lettres. « Le misérable, m'écrivait-il quelque temps après ma condamnation , vient de s'enfuir sans laisser la trace de ses voies; je me suis informé au bureau des passe-ports ; il en aura pris un sous un autre nom que le sien; c'est un acte de méticuleuse et couarde prudence. Il prévoit et redoute peutêtre le jour où tu seras rendu à la liberté; il a peur que ton désespoir ne vienne alors lui demander compte du rude ui.uiyieauqu l il a voué ta malheureuse jeunesse, et il est allé se cacher.»

•— Savez-vous ce qu'est devenu la femme de ce monstre? dit madame de Boncourt en appuyant imperceptiblement sur le mot femme, qu'elle ne rappelait pas sans une maligne intention.

— Je crois, madame, qu'elle est restée à Paris.

— Quoi! sans moyen d'existence?

— D'abord sans moyen d'existence; mais il paraîtrait que madame de Paraviédès n'aurait pas tardé à oublier le délaissement de son mari. Ses goûts la jetèrent naturellement dans un monde où le désordre ne laisse point de place à la réflexion.

— Et savez-vous, monsieur de Saviguy , si Paraviédès était seul lorsqu'il quitta Paris? demanda le prêtre.

— Je ne sais rien à cet égard; et vous me faites songer qu'en effet d'Hybou-

ville oublia toujours de me dire ce qu'était devenue une vieille gouvernante andalouse , qu'on croyait être parente de ce misérable, et qu'il avait amenée d'Espagne avec lui.

— Dépeignez-moi ce Paraviédès.

Gaston ne prit point le temps de recueillir sa mémoire, et lui traça rapidement le signalement de cet bomme dont cbaque trait était marqué en lettres de bourreau dans son esprit.

— Dieu est bon , mes enfants! s'écria le digne prêtre quand il eut entendu.

Dieu est bon! il ne veut pas que l'innocent reste victime des criminels; et il prenait les mains de Gaston qu'il serrait avec effusion sur son cœur.

— Dieu! dit Gaston, et celte exclamation fut un doute et presque une ironie.

— Mon (ils, ne laissez pas ébranler voire espérance en Dieu par le ressentiment de vos douleurs. Jetez les yeux autour de vous : ici on croit à votre innocence. Ne voyez-vous pas que la rude torture de votre vie est à son terme?

— La pitié de vos cœurs a tout fait , répliqua Gaston; mais quelle preuve avez-vous de la véracité de mon récit?

par quel signe évident, irrécusable, mon innocence vous est-elle démontrée?

Hélas! aucune. Le doute peut encore relever sa tête au fond de votre âme, dit-il en regardant madame de Boncourt, qui baissa les yeux.

— Jamais de doute, s'écria Marie qui pleurait , jamais!

— Marie, vous êtes bonne et généreuse, je vous en remercie...., mais....

— Jeune homme, dit le prêtre , vous

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touchez à l'heure de Ja justice et delà réhabililatioti.

A ces mots chacun se regarda, comme frappé du (on inspiré et des paroles de juge qu'il venait d'entendre. On regarda ensuite celui qui avait parlé; on avait l'air de lui dire : mais expliquezvous.

Lorsque le prêtre reçoit sous le sceau de la confession l'aveu d'un crime, il est de règle eanoniquequ'i! travaille par toute son influence à réparer le mal qui a été commis. Si c'est un vol , le prêtre ordonne la restitution. Sans trahir le secret du pénitent, il doit réclamer l'argent et le restituer luimême. Si c'est un préjudice moral, son devoir veut alors qu'il exhorte le coupable à la réparation personnelle. Il exige, impose l'aveu , et ne néglige aucun des

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moyens qui doivent effacer et compenser ce préjudice. A ce prix seul la dernière absolution des mourants est acquise au coupable.

Dans la conviction qui s'emparait de son esprit, le bon curé ne se sentit pas la force de résister plus long-temps à l'impatiente perplexité qu'il avait fait tomber au milieu de ses auditeurs. Il parla de l'habitant de la maison rouge et révéla ceux des faits de cette existence solitaire qui n'étaient point parvenus à lui par la confession. Ensuite il fit part des conclusions qui s'offraient naturellement à son esprit.

Puis lorsqu'il dit son portrait, Gaston reconnut Paraviédès.

Aussitôt son visage abattu s'était ranimé, son regard flamboyait. 11 se leva et se mit à marcher à grands pas. Il se

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démenait sous une impression de rage, d'espoir, d'anxiélé , qui lui tordait le cœur et le visage comme un possédé.

Marie en fut alarmée.

— Calmez-vous, mon fils; soyez maître de votre douleur; une seule imprudence pourrait tout compromettre; car vous avez à cœur, n'est-il pas vrai, de nous démontrer l'innocence de votre vie?

■ — Oui! dit Gaston avec passion; ma réhabilitation à vos yeux, ma réhabilitation sous ce toit hospitalier! Qu'elle descende au cœur de madame de Creteil; c'est là tout ce que je demande; après cela ma vie sera achevée , et je reconnaîtrai alors que la Providence n'est pas un mot vain, une espérance creuse, une déception qu'inventa la débilité humaine.

— Ce doute, qu'excusent vos âpres douleurs, vous sera ôté demain , je l'espère , ajouta le prêtre avec un sentiment d'exaltation qui n'était pas de son habitude. Demain je vous reverrai, ou bien il se pourrait qu'un messager vînt ici en toute hâte pour vous appeler auprès de moi; écoutez bien Dans ce

cas que rien ne vous retienne , accourez, venez tous, ce message sera d'un heu-

reux augure.

Le dévouement de ce prêtre tempéra l'amère souffrance de Gaston. Le Dieu qu'adoraient et servaient de tels ministres ne pouvait être qu'un Dieu de bonté et de miséricorde. Cette réflexion , comme un fil à demi coupé, retenait encore sa foi religieuse, suspendue au-dussus de l'abîme de l'incroyance.

Le départ du curé avait laissé au château un lumineux sillon de joie et de bonheur. Les âmes, plus calmes, s'épanouissaient au doux rayon de l'espérance; mais Dieu dans ses incompréhensibles décrets avait marqué cette maison comme celle des Egyptiens de Pharaon où toute douleur et tout gémissement devaient entrer.

Le charme de ce moment fut une in-

termittence entre deux peines. La visite du médecin , qui avait presque immédiatement succédé à celle du curé, vint jeter un sombre crêpe dans l'intérieur de cette chambre de malade.

Il trouva Marie en proie à une fièvre violente; un fugitif mouvement cïans l'expression de ses traits laissa deviner ce qui se passait en lui quand il compta les pulsations de son artère ; mais il parut être plus frappé encore de l'altération qu'il observa dans l'ensemble du visage. 11 ordonna à Marie de garder le lit, recommanda le calme et le silence autour d'elle, après quoi il prescrivit quelques tisanes , dont l'effet, lui disait-il, était assuré. «Tout cela ne sera rien, ajouta-t-il , ma belle malade; » mais son front soucieux et triste trahissait l'incertitude de ces as-

surances qui sont imposées au médecin parmi ses devoirs de profession.

A la porte il trouva Louise qui l'attendait.

— Docteur est-ce que Marie serait

sérieusement malade?

— Mademoiselle....

— Vous me faites frémir , dit Louise à voix basse; expliquez-vous.

Le docteur allait parler Il se retint...., il avait compris la douleur de Louise.

— Rassurez-vous , cette indisposition peut n'être pas inquiétante ; mais préservez-la surtout de la secousse des émotions; car ce sont elles qui la tueraient. Cette constitution, comme le verre, éclaterait à l'ardent foyer de son cœur.

— Le docteur ne semble pas trop content de mon état, dit Marie d'une

voix fort calme , au moment où Louise rentrait. As-tu remarqué comme il a insisté pour que ses prescriptions fussent suivies ponctuellement?...

— Ils sont tous les mêmes ces médecins; ils vous alarment pour rien, et cela dans le but de faire croire à la divine infaillibilité d'Ilippocrate.

— Tu me parles, Louise, comme si j'étais un enfant. Douterais-tu de mon

courage?

— Allons, allons, il est bien question de cela, en vérité!

— Tant mieux, car je ne voudrais pas mourir maintenant , dit alors Marie avec un sourire angélique qu'elle adressait à Gaston.

D'elle-même, sans qu'on eût besoin de l'y exhorter davantage, elle détourna bientôt le cours de ses pensées. Elle

avait sous ses yeux une grande douleur devant laquelle le vague sentiment de sa situation s'effaçait comme la lumière d'une bougie disparaît à l'éclat d'une flamme plus ardente.

Le reste de cette journée s'écoula sans nouvelle fatigue pour son cœur. Louise se conforma avec une ponctualité de garde-malade aux avis du médecin. La maison fut plus silencieuse. Gaston et Louise, auxquels madame de Boncourt était venue se joindre, se tinrent quelques heures dans la chambre de Marie, et pendant ce temps les conversations furent faites à voix basse.

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