L'ABSOLUTION
L'Absolution.
Le lendemain, à l'extrémité duvillage du côté de la maison rouge, on voyait errer quelques habitants matineux. Des enfants aussi rôdaient par là; plus hardis que les autres, ils s'approchaient de
la porte d'entrée et regardaient aux croisées de eelte maison. Tous passaient, mais à une certaine dislance ils revenaient sur leurs pas et repassaient par le même chemin pour recommencer encore.
C'est que de bonne heure on avait vu M. le curé frapper à la porte de cette maison. On savait que le vieillard qui l'habitait était depuis long-temps malade; — on disait même son état toutà-fait désespéré, — en sorte qu'on avait d'abord pensé que c'était le viatique qu'on allait lui apporter, et d'aussi loin qu'on apercevait la noire soutane du prêtre, on se signait et on saluait.
Mais quelques instants après , la voiture de madame dé Creteil s'était arrêtée à cette même porte, et ils en avaient vu descendre les maîtres du
château. Après quoi ie maire était venu se joindre à tout ce monde, et alors ils ne surent que penser. C'était plus qu'il n'en fallait assurément dans ce pa}s d'oisifs campagnards, pour éveiller la curiosité la plus intense et donner cause aux plus étranges explications.
L'extérieur de la maison était pourtant calme et silencieux ; les contrevents, comme à peu près toujours, étaient fermés, les giroflées et les pots de fleurs rangés sur la croisée n'avaient pas été déplacés et souriaient au soleil levant. Au dehors tout conservait son apparence ordinaire.
Mais au dedans!
Une chambre où pénètre une triste demi-lumière.
Un lit où gît et se tord un mourant.
3âS LA CARTE JAUNE.
Un prêtre à côté.
Dans une salle contiguë une femme âgée qui pleure.
Des personnes recueillies qui parlent à voix basse et attendent inquiètes l'issue incertaine de quelque chose qui doit être un drame.
— Cette fois je suis venu pour vous arracher aux châtiments d'une justice éternelle à laquelle personne ne peut échapper, et non pour vous faire une inutile et froide visite.
Le curé en parlant de cette sorte posait sa main sur le front du vieillard où la vie s'éteignait par degrés, et il s'effrayait en contemplant les ravages que les terreurs de l'âme, plus encore que le mal physique, avaient fait subir à son visage.
LA CARTE JADKE. 329
— Il faut enfin parler , songez-y; car repentant, le ciel s'ouvre à vous : coupable et impénitent , il vous dénie le pardon pour l'éternité....
— Demain, je ne le puis aujourd'hui, demain , fit entendre la voix profonde du vieillard.
— Plus de retard ; le temps presse ; parlez, ou l'enfer
— Mais si je parle n'ai-je donc rien à redouter dans ce monde?
— Hélas! vous n'appartenez plus à ce monde; la vie vous abandonne rapidement.... ; hâtez-vous.
— Vais-je donc mourir?
— Oui, Dieu vous appelle à lui ; redoutez sa justice, elle sera inexorable. Elle vous demandera compte de vos actions.
Voulez-vous donc qu'au ciel il n'y ait point de rémission pour vous?
330 là CARTE JAUWÉ.
Le malade restait muet ou remuait des paroles inarticulées sur ses lèvres.
— Le temps presse. 0 mon Dieu!
se répétait le curé , inspirez-moi !
Le silence continuait.
— Paraviédèsîdit enfin leprêtred'une voix forte, ne m'entendez-vous pas?
A cette parolela lètejaunedu vieillard mourant se souleva, comme secouée par une étincelle galvanique; ses y^ux jaunes et mobiles s'ouvrirent hagards et terrifiés.
— Paraviédès! mon nom! mais vous avez prononcé mon nom! Et qui donc vous l'a dit?
— Le pouvoir qui me révèle ïe mystère de votre vie Allons, confessezvous, pécheur; un grand crime a été commis par vous.....
— Un crime!
IA CAflTE JAUNE. 331
— Ce crime un autre que son auteur l'a expié.
— Silence! dit Paraviédès en asseyant son cadavre sur le lit, on pourrait nous entendre.
— Je vous Je dis, une main satanique a poussé un innocent sous le collier de l'infâme poteau.
Un long et sourd gémissement sortit de la poitrine de Paraviédès, qui retomba aftaissé sur son lit.
— Cette main a conduit cet innocent au bagne, entendez-vous, Paraviédès?
Ce crime est affreux , il faut le confesser à moi et à tous; c'est la seule
voie de salut que Dieu vous offre
Pour vous, Paraviédès, l'éternité s'ouvre là-haut ou là -bas. Je vous en conjure, ajouta le curé avec une expression plus douce, sauvez votre âme
332 LA CAUTJi JAUNE.
des peines terribles qui la menacent.
— Eh bien! mon père....
— Parlez; le pardon est sur vous....
Dites, votre crime, quel fut-il?
— Vous ne le savez donc pas... Les forces me laissent.
— Répondez vite Ce crime ce fut
un faux?
— Grâce, grâce sur moi.
En cet instant la porte de la chambre voisine s'était ouverte entièrement, eton s'était approché sans queParaviédès pût voir les témoins de cette épouvantable scène.
— Je vous absoudrai , mon fils, mais
parlez , et la main qui commit ce
faux ce fut la vôtre ?
— Oui.
— Et vous avez fait un faux billet?
— Oui.
tA CARTE JAUNE. 333
— Et vous l'avez signé d'un faux
nom ? et vous l'avez aussi endossé
du nom d'un autre , et vous l'avez
exprès passé à votre ordre — , et au jour de l'échéance vous avez nié cette
écriture , et celui que vous accusiez
fut condamné ?
— Oui oui..., je vous dis toujours
oui
— Son nom, son nom? il faut dire son nom.
— C'est, balbutia le vieillard , c'est. . . , eh bien! qu'il me pardonne comme je lui pardonne; c'était un jeune homme; il s'appelait Gaston de Savigny.
ïi achevait à peine..,. , le souffle de la vie allait s'éteindre,
- — iTt raaintenent meurs en paix! Paraviédès, s'écria Gaston en s'avançant, je i<3 pardonne.
èèét LA CARTE JAUNE.
Cette voix vibra aux oreilles deParaviédès comme une voix du ciel, comme le dernier verset d'un cantique.... Ses dents claquaient par le froid de l'agonie et de la peur.... Il eut un instant de soulagement et de repos....
— Ce n'est pas tout encore , dit le prêtre. Mon fils, il faut racheter des misères de la terre celui que vous avez perdu. Dieu ne peut être content qu'à ce prix.
— Comment?
— Signez ce papier ; il servira à sa
réhabilitation,
On avait entouré le lit de Paraviédès. On s'efforçait de faire tenir une plume à ses doigts engourdis; on lui présentait le papier; on lui soutenait la tête, les mains, le corps. Signez, signez, disaient toutes les voix.
Paraviédès en effet contractait la plume dans ses doigts et traçait quelques caractères informes; puis la plume s'échappa de sa main glacée.
La lutte était achevée.
— Homme pénitent, dit le prêtre en relevant le linceul sur le visage inanimé : Que Dieu te fasse paix.
Marie, dans le délire de sa joie, s'était jetée éperdue dans les bras du malheureux Gaston, dont chacun s'empressait de prendre et de serrer la main.