‹ La carte jauneChapitre 16 sur 19 · DERNIERS PROJETS · texte numérisé non relu

DERNIERS PROJETS

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Derniers Projets.

On s'était hâté de reprendre la route du château. Cette fois les visages étaient plus épanouis : Marie se sentait légère

et heureuse de long-temps on ne

l'avait vue si expansive. Elle parlait et

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répondait vivement à tous, elle prenait les devants pour saluer ceux qui se trouvaient sur son passage. Dans son bonheur, elle jetait son sourire au plus humble paysan; surtout elle semblait ne plus se souvenir des précautions que réclamait sa faiblesse.

Pauvre femme, qui ne vivait que dans le ciel du cœur, de même que ces oiseaux de l'Inde, qui, dédaigneux de la terre, ne se nourrissent que dans les nuages du ciel.

A l'embranchement de la route qu'ils suivaient et d'un chemin de traverse, l'équipage rencontra le médecin de madame de Crcteil. H montait son petit cheval blanc, et à l'amble régulier de sa monture il se dirigeait lui-même vers le château; sa tête était baissée, il paraissait réfléchir sérieusement. Peut-

être sa méditation était-elle madame de Creteil elle-même. 11 eût été permis de le supposer à la surprise qui le saisit lorsqu'il reconnut sa jeune malade.

Était-ce Lien en effet madame de Creteil, elle qu'il avait laissée au lit, et à qui il avait si solennellement défendu la veille de sortir de sa chambre?

11 ne put autrement manifester ce qui se passait en lui qu'en énonçant le motif qui le conduisait au château , et il voulut s'en retourner. Mais madame de Creteil , à qui le sentiment de son mal était revenu tout-à-coup à la vue de son médecin , insista pour qu'il l'accompagnât.

— Je vois , dit Marie en entrant dans ses appartements, que vous me blâmez d'être sortie, docteur....

— C'est certainement une très-

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grande imprudence que tous avez faite là... mais enfin, si vous vous sentez la ferme résolution de vous en rapporter à l'avenir à mes conseils, le mal ne sera pas sans remède.

— Ne mettez pas en doute ma docilité, docteur; je ferai ce que vous me direz.

Le docteur consulta le bras de Marie.

Il frémissait sous ses doigts , par les battements inégaux, rapides et durs de son pouls. Elle se plaignait d'une forte douleur à la poitrine ; de l'extrême difficulté qu'elle éprouvait à respirer et de la fréquence desséchante de sa toux. Le creux de sa main était chaud et moite.

En moins de vingt-quatre heures les progrès du mal dont madame de Creteil portait depuis long-temps en elle le principe avaient surpassé toute prévi-

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sion. Evidemment ils avaient été développés par les incessantes agitations de son âme, et la crise avait été déterminée par le spectacle de la mort de Paraviédès.

Tous les médicaments auxquels on avait eu recours jusqu'alors furent proscrits comme inutiles. Plus de gomme, plus de tisanes, plus de looehs. Le docteur conseilla l'usage des pilules de cynoglosse ou de Morton , quelques gouttes de laudanum liquide de Sydenham, pour apaiser la douleur de poitrine et provoquer le sommeil , et enfin le quinquina pour combattre la fièvre.

Il enjoignit à madame de Greteil de prendre le lit, et insista avec plus de vivacité quelaveillepourqu'ellefût préservée de l'atteinte de toute seeousse morale.

Lorsque Gaston eut appris le résultat de la consultation, de sinistres pressentiments lui oppressèrent le cœur; il ne put retenir ses larmes ; il s'accusa d'avoir été la cause de tout ce mal. En vain Louise voulut calmer son désespoir.

— Non, disait-il, c'est la fatale influence de ma vie qui a empoisonné la sienne , c'est ma présence sous ce toit qui y a amené de mauvais jours.

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Et il prit sur-le-champ la résolution de quitter le château , résolution qui n'était en lui que le sublime mouvement d'un cœur généreux; car pour le malheureux Gaston il ne restait rien désormais dans le monde ; rien, hormis Marie.

— Partir! disait Louise en pleurant; mais cela est impossible; que dirait Marie? ne connaissez- vous pas son cœur? Vous ne pouvez partir sans la prévenir.

— Je ne pense pas comme vous, Mademoiselle, interrompit madame de Boncourt : si M. de Savigny croit devoir partir, et certes le motif qui le guide est fort honorable , il doit le faire sans émouvoir notre pauvre Marie par des adieux toujours pénibles.

— Oui, dit Gaston, que ces paroles

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abîmaient ; il faut partir et ne rien dire.

Et il se levait.

-— Qu'allez-vous faire, qu'allez-vous faire, Gaston? s'éeria Louise en le retenant

Il avança quelques pas vers la porte qui le séparait des appartements de Marie. Et là, comme s'il se fût trouvé devant elle, il murmura à voix basse quelques ferventes paroles arrachées à l'étouffement de son cœur.

Son agitation s'augmentait sous l'impression de ses propres sentiments.

— Partez, monsieur , lui murmura madame de Boncourt , ne prolongez pas cette scène qui nous afflige sincèrement.

— Ne voyez-vous pas, madame, s'écria alors Louise hors d'elle-même , que ce

départ c'est la mort de Marie? la voulezvous donc cette mort?

— Vous m'outragez, dit madame de Boncourt, que la clénudation de son cœur avait exaspérée; franchement l'on ne pourrait vous excuser, si vous n'étiez impertinente à votre insu.

La véhémence de cette rapide altercation ne pouvait arriver dans la chambre de Marie que comme un bruit sourd et confus. Mais l'étonnante perspicuité de ses sens , perspicuité qui fait l'un des caractères de cette maladie, l'aida à discerner quelques mots qui suffirent pour lui faire comprendre les autres.

Elle sonna et demanda l'explication de ce qui se passait.

On essaya de lui déguiser la vérité ; mais elle avait deviné tout.

— Gaston , est-il bien vrai que vous vouliez me quitter, partir secrètement?

Qui donc a pu vous inspirer celte pensée?

— Pardonnez-le-moi , Marie, pardonnez-le-moi, mon Dieu, si je n'ai pas fait plus tôt un pareil sacrifice; cet héroïque courage m'a manqué, et j'ai attiré sur vous l'anathème qui pèse sur moi. Vous avez été torturée , broyée par les agitations et les souffrances, et c'est moi qui vous les ai suscitées; vous avez pleuré , et c'est moi qui ai fait couler vos larmes; vous voilà malade, Marie, et c'est encore moi qui vous ai fait malade, moi, toujours moi. N'est-il pas temps qu'à mon tour je prenne pitié de vous?

— Cessez ce langage , il me fait mal ; je devrais vous gronder , je n'en ai pas la force; mais plus tarcL... Cependant

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j'exige, Gaston, que vous abjuriez d'aussi folles pensées; je le veux; donnez-moi votre parole, Gaston. Gaston hésitait.

— Eh bien ! je vous le dis , j'en exige l'assurance, et votre main dans la mienne pour scéler cette promesse. Vous resterez ici, n'est-ce pas, Gaston?

— Oui, saris doute, interrompit Louise, qui craignait qu'une plus longue anxiété ne fit mal à Marie.... 11 restera.

— Je resterai près de vous, Marie, dit Gaston.

La main de la jeune malade était retombée sur les bords du lit. Peu colorée ordinairement, elle avait alors la transparence et la blancheur de l'albâtre, et laissait voir distinctement le réseau de ses veines déliées et bleues.

Pas un mot de plus ne fut prononcé sur ce sujet.

Un moment après Marie parut s'être assoupie. Madame de Boncourt et Louise étaient sorties de la chambre , et Gaston allait se retirer à son tour. 11 jeta un regard de tristesse et d'amour sur le lit dont les rideaux étaient tirés. Alors il vit cette main blanche et amaigrie , semblable à la main d'un de ces mausolées des vieux cloîtres , qui passait par la fente des rideaux et lui faisait signe d'approcher.

— Je ne dors pas , dit-elle.

Et elle lui montra un siège à côté de son lit.

— Vous vouliez donc me quitter

Cette pensée m'obsède. .* Dois-je croire cela ?

— Ce départ était le suicide de mon

âme.... ; mais c'était aussi le seul sacrifice qu'il me fût possible de vous faire ♦ et je devais l'accomplir.

— Mais vous étiez sans pitié pour moi. N'ai-je donc pas aussi mes délicatesses de cœur ? Vous ne l'avez donc pas compris ce cœur, Gaston? vous n'avez donc pas estimé ma vie ce qu'elle valait. Gecœur fut toujours à vous, et ma vie sans vous un long martyre.

— Ange de consolation , Marie, tu m'aimais donc ; c'est à genoux que je Jois entendre cette voix.

— Cependant, vous parti, je me se^ rais dit : Je n'aimais que lui, je l'ai retrouvé après toutes les douleurs de l'absence. Lui malheureux et délaissé , frappé par la foudre, de longues souffrances ayant éprouvé sa vie innocente; moi libre et riche , et je n'ai

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rien fait pour lui. Il s'en est allé sans que j'aie réparé envers lui les torts d'une destinée affreuse dont je fus peut-être la cause , et cette pensée ne serait-elle pas devenue le tourment de mes jours , un sujet d'éternels reproches , un chagrin dévorant , et n'en serais-je pas morte inconsolée?

— Assez, Marie; épargnez - moi , épargne -toi toi-même; tais -toi, mes oreilles ont assez entendu et ta voix est fatiguée.

— Et maintenant songerez-vous à quitter Marie? poursuivit-elle.

Gaston porta la main de Marie à ses lèvres. Il ne répondit pas. Tous les sentiments de générosité et d'amour qu'il avait dans l'âme se livraient un horrible combat. Quitter Marie ou lier à jamais sa destinée à la sienne , c'était là une al-

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ternative devant laquelle son âme demeurait immobile.

Après un moment de calme Marie reprit :

— J'ai des projets, Gaston, je vous les dirai.... Seulement mon exigence de femme veut croire dès à présent que lorsqu'ils vous seront connus, ils ne rencontreront aucun empêchement en vous.

Projets chéris, répéta-t-elle, nourris depuis long-temps dans les silences de mon âme.

— Si du moins leur accomplissement pouvait me donner de vous prouver le

dévouement d'une affection que n'exprimerait aucun langage humain ;

mais non , un pareil bonheur ne m'est pas réservé, et vos projets sont quelque dette nouvelle dont vous voulez grever ma reconnaissance.

— - Qui le sait? répliqua la jeune femme avec un doux sourire.

Ce sourire glissa sur ses lèvres comme un rayon du soleil d'automne sur une fleur étiolée et qui jaunit.

— Au premier vol de l'hirondelle, poursuivit-elle , je voudrais aller revoir la vieille Bretagne. Vous aurez, monsieur, à m'accompagner , à me conseiller sur le lieu où je devrai définitivement fixer ma résidence. Vous aurez à choisir entre celui-ci et làbas.

— Et le choix ne sera pas long à faire, dit tout-à-coup une voix sonore de jeune femme , dont la tête s'allongeait pardessus les épaules de Gaston. Nous resterons ici.

C'était Louise, qui s'était approchée à pas de lpup, avec malice, et qui venait

brusquement interrompre la conversation en riant.

Sa jolie tête rose et fraîche, ainsi posée, formait avec la pâleur de Marie et le teint chaud de Gaston un mélange de tons dignes de la toile. C'était un tableau d'intérieur tout tracé, auquel il ne manquait aucune des pénétrantes poésies de la mélancolie et de la douleur; le peintre n'avait qu'à copier.

Cet incident amena mille mots charmants dans la bouche de la pauvre malade sur la curieuse indiscrétion de Louise. Elle ne trouva rien de plus plaisant que de la comparer à madame de Boncourt. Ce texte une fois indiqué devint une mine féconde : chacun fit sa malicieuse observation.

La gaîté à laquelle Marie se livrait leur paraissait si bonne et si salutaire

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pour elle , que Louise et Gaston n'avaient pas cru d'abord devoir en abréger la durée; douce fête de l'âme, que célébrait Marie, semblable à ces fêtes de la nature, quand les pompes automnales épanouissent leurs fleurs sous un ciel gris et froid des derniers jours de l'année.

Et pourtant il avait bien fallu se résigner à mettre un terme à ces causeries. Elles fatiguaient la pauvre malade, loin de la soulager. D'abord Marie ne l'avait pas voulu. Elle avait persisté à dire ou'elle ne se trouvait pas incommodée, qu'elle se sentait mieux au contraire, en occupant son esprit de choses et de projets chers à son cœur. Mais il y eut un moment où sa pâleur devint si grande, que Louise et Gaston usèrent d'une sorte d'autorité pour rompre l'entretien.

Le soir Marie eut un long évanouissement.

Le docteur s'étant fait rendre compte des détails de la journée, n'hésita pas à attribuer cet évanouissement aux impressions qu'avait éprouvées la malade.

Il mit cette fois une telle insistance dans ses recommandations, que ses paroles éveillèrent pour la première fois une vague inquiétude dans l'esprit de Gaston. Louise fut également alarmée de la gravité avec laquelle il avait parlé ; et dès lors la résolution fut prise par eux d'écouter dorénavant moins les vœux de Marie que les sévères ordonnances du docteur.

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