‹ La carte jauneChapitre 17 sur 19 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

Marie!

Plusieurs semaines se passèrent au château, dans l'attente d'un rétablissement que chacun pressait de ses vœux les plus ardents.

Douce et résignée, Marie eût pris sa

position en patience, si n'eût été la privation de ne pouvoir plus à tout instant épancher son âme dans celle de ses deux amis ; mais Gaston et même Louise n'approchaient plus de son lit que sous la condition d'y demeurer silencieux.

Pendant ce laps de temps , madame de Greteil s'était levée plusieurs fois, mais elle n'était pas sortie de sa chambre. On entrait dans les jours du mois de mars , si incléments dans le Midi par les subites transitions de la température.

Seulement quand le soleil avec ses rayons chauds dissipait au ciel, pour quelques heures, ses nuées voyageuses de l'équinoxe qui portent la pluie et l'humidité , Marie s'avançait vers les fenêtres afin de voir encore le spectacle des champs et saluer le retour du prin-

temps. Elle contemplait l'amandier, cet arbre de la folie , comme disent les Languedociens parce qu'il fleurit trop tôt, tout chargé de ses flocons de neige, et surgissant au milieu du vert foncé et poudreux des oliviers.

Et cette impression lui annonçait l'arrivée prochaine des beaux jours, et avec eux le retour de sa santé. Un cortège de beaux rêves et de projets se groupait autour de ces idées d'espoir. Souvent on avait peine à l'arracher à ses contemplations, où elle semblait recueillir pièce à pièce les débris de là vie qui la quittait.

Bientôt pourtant, même cette dernière joie lui fut ravie. Elle ne quitta plus le lit, il ne lui fut plus possible d'assister à ce spectacle bien aimé.

Les promesses du docteur ne se réali-

saient pas. Une fièvre lente desséchait les sources taries de son existence. Gaston n'osait questionner les regards du médecin lorsqu'il se présentait ; Louise espérait , le bon curé priait Dieu ; madame de Boncourt seule se montrait calme sur l'avenir, elle rassurait tout le monde, et donnait aux assurances dont elle était si prodigue le poids de sa vieille expérience.

Un matin, madame de Creteil s'éveilla moins souffrante que de coutume.

Elle n'avait pas toussé de toute la nuit. Cette rémission fut accueillie par tous avec des transports de bonheur.

Elle se sentit si bien qu'elle voulut donner quelques soins à sa toilette.

Louise l'aida à satisfaire cet impérissable instinct chez la femme. Jusque là Marie ne s'était pas vue aussi mal qu'elle

l'était. Son regard distrait ou incrédule avait glissé sur les altérations de son visage : si elle se trouvait plus pâle, elle pensait que quelques jours de convalescence suffiraient pour lui rendre cet éclat de vie qu'elle avait perdu en partie. Aussi ne put-elle étouffer un amer et profond soupir lorsqu'elle s'aperçut que ses beaux cheveux cendrés, si soyeux et si longs, tombaient sous les efforts du peigne : ce fut pour elle la première et la plus pénétrante douleur dont la maladie eût encore frappé son pauvre cœur de jeune femme.

Elle regretta avec une naïveté d'enfant la perte de ses cheveux, qui lui seyaient si bien, lorsque ses larges bandeaux encadraient les formes harmonieuses de son front élevé.

Ce fût là le commencement d'une

sorte d'agonie morale , dont la Providence semblait avoir voulu resserrer la durée pour Marie, en l'entourant jusque alors de toutes les illusions de la vie.

Le soir quand le médecin vint et qu'il fut informé des nouveaux symptômes que présentait l'état de madame de Creteil,il se couvrit le front de sa main, et sans répondre il entra dans la chambre de la malade.

Sa visite fut plus longue que de coutume. En sa présence, Marie s'était évanouie deux fois , et son pouls s'était affaibli, les forces de la vie en elle s'anéantissaient à vue d'œil.

Après de longues heures passées auprès de sa malade, le docteur sortit un instant de la chambre pour aller se remettre de ses pénibles émotions. Lui si accoutumé aux misères de la vie , à ces

douloureux spectacles des fins de l'homme, il pleurait cependant au moment où il s'éloigna du lit de Marie.

Madame de Boncourt, Gaston, Louise et le bon curé l'entourèrent...

— Docteur, au nom du ciel ne nous cachez rien.

— Je n'ai point de bonnes nouvelles à vous donner, dit-il en se maîtrisant; mais enfin d'un instant à l'autre les choses peuvent prendre un nouvel aspect.

Il était résolu de cacher aux amis de madame de Creteilla vraie position où elle se trouvait. En laissant pressentir la fin imminen te de la pauvre malade , il avait à redouter les éclats d'un désespoir qui n'aurait pu qu'abréger encore le peu d'instants qui restaient à Marie. Il prévoyait que sa mort aurait lieu sans

secousse soudaine, imprévue, et peutêtre dans le cours d'une conversation familière.

Gaston, à qui le sentiment de la fatale influence de sa destinée revenait de temps à autre comme des raffales du Simoun , saisit le moment d'aborder le docteur seul à seul et de l'interroger. Aussi bien, depuis peu de jours d'affreuses inquiétudes pesaient sur son esprit, et il voulait en finir avec elles.

— Monsieur , dit-il en affectant le calme du stoïcisme , vous pouvez me parler sans déguisement...

Le docteur se saisit de la main de Gaston , la serra avec effusion et resta muet.

— Je vous comprends à demi , mais achevez par pitié.

— Héiasî monsieur dit le docteur,

les ressources de l'art seraient impuissantes.

— Ainsi, dit Gaston... plus d'espoir.

Des voix se firent entendre; on appelait le docteur auprès de Marie...

Gaston resta seul.

Il y eut un grand silence.

Étonné, il s'avança vers la chambre de Marie.

Comme il allait entrer, il recula frappé d'épouvante.

Tout le monde était agenouillé ou priait»

Un moment après , le prêtre vint à lui , et le trouvant immobile :

— Mon fils, joignez vos prières aux

nôtres Implorons la miséricorde de

Dieu, demandons-lui que Marie vive encore.

— Dieu! Votre Dieu, cria Gaston. Puis

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