L'HOTEL DU GRAND JARDIN
L'hôtel du Grand Jardin.
C'était précisément à cette époque que la garde royale dispersée par l'événement de i83o, cherchait à se reconstituer sur les frontières septentrionales de l'Espagne, et que madame de Berry
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se rendant en Vendée avait audacieusement traversé la France dans toute la longueur de son territoire.
Lorsque ces faits furent avérés, le gouvernement s'avisa aussitôt de faire jouer le télégraphe à tour de bras pour transmettre aux vice-H^s de nos départements le signalement de son altesse royale, avec injonction de s'emparer de sa personne, s'il lui prenait fantaisie de recommencer son voyage. En même temps on avisa hiessieUrsléS préfets c[Ue le maréchal Bourmont et ses fils, MM. delà Rochejacquelein, le duc de Raguse, etc., etc., qui les uns se trouvaient en Suisse et les autres en Italie, se proposaient de traverser nos provinces méridionales pour aller se rallier au parti carliste. En avant ma police! à la curée mon Hermandad !
La plus grande surveillance fut donc
prescrite aux autorités, et les ordres étaient tels que quiconque parcourait alors le Midi, portant en lui quelque vague ressemblance physionomonique avec les signalements séditieux , était à peu près sûr de se voir arrêté et conduit par devant un maire de village à cha-* que nouvelle communequ'illui advenait de traverser. Toutes les issues praticables aux diligences et voitures publiques étaient gardées à vue par la gendarmerie ou la troupe de ligne, les voies rurales et les chemins de détour se trouvaient confiés au zèle des autres menus agents de l'autorité. Toutes les mesures étaient logiquement prises dans le but d'éviter qu'un soufflet fut appliqué sur la joue administrative; mais le but de ces mesures était si bien divulgué par ceux-là même qui aurait dû ea garder 4e
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secret, que le public et ceux qu'elles atteignaient les sachant dans tous leurs détails, et connaissant les mots d'ordre, leur réussite devenait absolument impossible. Aussi tout le monde sait-il encore que le parti carliste ou henriquinquiste s'était grossi en fort peu de temps d'un assez grand nombre de personnages proscrits en France, lesquels , c'est fort connu , n'étaient point arrivés par mer dans la Péninsule.
Il est vrai de dire que cette crise fébrile de surveillance n'avait pas duré long-temps ; mais pendant son paroxisme il n'y avait pas un lieu public tellement obscur où l'œil policier ne regardât et qui fût à l'abri des descentes inopinées. Les aubergistes avaient pris leur parti à cet égard , et ce n'était pas chose difficile pour eux, après tout.
Mil huit cent quinze leur avait donné bien d'autres alertes que cette surveillance inquiète, mais bourgeoise, à laquelle ils se soumettaient.
Il y avait déjà long-temps que Gaston avait quitté le coin de l'âtre pour aller manger et dormir dans la petite salle, quand la porte s'ouvrit et laissa voir la plaque de cuivre et le briquet inoffensif du garde champêtre de l'arrondissement; fonctionnaire assermenté, comme chacun sait, voué à la garde des céréales et des vignes dans les jours ordinaires, et satellite extraordinaire du pouvoir politique les jours d'orage et de sédition.
Monsieur Mouchinard, ex-gendarme de laRestauration, avait, généralement parlant, tout le savoir et l'acquit nécessaire à sa noble profession. C'était un empoigneur classique, un verbaliseur
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routinier. Sous le point de vue individuel > il était borgne et manchot; du reste , agréable parleur et évidemment éduqué à l'école des théâtres du boulevart du Temple, où pendant quatorze ans il avait régulièrement monté la garde tous les soirs. Depuis quelque temps il s'était fait un des familiers de l'hôtel du Grand Jardin.
— Ah ! voilà monsieur Mouchinard , dirent plusieurs voix en même temps.
— Lui-même pour vous servir. Eh bien! qu'y-a-t-il de nouveau par ici, politiquement parlante? ajouta-t-il après une pause. Avons-nous vu quelqu'un...
quelqu'un de... quelqu'un d'un peu suspect? et il se prit à rire.
— Pas l'ombre d'un suspect. Il n'y a pas si long-temps que vous sortez d'ici, après nous avoir adressé la même ques-
tion. Vous croyez donc qu'il en pleut des suspects.
— Pourquoi pas? C'est qu'il y a* pour le quart d'heure, tant de rôdeurs, de déserteurs, de conspirateurs j d'embaucheurs, voleurs, pour ne pas dire chouans, que nous autres autorités ne saurions prendre trop de précautions.
Il faut du zèle.
— Eh! mon Dieu! qu'est-ce qui se passe donc là haut à Paris pour noUs tympaniser ici?
— Ne m'en parlez pas; il paraîtrait que l'hydre du fanatisme et des révolutions se relève en Espagne, et que pour lors, par contre-coup, il y aurait bien vite en France confusion , perturbation et grandes évolutions , si l'administration n'y faisait attention.
Pour lors encore vous sentez que cela
exige que vous ayez le soin de ne recevoir personne d'équivoque dans votre honorable établissement, soit dit sans vous insulter.
— Vous savez très-bien que ce n'est pas chez moi que vous trouverez de ces personnes.
— D'accord, d'accord; mais à votre insu quelqu'un de suspect pourrait bien se glisser chez vous ; ils entrent par les trous des serrures ces gens-là.
— Ecoutez donc , tout le monde n'a pas un œil aussi pénétrant que le vôtre, monsieur Mouchinard.
— Ne me plaisantez pas sur mes infirmités guerrières; le fait est que vous me rendez justice ,et que j'ai un regard qui vous plonge dans l'intérieur. J'ai vu des gens à Paris, dans Je fameux temps de messieurs Franchet et Delaveau (M. Mou-
chinardse découvre), à qui j'ai démontré, clair commelejour,qu'ils avaient des projets dont auxquels ils n'auraient jamais songé sans mon extrême perspicacité.
Après un silence d'observation, il continua :
— Vous disiez donc que rien de nouveau, rien absolument ne s'était présenté céans.
— Rien , on vous dit rien de ce que vous cherchez.
— Rien, c'est bien peu de chose.
Dans ce cas je reste.
— Gomme il vous plaira.
— Seulement je me permettrai de m'adresser cette question : «Mais, Mouchinard,où donc sera passé le voyageur que les autres ont vu traverser le pont?»
— De quel voyageur voulez - vous parler? Est-ce par hasard d'un voya-
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geur à pied, joli homme, bien gentil?
— Impossible à moi devous dire, mamselle, si l'original est conforme à votre agréable signalement , vu que je ne l'ai jamais vu, et c'est précisément ce qui fait que je meurs d'envie de faire sa connaissance. Pourriez-vous me donner de ses nouvelles ?
— Chut! chut! fit Antoinette en levant sa main ; ne parlez pas si haut. Il est qui sommeille dans la salle à côté. Tenez, si vous voulez le voir, regardez à travers les vitres qui donnent sur la cour.
— Volontiers; mais je vous préviens que ce ne sera qu'une mesure provisoire, purement provisoire, que je prendrai là; nous avons des devoirs plus sévères.
Il sortit et colla de profil son visage sur les petits carreaux de vitres noirs et poudreux de la croisée.
— Eh bien ! lui demanda madame Bonnafous, le voyez-vous le monsieur voyageur ?
— Belle question! je le vois et trèsbien encore.
— Qu'en dites-vous ?
Mouchinard ne répondit pas et continuait à regarder.
— Est-ce un suspect, celui-là?
Pas de réponse.
— Pas possible, pas possible, s'écriat— il tout à coup ; mais Dieu me pardonne, c'est l'un des lapins après lesquels je cours. En avant le signalement.
Il tira quelques papiers crasseux de sa poche. Il en déploya plusieurs successivement , et quand il eut trouvé celui qu'il voulait , il se mit à le confronter avec l'ensemble de Gaston.
— Cheveux ras , c'est ça. — Favoris
noirs; bien ça. — Barbe touffue; encore ça. — Yeux bleus Je ne vois pas distinctement, attendu qu'ils sont fermés; mais ça doit être ça, à coup sûr... O France, ma patrie, jeté sauve pour la dixième fois!
En disant cela il avait pris un ton si important, que tout le monde le regarda d'un même coup, et on se demanda : Que veut-il dire avec sa patrie?
Gaston échappant comme en sursaut au sommeil qui l'avait accablé, venait d'ouvrir les yeux, et d'un bond il s'était levé de sa chaise. Le jour avait considérablement baissé. Comme il est tard! pensat-il; et il fut tenté un instant de prolonger sa station pour la nuit sous le toit hospitalier de cette auberge; mais une seconde réflexion qui lui tordit l'âme fit mourir cette velléité passagère. — Oh!
non ! je ne le puis , se dit-il ; le secret de ma destinée qu'il faut cacher aux yeux de tous, ne le veut pas; je dois partir.
Et son regard se brandit vers le ciel comme pour y lancer un reproche.
Il allait sortir, quand Mouchinard , lui barrant le passage , entra inopinément dans la salle, suivi de quelques personnes de la maison.
— Au nom de la loi, halte là.
Gaston rétrograda de quelques pas ,
et pâlit à la vue du baudrier assermenté.
Cette sensation fut remarquée par tout le monde.
Mouchinard , avec son coup d'oeil exercé, ne fut pas le dernier à la saisir. Son assurance redoubla, et, s'étant avancé versGaston, il le somma d'un ton semi-arrogant d'exhiber ses papiers.
L'émotion de Gaston s'accrut.
— Mes papiers? demaiida-t-il lentement, et qui êtes-vous pourm'interpeller ainsi?
— Parbleu, c'est très-facile à voir qui je suis, si vous n'êtes pas aveugle : Jérôme Mouchinard , ex-gendarme, et pour le quart d'heure préposé du gouvernement français de i83o pour arrêter ses ennemis.
En présence des témoins de cette scène, Gaston n'avait qu'une pensée, celle de se sauver d'une terrassante humiliation.
Il refusa nettement d'exhiber ses papiers, et dit qu'il ne les communiquerait qu'au maire ou à l'officier de police de la ville.
Mouchinard le requit, dans ce cas, de le suivre sans délai ; mais Gaston , dont la fierté naturelle prenait peu à
peu le dessus, lui signifia en termes formels qu'il marcherait quand il voudrait.
Cette démonstration allait droit à l'adresse des personnes qui l'entouraient.
— Mais c'est une rébellion, c'est un attentat; l'autorité est méconnue.
— C'est tout ce que vous voudrez, lui dit Gaston en faisant un pas vers lui elle couvrant d'un regard vif et flamboyant.
Mouchinard se sentit intimidé sous ce regard fascinateur , où toute l'énergie de l'âme retrempée de Gaston venait de s'embraser. Et il se fit cette réflexion : Si je me mets en route avec ce gaillard-là, il est capable de m'assommer d'un coup de poing, et on pourrait, au besoin, lui prêter main forte dans le pays. Pour lors adieu ma capture etma gratification.
En conséquence il changea soudainement ses batteries.
Il fit signe de s'approcher à un enfant qui jouait dans la cour avec un épagneul, et le chargea à voix basse d'aller, en toute hâte, porter les quelques lignes difformes qu'il venait d'écrire au poste de la gendarmerie. Après quoi il rentra dans la salle en chantonnant et la tête haute. 11 se plaça droit à la porte , devant Gaston, de manière à lui fermer le passage ; et allumant sa pipe il dit : « Nous verrons. »
On entendit bientôt dans la cour un bruit régulier de bottes d'hommes qui s'avançaient: c'étaient les gendarmes.
Il y eut une grande rumeur et un grand étonnement dans la maison. On se regardait tour-à-tour, et l'on regardait le garde champêtre, de plus en plus fier, avec une anxiété palpitante.
La situation de Gaston , en présence
de ces auxiliaires, se compliquait et devenait plus critique. A l'extérieur il s'efforçait de paraître calme; à l'intérieur une tempête s'élevait, déchaînée par la rage et le désespoir. Il résolut de se laisser plutôt arrêter, traîner, briser, que de satisfaire sur l'heure et sur les lieux à la curiosité officielle de ces hommes.
Mais tout ce drame semi-grotesque, préparé par le zèle maladroit de Mouchinard, devait se dénouer autrement que par le scandale d'une arrestation sans motif.
Dès que l'officier de gendarmerie fut à portée de voir à qui il avait à faire, il regarda Mouchinard d'un air surpris, et haussa les épaules : Imbécille , murmura-t-il en se servant d'un équivalent plus militaire.
C'était le maréchal-des-logis qui , le
matin même, avait rencontré Gaston sur la route d'Arles.
— Vos papiers, demanda Mouchinard en élevant le ton»
Gaston allait répondre.
*h- C'est bon , c'est bon , interrompit l'officier; c'est inutile, je les connais. Monsieur n'est pas ce que vous supposez- .
— Mais,... , mais...., les ordres supérieurs.....
— Mais, quand je voiis le dis, monsieur Mouchinard ; les papiers de ce monsieur, je les ai examinés tout à l'heure. Ils sont en règle; au surplus, faites comme vous l'entendrez.
A ces mots le brigadier ne prit que le temps de recueillir des yeux de Gaston un regard de remerciement. 11 commanda volte-face à sa petite troupe et sortit.
Mouchinard, trop prudent pour assu-
mer sur lui la responsabilité d'une arrestation arbitraire, ne tarda pas , quoique un peu honteux et confus , mais ne jurant pas qu'on ne l'y prendrait plus, à suivre en rechignant l'exemple du brigadier. Il laissa à tous les témoins de cette scène la liberté d'avoir les opinions les plus diverses sur celui qui en avait été le héros involontaire.
— C'est un grand personnage, di- . saient les uns ;
— C'est un mouchard , disaient les autres.
Pendant plus d'un mois , les partis oisifs qui , à Beaucaire comme dans les petites villes du Midi, ne demandent que des occasions pour en venir aux mains, se battirent à ce sujet. Il y eut trois carlistes et deux républicains assommés à coups de pierres.