‹ La carte jauneChapitre 3 sur 19 · LE CALVAIRE · texte numérisé non relu

LE CALVAIRE

Le Calvaire.

Sur le chemin de halage qui accompagne le Rhône , en amont vers Villeneuve-les-Avignons, s'élève un calvaire.

Les gens du pays, devant cette pieuse iconostase, s'agenouillent ou tout au

moins se signent. Les bateliers du Rhône ne manquent jamais d'ôter leur chapeau.

Gaston passait devant quand le soleil se levait.

La cité d'Avignon , avec ses remparts de cartonnage crénelé , ses clochers en fusées, ses tours moyen-âge, ses dômes en œufs d'autruche , comme des mosquées ou des églises russes , son rocher des Dons et ses arches du pont de Saint- Benazé en ruine, se montrait obscure et confuse à travers un épais rideau de blanche vapeur qui fumait de la rivière.

Avec la clarté la vie renaissait ; le chemin s'animait. De loin en loin une femme avec sa cruche en équilibre sur sa tête, marchait au milieu de ses chèvres; d'autres passaient, les unes montées sur des mules et coiffées d'un

large feutre noir , bordé d'un ruban de velours ; les autres à pied , se rendant au marché de la ville.

Toutes avaient cet air pimpant et endimanché qui sied si bien aux jolies femmes du Comtat. Elles portaient autour du cou, à une chaîne qui fait plusieurs tours, un crucifix d'or ou le Saint- Esprit émaillé qui étincelle sur le noir mat de leur corsage de drap.

L'air mordant du matin apportait des sons de cloches indécis et lointains.

C'était l'angelus ou quelque messe de curé on quelque solennité d'église qui s'annonçait.

Et les jeunes filles qui riaient, et les vieilles mères soucieuses et lentes qui venaient à passer devant le calvaire, s'approchaient, et disaient humblement un Pater.

6â LA CARTE JAUNE.

Gaston, depuis long-temps, n'avait pas prié. On ne prie pas au lieu d'où il venait , non que le doute eût pénétré dans son âme , à ce point de le placer en face de cette option : Dieu ou non Dieu, mais la vie avait été âpre et rude pour lui. Dans des jours de souffrance, il avait souvent élevé vers l'Etre suprême d'ardentes aspirations, et sa voix n'avait pas été entendue. La prière avait été stérile pour lui. Il avait passé par tous les degrés successifs de l'échelle des douleurs. Son désespoir prenant son enthousiasme religieux à partie, il l'avait interrogé, discuté, décomposé, et de cette lutte étaient sorties mutilées ou presque mortes une foule de ses croyances.

Et Gaston se prit tout-à-coup à songer aux beaux jours du printemps de sa vie, alors qu'il naissait au monde, et

que ses traits, comme son âme, étaient colorés et vivifiés par les fraîches illusions de la jeunesse, temps de douceur religieuse où, sous les ailes d'une mère pieuse, il s'agenouillait à Pâques avec son habit neuf, ses gants blancs et ses cheveux bouclés, devant la sainte table de communion.

Il se voyait enfant, aux messes nocturnes de Noël.

Il rêvait à la joyeuse Pentecôte du printemps;

A la Fête-Dieu, quand ses mains semaient de fleurs le chemin où devait passer la procession.

Tempsdeferveur ardente ! avec quelle foi pure d'enfant il se courbait dans le temple , et fléchissait sa tête lorsque la sainte clochette s'agitait pour annoncer l'élévation aux fidèles j

Maintenant pour lui il n'y avait ni messe de minuit ni ses noèls, ni Pâques ni sa sainte hostie, ni la Pentecôte, ni Fête-Dieu et ses rues de fleurs, et ses reposoirs, et ses longues théories de jeunes filles.

Et il prit sa tête à deux mains, et demeura ainsi sous l'impression de ces pensées rétrospectives, auxquelles s'associaient des souvenirs naïfs et frais.

Le soleil levant surgissait à l'horizon , derrière plusieurs zones de gigantesques collines blanchies par la brume matinale, et dans sa marche ascensionnelle, son globe rouge, un instant parut être posé sur son axe inférieur , au point culminant de la plus reculée de ces montagnes, semblable à une solennelle hostie offerte par Dieu à la communion de l'homme.

En présence de ce spectacle, le plus étrangement beau, et des pieuses scènes qui s'accomplissaient tout autour de lui, Gaston se sentit revisiter par le retour de son exaltation religieuse. Il crut avoir compris le langage mystérieux de la Providence, et, entraîné par cette initiation subite où il voyait toute une régénération pour lui, il alla se prosterner au pied de la croix, et il pria.

Un vœu intime s'éleva de son âme, vœu mystérieux comme sa destinée. Un nom seul trouva place sur ses lèvres.

Enlevé à la terre sur les ailes d'or de la religion, Gaston resta long-temps sans appartenir au monde qui l'environnait; il n'était qu'en lui; il ne partageait plus cette vie générale et mobile qui se meut devant nous et qui, sans cesse, à notre insu , agit sur notre âme et la

modifie par d'imperceptibles ressorts.

Il ne recevait aucune impression du calme, de l'ombre, du bruit, de la lumière et des formes. Aucun mouvement extérieur ne l'entraînait.

Les passants s'arrêtaient pour le regarder. Un ecclésiastique qui cheminait son bréviaire à la main, s'agenouilla, dit son oraison et repartit sans en avoir été vu. Cet ecclésiastique se retourna à plusieurs reprises pour le regarder, émerveillé qu'il était de ce spectacle exceptionnel.

Quand il se leva, son visage était plus calme, car il avait prié long-temps. Une espérance veloutée s'était étendue sur son âme , dont elle engourdissait les angoisses comme un baume narcotique.

Tout-à-coup des cris frappent son oreille. Ce sont des cris de femme. Il

regarde et voit devant lui un cabriolet qu'emportait un cheval fougueux. Deux femmes y étaient et criaient au secours.

Le péril était imminent. Le cheval, que n'avait pu maîtriser la main faible qui le gouvernait, avait quitté la voie; dans son galop furieux et déréglé il se portait tantôt à droite de la route, et tantôt à gauche, vers les berges glissantes et à pic de la rivière. Les sinuosités de cette course faisaient osciller violemment la voiture prête à verser à chaque mouvement contraire.

Aucun parapet, aucune barrière ne s'interposait entre elle et les eaux profondes du Rhône. C'était un spectacle horrible, auquel Satan seul aurait assisté impassible et froid.

Gaston, dont le cœur n'était au dessous d'aucune belle action, et à qui,

68 hX CARTE JÀUNS.

d'ailleurs, le malheur avait appris à faire peu de cas de la vie , n'hésita pas.

Et puis en entendant venir à lui les éclats de ces voix alarmées , en les écoutant encore , son cœur avait battu avec plus de violence, éveillé par le pressentiment, cet odorat de l'âme.

Le jaguar n'est pas plus rapidement élastique quand il se précipite sur sa proie. Il a bondi, il s'est attaché aux rênes du cheval, aux traits, au brancard de la voiture ; le cheval s'est cabré , et veut emporter la main plus vigoureuse qui cherche à le refréner; mais le mors serre et déchire sa bouche. Vaincu par la douleur, Gaston le muselle , le domine.

Il est des situations, dans certaines existences, qu'il n'est donné à aucun art de reproduire , où la voix , le visage,

le geste, les entours, jouent simultanément un rôle.

La peinture manque de sons et de mouvement.

La poésie, avec sa musique imitative , n'est qu'un instrument incomplet.

La sculpture ne fait que des cadavres froids.

La musique, quoique prodigue de sensations , reste muette.

Ce que j'aurais à retracer ici est du nombre de ces événements non expresse blés.

Gaston en mesurant toute la grandeur du péril qu'il venait de vaincre , s'était senti le cœur relevé d'une généreuse émotion. Ses yeux avaient brillé de bonheur.

Il chercha de ses regards le visage de celles à qui il avait sauvé la vie,

sans doute pour lire dans la douce et pénétrante expression deleur reconnaissance la seule récompense qu'il pensait.

Une exclamation, venue des profondeurs d'un cœur de femme, sortit de la voiture :

— Gaston! a dit cette voix.

Et Marie, en proférant ce cri , s'était évanouie.

Des paysans accourus entourèrent la voiture.

Ils ne voient dans cette émotion qu'une émotion toute naturelle chez une femme , à la suite du danger auquel elle avait échappé .

Ils aidèrent Gaston, qui venait d'enlever Marie dans ses bras , à la transporter au bord du chemin et à l'asseoir sur les marches du calvaire.

Là, Gaston, immobile, se tenant debout, pâle, l'œil fixe et ouvert, était comme une statue de chair. On eût dit de ces cataleptiques, respirant sans vivre.

— Chère Marie , disait Louise en la couvrant de son corps, reviens à toi ; et elle lui prodiguait ses soins.

Après un long silence , Marie ouvrit les yeux. Elle les promena vagues autour d'elle, cherchant à s'assurer si c'était de la vie de ce monde qu'elle vivait encore.

Quand elle comprit que ce n'était ni un rêve ni le ciel , elle se leva , et d'un mouvement de tête imperceptible, mais significatif, elle montra la voiture à Gaston et à Louise : cela devait signifier : Partons.

Ils obéirent, et presque aussitôt

l'équipage reprenait la route du château de madame de Greteil.

Il montrait là bas, à mi-côte, sa blanche façade perdue sous des massifs d'arbres. Les rayons du soleil ruisselaient en flots de pourpre sur ses toits rouges. Ils se brisaient en éclairs sur les vitraux chatoyants des croisées.

Ce fut au château un grand étonnement lorsqu'on apprit le brusque retour de madame la marquise, sortie quelques heures avant pour aller avec mademoiselle Louise, son amie, assister dans la cathédrale d'Avignon à la messe des morts.

On s'occupait surtout beaucoup de l'étranger dont madame de Greteil avait fait la rencontre. La stupidité des valets, toujours disposée à établir une corrélation intime entre l'homme et

l'habit, se perdait, à la vue de Gaston, en conjectures plus ou moins extravagantes.

Page 1