ELLE ET LUI
Elle et Lui.
— Oui, moi.... Toujours Gaston.
Ce furent là les premières paroles que Gaston adressa à madame de Greteil, lorsque tous trois, Louise, elle et
lui , ils se furent assis autour de la cheminée du petit salon.
Les deux femmes occupaient chacune un angle, Gaston était en face.
Madame de Boncourt, qui habitait aussi le château , n'était pas descendue de ses appartements. Elle dormait encore. En vieillissant, ses goûts et ses habitudes de sensualité n'avaient fait qu'augmenter. A Paris autrefois elle se levait tard; maintenant, à la campagne, elle se levait plus tard encore ; si elle se fût écoutée, elle ne se serait pas levée du tout.
Marie se félicitait de cette absence qui allait laisser à leur entretien tout le charme de la liberté et de l'expansion.
Gaston àson tour était tombé dans la contemplation de ce visage dont l'image se reflétaitsi prestigieuse dans son cœur.
LA CARTE JAPNE. 79
— Vous le voyez , poursuivit-il , mes yeux s'attachent involontairement sur vous ; c'est qu'en effet je veux réassurer que je ne suis pas sous l'empire de quelque fascination trompeuse.
Et , dans un silence dont aucun mystère n'échappait à Marie, il se murmurait à lui-même :
« La voilà cette femme qui a fait ma destinée, celle que j'ai pleurée si longtemps, par qui seul je tiens au monde.
La voilà.»
Et sa tête tournoyait étourdie, dans le tourbillon de ses pensées, sa poitrine se soulevait. Sesyeux retenaient àpeine des larmes de joie prêtes à s'échapper.
C'était bien Marie, cette fleur si frêle et si délicate. Seulement six années en avaient épanoui l'éclat. Son front , toujours pâle , avait la même élégance de
forme. Ses cheveux châtains éplorés couraient sur son visage d'un ovale un peu long, dont ils augmentaient le caractère mélancolique. En étudiant les détails de cette physionomie devenue plus belle par l'expression, Gaston remarqua sur ses joues quelques rougeurs légères et comme mobiles, qui les marbraient imperceptiblement. Autrefois elles n'existaient pas. Le contour des yeux lui parut aussi un peu plus foncé , et leur éclat un peu plus diamantin. On eût dit un éclat fébrile , que Gaston fut disposé à attribuer à la perturbation nerveuse que Marie venait d'éprouver.
Il était tombé, en la regardant, dans une extase où sa physionomie seule manifestait la violence et la diversité des sentiments qui le tenaient.
Tout-à-coup une idée sombre * déso-
lante et aride prévalut sur toutes les autres. Elle l'étreignit et le serra. Son visage s'altéra par la brûlure de cette douleur morale.
Tels sont les transports et l'entraînement de l'amour; ils sont si sublimes * qu'alors même qu'ils sont comprimés, ils commandent et subjuguent tout à leur puissance. Marie s'identifia avec cette expression de douleur silencieuse, et, dans un élan de l'âme qu'elle ne sut point réprimer, elle tendit la main à Gaston.
Gaston la saisit convulsivement et la colla à ses lèvres.
Ses larmes, mal contenues jusqu'alors, éclatèrent avec force.
— Oh! que se passe-t-il en vous? demanda Marie , couvrant elle-même les larmes de ses yeux.
La bonne Louise, qui connaissait le
secret de la vie de Marie, laissa un libre cours à son émotion.
Tous trois se turent, livrés à cette volupté qui accompagne les pleurs , lorsqu'un bonheur inattendu et suprême les fait couler.
Une impression qui nous arrive à l'iinproviste nous trouve au dépourvu ; elle surprend notre âme endormie , comme un réveil en sursaut.
Marie, aussi bien que Gaston, s'était trouvée à la merci d'une impression de ce genre. Autrefois elle se fût davantage efforcée d'en cacher les effets. Mais des changements survenus depuis dans sa condition de femme laissaient plus de liberté aux élans de son cœur.
Ses yeux sans contrainte étaient revenus se fixer sur Gaston.
Après que son émotion à lui se fut
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un peu calmée, il laissa échapper un long soupir , et contempla Marie avec un inexprimable sentiment de mélancolie.
Alors seulement il s'aperçut qu'elle était entièrement vêtue de noir.
— Madame , dit-il d'une voix tremblante, votre existence aurait-elle subi quelque douloureuse révolution?
Marie baissa la tête; ses ^eux s'attachèrent au parquet. Un ressentiment pénible se peignit dans sa contenance.
Gaston fixa ses regards sur elle avec anxiété. Une plus longue restriction devenait un insupportable supplice pour lui.
— Ces habits ne vous trompent point, lui dit-elle enfin ; un changement s'est opéré dans ma vie.
— $erait-il vrai! répondit Gaston;
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vous êtes en grand deuil. 0 mon Dieu!
Eh quoi! poursuivit-il, immobile de
surprise, serait -il bien possible .
Monsieur de Greteil....
— Oui, dit Marie sans affectation de douleur, mais avec un sentiment de regret sincère : il y a plus d'un an que cet événement a eu lieu. Nous étions alors en Bretagne»