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QUELQUES FAITS

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Quelques Faits.

Peu de jours après son mariage, Marie avait quitté Paris pour aller fixer sa résidence sur une terre patrimoniale du marquis située dans le Morbihan, cette même propriété qu'il avait été

question un moment de visiter à l'époque où il traitait avec madame de Boncourt de la main de Marie.

En éloignant sa jeune épousée de la vie parisienne et du centre du mouvement élégant pour la mener vivre dans le calme et l'isolement des campagnes , le marquis avait jugé que les ressources intellectuelles qu'il avait en lui-mêmeet celles de la société de madame de Boncourt, ne pourraient rendre long-temps supportable à une jeune femme le bonheur végétal qu'il réservait à la sienne.

La tendre amitié qui existait entre Marie et Louise lui parut propre à compenser cette insuffisance.

La proposition fut faite à Louise de quitter la maison de Saint-Denis pour échanger les ennuis de sa claustration contre la douce et heureuse vie de çhâ-»

teau. Les arrangements furent faits de manière que les deux amies ne vissent dans cette pensée du marquis qu'une aimable et délicate attention.

On n'avait pasmanqué de faire entrevoir à Louise qu'il y aurait dans l'acceptation de cette offre des avantages assurés pour son avenir. Monsieur de Creteil avait même jeté vaguement quelques clauses de son codicille. Mais d'ailleurs vivre dans un château seigneurial, en grande et riche demoiselle; fuir à tout jamais les classes, les froids dortoirs, les jardins, les murs hauts, et les grilles de cette grande communauté où elle s'était cru condamnée à voir pâlir les roses de sa couronne de jeune fille; se rapprocher de Marie, sa meilleure amie, mêler son existence à la sienne; vivre libre, voyager * monter

à cheval , un pareil arrangement était trop conforme à ses désirs et à ses goûts pour qu'elle eût même la pensée d'un refus.

La vieille expérience du marquis de Creteil avait pressenti juste. L'exil de Marie au milieu des genêts et des bruyères de la Bretagne fut adouci par la présence et les consolations intimes de sa compagne. C'était plus de bonheur qu'elle n'avait osé espérer. Dans leurs libres et expansifs entretiens , Marie soulageait son cœur du poids de ses secrets , et trouvait ainsi moins pénible la contrainte où elle se voyait vivre.

Lorsque parfois elle sentait défaillir son courage, elle avait coutume d'appeler Louise à son aide , et c'était toujours auprès d'elle qu'elle retrempait la résignation de son âme.

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Dix-huit mois après leur commune installation sur le domaine seigneurial du marquis, survint l'événement révolutionnaire de i85o. Monsieur de Creteil, dont une partie de la vie s'était écoulée dans les aspérités de l'émigration, avait été profondément affecté par cette commotion imprévue, et , comme tous ceux de sa classe , il s'en était de beaucoup exagéré les futures conséquences.

Depuis lors sa santé avait visiblement décliné chaque jour.

En présence de sa femme si jeune et si résignée, il y a lieu de croire aussi que le sentiment de son âge et de sa caducité, en jetant une douloureuse préoccupation dans ses esprits, avait contribué à l'abattement de ses forces.

Les réflexions nées de ce sentiment

étaient devenues pour lui une source quotidienne de vives afflictions , et il s'en expliquait parfois avec une dolente franchise auprès de madame de Boncourt.

Comme la santé de Marie , vers la même époque , avait laissé poindre les symptômes d'une sérieuse altération, monsieur de Greteil en avait attribué la cause aux ennuis de leur union disproportionnée, et il se reprochait avec amertume d'avoir détourné la destinée naturelle de Marie pour la sacrifier à son égoïsme de vieillard.

Ainsi livré aux cris d'une conscience alarmée , il avait voulu , par la profusion de ses libéralités , lui offrir une large compensation, de telle sorte que, par ses dernières volontés, sa jeune femme s'était vue seule héritière de ses

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biens considérables, sauf l'exception faible pour une si grande fortune , du legs qui avait été promis à Louise.

Marie comprit ce qu'elle devait à la mémoire de son bienfaiteur. Elle se voua à un deuil austère, résolue, pendant toute sa durée, de continuer sa vie dans l'exil et la séquestration.

C'était en Bretagne même qu'elle avait eu le projet de payer ce dernier tribut au souvenir de monsieur de Creteil; mais l'influence climatérique de ce pays, toujours bumide, brumeux et froid, devenait de jour en jour plus nuisible à son délicat et frêle organisme. Des médecins dirent qu'un plus long séjour à Kéroman ne serait pas sans danger pour madame de Creteil, et comme Louise s'était alarmée de ces sinistres prédictions médicales , elle em-

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plova toute l'autorité de son amitié pour décider Marie à un changement de résidence.

Dans le nombre des propriétés qui constituaient la fortune du marquis, figurait un domaine situé entre Yilleneuve-les- Alignons et le village de Remoulins.

Marie l'était venu visiter dans le cours de l'année de son mariage, et cette résidence l'avait enchantée par la tiédeur de l'air et la beauté transparente ducieî.

Précisément les médecins avaient désigné le climat du Languedoc comme réunissant toutes les conditions nécessaires au rétablissement d'une santé dont l'altération leur paraissait produite par une irritation delà poitrine. La mi "ration de madame de Creteil fut

donc décidée. Elle partit presque sans suite, accompagnée de Louise et de madame de Boncourt.

Sous le masque d'une hypocrite affection , madame de Boncourt , depuis la mort du marquis, s'était attachée plus étroitement que jamais aux pas de sa nièce. Gomme ces requins qui , dans la patiente attente d'une pâture, suivent les navires nuit et jour, et sentent, dit-on, lorsqu'un malade est abord, madame de Boncourt ne quittait Marie que rarement; elle la fatiguait de ses soins. Dans ses calculs secrets , sachant bien ses degrés de succession d'après le code, elle gardait Marie comme une proie; Marie et ses châteaux étaient à elle.

Marie n'était pas dupe de ces démonstrations intéressées; elle n'avait d'ail-

leurs aucune estime pour le caractère de cette femme qui l'avait mariée, et elle se sentait encore moins de l'affection pour elle; mais elle subissait sa présence comme une nécessité de famille.

Et cependant malgré son peu de sympathie pour madame deBoncourt, malgré l'indépendance qui résultait pour elle de sa double qualité de femme et de veuve, Marie n'avait pu complètement se soustraire à l'ascendant que sa vieille parente avait pris sur elle. Elle acceptait encore le joug de sa tyrannie; se contraignait en sa présence , évitait ce qui pouvait lui déplaire , et , comme aux jours de son enfance, lui cachait, peut-être par habitude, une partie de ses idées, de peur de les heurter contre la raideur d'une censure glaciale.

Jusque-là cette dictature, exercée par madame de Boncourt, n'avait dû fléchir que sur un seul point. Jalouse et inquiète de l'intimité qu'elle voyait se nouer entre madame de Greteil et Louise, elle avait tenté d'attaquer et de démolir cette puissance rivale de la sienne; mais elle avait complètement échoué. Marie s'était montrée inaccessible aux incitations de son astuce.

Madame de Greteil ayant achevé, dans un long récit, de mettre Gaston à peu près au courant des circonstances où son existence avait gravité, aussi bien que des sentiments et des intérêts au milieu desquels elle se trouvait , elle sentit palpiter en elle l'irrésistible besoin de connaître quelle série d'événements avaient pu remplir la vie de Gaston pendant les six années de leur séparation.

Maisellen'osaitinterroger ; ses paroles s'arrêtaient sur ses lèvres à la vue de ce front triste et fatigué où se lisait un excentrique malheur. Elle eût craint d'éveiller quelque peine endormie, et cependant elle se savait au cœur toute l'exaltation de dévouement qu'il fallait pour compatir aux douleurs qu'elle ne faisait que pressentir.

Gaston , immobile d'étonnement , ressuscitait à un monde d'espérances et de joie par chaque mot du récit de Marie. Et quand elle eut cessé déparier sa voix résonnait encore à son oreille comme le prélude d'une céleste harmonie.

A son tour, il se sentait le désir, non de soulever le voile qui couvrait les véritables événements de sa vie, — ce secret, copime ces gaz inflammables

qui font explosion quand ils rencontrent l'air, l'aurait foudroyé au sortir de sa bouche, - — mais du moins, dans un récit fictif, de saisir l'occasion d'exprimer quelques-unes des impressions réelles et des sentiments qu'il avait éprouvés depuis son éloignenient de Marie. Mais comment débrouiller et suivre le lil d'une narration dans cette confusion d'idées, de souvenirs et de tristes ressentiments qui oppressaient son âme? 11 y avait pour lui un péril à chaque mot, et à chaque fait une révélation involontaire à redouter.

Madame de Bon Court entra comme il se disposait à parler.

Elle venait d'être informée du retour de sa nièce au château et des circonstances de ce retour.

Elle ne reconnut point Gaston.

Pour lui, il la trouva horriblement vieillie. Le tour noir dont elle se parait la tête pour cacher ses cheveux gris, donnait une grande dureté à l'expression de

sa figure. Les ravages du temps le surprirent chez madame de Boncourt. Les femmes de son espèce paraissent longtemps jeunes. Quand on n'aime que soi, que l'égoïsme est notre Dieu , qu'on est inaccessible aux atteintes de la douleur d'autrui, on ne vieillit pas.

Lorsqu'elle se fut approchée de Marie , et qu'elle se fut informée des suites de l'accident avec Pemphase et l'affectation d'un intérêt dramatique, elle lui demanda, en désignant Gaston, mais non pas de manière à n'être pas entendue , si c'était là l'homme en question.

Celui-ci, à une pareille apostrophe, avait levé la tête, de cet air d'un homme qui doute encore de ce qu'il vient d'entendre ; mais Marie en même temps, par un regard à demi ironique et un sourire qu'elle lui avait adressés, avait ef-

face en lui la pénible impression de cette impertinence.

— Madame, lui répondit la jeunefem-

me, permettez que je vous présente

Oh! mais. . . je vous le donne en mille, s'écria-t-elle en s'interrompant... Voyons, regardez bien monsieur; y êtes-vous?

La vieille n'y était pas. Elle eût plutôt reconnut Christ en Mahomet queGaston en lui-même. ElFe le croyait hors de ce monde; mort et bien mort. Six années d'un silence absolu, d'une disparition totale , après les précédents qui avaient existé entre eux tous , équivalaient pour elle à lalecture de son extrait mortuaire. Amant de Marie , il aurait dû, dans ses idées, se remontrer aux yeux de madame de Greteil et chercher à renouer le passé. Cette morale c'était la sienne. Elle l'avait prise dans la licence

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des camps, les intrigues de l'Empire, et sous le ciel de Naples, où elle avait vécu sans gêne à la cour du roi Murât.

Elle fixa ses yeux verts foncés sur l'étranger , et comme sa mémoire tardait à déchiffrer le nom qui accompagnait ce visage d'homme, madame de Greteil acheva sa phrase interrompue. Monsieur Gaston de S^igny, dit-elle; et en même temps elle fit le geste qui d'ordinaire dans le monde accompagne l'introduction d'une personne à une autre personne.

À ce nom oublié , à cette apparition inattendue, madame de Boncourt fut étourdie.

Gaston de Savigny! pensa-t-elle.

D'où sort- il? que vient-il faire ici? De quel droit vient-il se jeter à travers mes plans, troubler mon existence et multi-

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plier les chances qui peuvent m'enlever un avenir que je cherche à accaparer?

Elle eut de la haine pour lui.

— J'aurais eu de la peine en effet , répondit-elle d'un ton sarcastique , à reconnaître l'élégant monsieur de Savigny sous cet équipage. Et puis le temps, ce me semble , ne l'a point épargné. Oh mais! continua-t-eiie en l'examinant avec plus d'attention, c'est à ne pas y croire , même après qu'on vous l'a dit.

Gaston, en lui rétorquant le dernier membre de son compliment, aurait eu sur elle l'incontestable avantage de ne point exagérer la vérité; mais sa patience avait été éprouvée par d'autres atteintes que celles qui pouvaient être portées à son amour-propre , et il n'eut pas de peine à se contenir. D'ailleurs il se trouva suffisamment vengé de cette

démonstration malveillante par l'exprèssion bénigne des regards sympathiques des deux amies.

Madame de Greteil parla du péril auquel le courage de monsieur de Savigny les avait arrachées. Elle appuya sur la grandeur de son dévouement, afin que madame de Boncourt comprît à quels égards son hôte avait droit chez elle.

Celle-ci vit bien à qui s'adressait cet avis indirect ; mais elle n'en tint pas absolument compte, et poursuivit le cours de ses petites agressions. Elle interrogea Gaston sur les motifs de sa longue absence, voulant en induire une preuve d'indifférence et d'oubli , et la faire prévaloir sur toutes les allégations possibles.

En présence de cet antagoniste Gaston se trouva plus à l'aise pour formu-

1er ses réponses. Madame de Boncourt lui rendait service; sans elle il n'eût pas trouvé peut-être l'assurance qu'il fallait pour tromper Marie. Il se félicita d'une malveillance dont l'âcreté, en le harcelant, lui faisait une nécessité de l'audace.

— En vérité , nous n'espérions plus vous revoir, nous vous avons cru mort.

Qu'étiez- vous donc devenu?

— J'ai voyagé; je me suis exilé de France, répondit Gaston d'une voix émue et en regardant Marie.

— Pourquoi cela?

— Je le devais; et le jeune homme leva ses yeux de nouveau sur Marie.

— Ah! fit madame de Boncourt, je ne savais pas. Et quel pays avez-vous vu ?

Après un moment d'hésitation il répondit :

— L'Italie.

— C'est étonnant; d'Hybouville ne nous l'a jamais écrit.

— J'avais exioé ce silence de son amitié.

— Mais, vous en con viendrez, cette restriction à notre égard est pour le moins étrange.

— Madame, vous m'embarrassez beaucoup.

— C'est que je ne comprends pas du tout.

— Que vous dirai-je? ce silence, madame , avait tout le mérite d'un sacrifice.

— C'est ainsi, dit madame de Creteil, qui commençait à s'impatienter de l'insistance de sa tante; c'est ainsi que Louise et moi l'avons interprété.

Presque aussitôt, sans aucune transition , elle déplaça la conversation et la

mit sur des choses plus générales. On parla de ce pauvre d'Hybouville passé à l'armée coloniale d'Afrique depuis la révolution de i83o, et devenu capitaine d'une compagnie de Zoaves.

Les deux jeunes femmes tour-à-tour donnèrent des regrets à son absence.

Gaston fut vivement ému en parlant de son camarade.

Il résulta de leur entretien cette conviction pour madame deBoncourt, que si monsieur de Savigny prolongeait son séjour au château , on ne tarderait pas à y voir arriver d'Hybouville.

Cette crainte grandissant tout d'un coup dans son esprit , lui devint un sujet additionnel de préoccupation et de mauvaise humeur.

Quand madame de Boncourt trouva l'occasion de parler seule à seule à Ma-

rie , voici en quels termes elle le fit : — Vous avez beau dire } ma chère nièce, il y a quelque chose de bizarre et d'extraordinaire dans la destinée de monsieur Gaston, je dirais volontiers de louche.... Ecoutez-moi.... Vous n'en ferez pas moins ce que vous voudrez après. Que signifie, que peut signifier, je vous prie, un silence et une disparition totale du monde pendant six années? Est-ce à moi à vous dire, Marie, que monsieur de Savigny se démentait lui-même en renonçant à vous revoir? Je n'insiste pas là-dessus, car cela saute aux yeux des moins clairvoyants. S'il l'a fait, une cause mystérieuse l'y a forcé , et cette cause, quelle qu'elle soit, il est prudent de s'en défier. Je ne veux pas préjuger; si je m'abandonnais à mes conjectures, je dirais des choses qui vous étonne-

raient assurément ; mais enfin le moins que je puisse dire, sans blesser personne, c'est que ce jeune homme sort peut-être de la Vendée, où il aura fait la guerre civile, que la police doit être à sa recherche, et qu'ainsi il y aurait toutes sortes d'inconvénients et de dangersàlui donner long-temps asile dans ce château.

Mais à toutes ces allégations Marie s'était d'abord contentée d'opposer un gracieux sourire plein d'incrédulité et d'ironie; elle avait ensuite répondu qu'elle ne savait pas deviner les choses de si loin, et enfin elle avait engagé sa tante à bannir des craintes qui n'avaient aucune base et que l'imagination seule pouvait avoir échafaudées; et quand on serait à sa recherche, ne serait-ce pas au contraire un motif del'accueillir?

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