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LE CHARME

Le Charme.

Aucune des inquiétudes que les paroles de madame de Boncourt essayaient de soulever ne serait venue à l'esprit de madame de Greteil , alors même qu'une fascination n'eût point exercé

sod empire sur elle. La connaissance qu'elle possédait du caractère de sa tante aurait suffi pour la rassurer; mais combien ce qui se passait en elle était loin de la prédisposer à accréditer une prévention défavorable à Gaston!

Rien peut-être ne pouvait être mieux calculé pour la placer sous le charme du sentiment qui avait été l'aliment de sa vie solitaire , que les apparences soiis lesquelles Gaston se remontrait à ses yeux. Ces traits fatigués, ce caractère de souffrance, ce reflet de vie bouleversée , tout cela excitait cette faculté svmpathique de la femme , qui est toujours en raison de la douleur de celui qu'elle aime. Cette infortune que Marie lisait à des signes si visibles , n'était sans doute, pensait-elle, que le résultat de la cruelle transaction à laquelle

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il lui avait fallu consentir, et qui l'avait jetée aux bras du marquis. Elle avait toujours présente à sa mémoire chaque ligne, chaque mot de ce long cri d'adieu que Gaston avait laissé échapper de son cœur, quelques jours avant son mariage: souvenir qui avait souvent troublé le calme de sa retraite, et fait couler d'irrésistibles larmes , dont Louise seule recueillait le secret.

En retrouvant Gaston , elle saisissait avec une générosité romanesque la pensée qu'il dépendrait d'elle enfin d'offrir un adoucissement à des maux qui avaient été sou ouvrage.

Cette pensée de Marie s'était révélée dans la disposition et l'ordonnance de l'appartement destiné à Gaston. Elle s'en était occupée elle-même avec Louise.

Lorsque Gaston y fut seul, il se prit à faire un sentimental voyage à la poursuite de chacun des détails auquel était évidemment attaché une intention de parler à sa mémoire.

Le matin, en visitant le château, il avait vu ces mêmes appartements; il en avait remarqué l'ameublement, et le soir ils s'étaient offerts à lui sous un tout autre aspect.

Le bonheur qui résulta de cette dé-* couverte fut le complément harmonique des douces sensations qui étaient venues à lui pendant le cours de la journée et pendant les quelques heures passées le soir au salon.

Un seul étranger avait été admis à

l'intimité de cette réunion, le seul qui composât habituellement la société de madame de Creteil, le curé du village;

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c'était l'ecclésiastique qui , le matin , avait vu Gaston agenouillé au pied de la croix. Il le reconnut et le revit avec intérêt.

Lorsqu'il sut que Gaston était connu de madame de Greteil depuis long-temps, et qu'il appartenait à la classe des gens du monde , il admira davantage les sentiments religieux que paraissait avoir ce jeune homme. Sa sympathie lui fut acquise. Il prit plaisir à sa conversation, où d'ailleurs il retrouvait partout des traces d'une imagination colorante et vive. Gaston semblait avoir perdu la conscience de cette mystérieuse douleur qui pesait si lourde sur sa pensée. Son âme s'était épanouie à un monde de sensations nouvelles; ses facultés avaient recouvré une vigueur inaccoutumée sous leur influence vivifiante, et , comme un

homme qu'une légère ivresse de vin aiguillonne, celle de son bonheur lui avait infusé une vie neuve. Sans art, sans recherche prétentieuse, il exerçait là à don insu les chastes séductions dont la nature et son existence ancienne l'avaient dotés.

Autrefois il était musicien; mais il l'était à la manière de nos amateurs de salon. Il jouait d'un instrument, faisait sa partie dans une symphonie , ou accompagnait un air de piano. Depuis , il avait renoncé à ce genre d'étude pour ne s'occuper que de vocalisation. Il était parvenu à rendre sa pensée avec des notes aussi rapidement qu'avec l'écriture ; mais c'était surtout dans le perfectionnement de l'art du dessin qu'il avait consacré le plus de temps, d'enthousiasme et de passion.

Il prétendait que ses courses en Italie avaient développé en lui le génie de cet art auquel il était redevable des seuls plaisirs qu'il eût goûtés.

11 chanta quelques mélodies italiennes et provençales; il esquissa de gracieux paysages sur l'album de Marie, crayonna le portrait de Louise et formula un compliment dans celui de madame de Boncourt. Il ne se sentit pas le courage de profaner les traits de Marie. Il amusa surtout par la verve et le gros comique de quelques charges qu'il laissa tomber sur le papier. Le digne curé , qui riait beaucoup de ces bizarres et capricieuses créations du talent, consentit de bon cœur, pour jeter un nouvel élément de gaîté parmi eux , à se laisser croquer. Et en un instant ses joues et ses cheveux applatis , son tricorne tronqué, son nez

alongé, son cou raccourci, son rabat froissé, toutes ces choses avaient prêté à sa personne la plusgrotesque et la plus spirituelle expression. Madame de Boncourt en rit elle-même; elle oublia sa mauvaise humeur, et la maussade disposition de son esprit se trouva muette au moment où Gaston lui montra le trait élégant dont il avait représenté son visage. Marie resta sous le charme de cette soirée : l'impression qu'elle avait produite avait fait éclore avec impétuosité tous les sentiments dont son cœur contenait les germes. Quand elle se fut retirée dans sa chambre, qu'elle se vit seule avec Louise, et affranchie de la contrainte qui lui était imposée, elle ne put exprimer ce qui se passait en elle qu'en se jetant dans les bras de son amie, et du sein des trésors d'émotions amas-

ses dans son cœur, elle laissa échapper ces mots :

— Louise , je l'ai retrouvé !

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