‹ La carte jauneChapitre 7 sur 19 · PERPLEXITÉS · texte numérisé non relu

PERPLEXITÉS

Perplexités.

Gaston, rentré dans sa chambre, se sentit passer dans les veines une longue et suave impression de bien-être. Il s'approcha de la cheminée où frissonnait un feu de chêne vert, dont les charbons

rouges rejetaient au dehors une lueur métallique. Un épais tapis couvrait le sol ; les pieds glissaient dessus si mollement, que l'oreille ne savait distinguer le bruit mat et imperceptible des pas. Près de la cheminée était posé un large et comfortable fauteuil à dos brisé, dont le fond était en tapisserie, chef-d'œuvre de patience et de goût qu'avaient enfanté les longs et mélancoliques loisirs de Marie. Les pièces qui composaient le reste de l'ameublement étaient aussi en tapisserie. Gaston examina ce travail. Sur le dossier en ovale de chaque chaise se trouvait un sujet différent. C'étaient les épisodes d'une chasse. Les costumes et les détails de ces scènes évoquaient, à ne pas se tromper, des souvenirs de la forêt de Saint -Germain. Sur les murs, de

ravissantes aquarelles avec leurs ca* dres en ogive et dorés, reproduisaient des sites dont sa mémoire avait aussi gardé l'impérissable image , et il les retrouvait avec cet épanouissement d'âme qui nous prend à la vue du portrait d'un ami éloigné.

L'inexplicable magie des lointaines réminiscences s'empara de son âme et laremplit aussitôt d'une indicible extase. Il revit le plateau de Saint-Germain et sa foule aux beaux jours d'été, son vieux cbâteau,son paysage etses allées ombreuses. Il revit tout cela aussi distinctement que s'il avait été encore assis sous les marronniers lorsque pour la première fois ses yeux avaient rencontré Marie.

Dans cette chambre d'où sa pensée voyageuse venait de l'enlever, on avait aussi placé une élégante bibliothèque.

Là étaient rangés tous les livres qu'on avait trouvés au château; livres modernes et vieux livres , ceux-là qui de temps immémorial gisaient oubliés sur les poudreux rayons des hautes armoires. Quelques volumes d'histoire, de législation et de romans , des brochures sur l'économie politique et sur l'agriculture, des statistiques et des rapports aux conseils généraux, en un mot tous ces produits ordinaires de la presse départementale , sur lesquels figure généralement une dédicace antographe et dont la lecture est impitoyablement imposée à tout propriétaire de château au moyen de ce subterfuge innocent.

A côté de ces exemplaires aux barbes et aux dos jaunis, Marie et Louise avaient placé quelques ouvrages de choix et de prédilection ; leurs frais keepsakes

anglais, et leurs riches volumes venus de Paris. Gaston, qui trouvait un vague plaisir d'amour-propre à feuilleter ces preuves où se traduisaient les sentiments et les pensées de Marie , se mit à examiner la bibliothèque en détail.

Dans cette rangée de titres qui s'offraient en lui plus ou moins lisibles, ses regards rencontrèrent un volume gros et compacte portant ces mots en caractères distincts : Les cinq Godes. Il détourna presque aussitôt ses yeux de ce livre pour les porter vers le ciel, et un profond soupir souleva sa poitrine. Il y avait une grande intensité de souffrance morale dans cette émotion.

Il continua.

Mais l'impression qu'avait produite l'aspect du code l'avait violemment replacé sous le joug d'une pensée inexo-

rable. Les douces images qui souriaient autour de lui se ternirent.

Il s'éloigna.

Son agitation fut horrible.

A cet instant, il se trouvait vis-à-vis une glace. Il lui arriva de lever ses yeux, et il recula surpris en croyant apercevoir un visage étranger immobile qui le fixait. C'était le sien. Gaston n'avait pas aperçu la réflexion de ses traits depuis longues années. Il n'en avait pas suivi les progressives altérations, et sa mémoire n'ayant conservé que le souvenir de ce qu'ils étaient six ans auparavant, il ne s'était pas reconnu.

Il tomba dans un fauteuil, abîmé et frappé d'effroi.

Une voix alors s'éleva dans son cœur : Que fais-tu au château de madame de Greteil ? Et il résolut de le quitter dès le

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lendemain; mais une autre voix plus forte lui dit à son tour : Demeure! Ces fleurs, ces paysages, ces meubles, tout ce qu'il voyait autour de lui parlait aussi : c'était la voix de Marie. Celle-là lui fit oublier ses scrupules.

Avec elle, de riantes apparitions et de doux souvenirs revinrent rayonner sur lui.

Dieu, se dit-il en pensant aux événements de cette journée, qui a fait luire un rayon d'espérance sur mon front, Dieu fera le reste. Il ne veut pas que j'épuise la lie du calice et il commande au vent du Nord de ménager la créature souffrante qui se crispe à son souffle âpre et glacial.

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