LE TÊTE-A-TÊTE
Le Tête-à-Tête.
Rien n'égala la douceur de ce premier sommeil passé sous le toit hospitalier de Marie.
Le lendemain Gaston s'éveilla avec
les premiers rayons d'une mélancolique journée d'automne.
D'énormes massifs de sycomores et de mûriers de Chine enveloppaient le château. Ainsi placé il ressemblait à une touffe de gui suspendue à la voûte épaisse d'un hippro séculaire. Sur le sable jaune qui dorait les allées du parc passait une petite fille en chassant devant elle ses vaches et ses chèvres. Elles allaient au champ. Il n'est que six heures , pensa Gaston. Il descendit au parc.
C'est un instinct commun à tous les êtres qui souffrent ou dont l'âme est battue par des sentiments opposés de rechercher la solitude pour s'y recueillir. Mais à la campagne elle n'est jamais plus féconde en douces et rêveuses sensations que lorsque de toutes parts on assiste au spectacle de l'année déclinant et
touchant à sa fin. L'automne, le silence des bois est plus solennel. Aucun bruit ne l'interrompt si ce n'est de temps à autre le gazouillement du rougegorge ou le volfurtifet rapide du merle, qui ébranle la ramée à demi dépouillée.
Gaston s'était enfoncé dansl'épaisseur du bois, livré aux irrésistibles ressacs de ses réflexions.
Au détour d'une allée tout-à-coup il rencontra Marie.
Elle avait échappé aux agitations d'une nuit sans repos, et, en proie aux tendres pensées que les événements de la veille avaient soulevées, elle venait les abriter dans le calme de son parc et s'interroger elle-même.
Ils n'essayèrent pas de se dérober à l'épreuve d'un tête-à-tête. L'un et l'autre, en se réfugiant dans la solitude
du bois, avaient été avertis de leur rencontre par cette mystérieuse émotion précordiale des amants.
Marie ne montra donc aucune surprise. La naïveté angélique de son âme ne connaissait point les ressources de la coquetterie auxquelles les femmes les moins faussées par la civilisation des villes ne dédaignent pas de recourir.
Comme elle n'éprouvait point de surprise, elle n'aurait pas su la simuler.
Son cœur avait été si long-temps comprimé, que c'était bonheur pour elle de le sentir libre dans son essor.
En s' abordant, ils s'étaient pris les mains, comme de simples amis. Marie, pâle, paraissait fatiguée. Elle était enveloppée dans les plis d'un long châle qu'une épingle d'or à mosaïque retenait au col.
Gaston balbutia les premiers mots.
—-Allons de ce côté , lui dit Marie en lui montrant une allée où le bois était bordé de rochers.
— Prenez-vous mon bras? demanda Gaston d'une voix émue et basse, comme s'il eût été entouré de témoins.
Elle s'appuya sur son bras, ses yeux attachés sur le sable, et puis ils se mirent à marcher, et elle poussait du bout de ses pieds les feuilles à teinte rouillée dont l'automne , couvrait le chemin.
Sans paroles, sans sourire, sans regards, absorbés par la muette puissance de ce moment, tous deux cependant se confièrent qu'ils s'aimaient et s'avouèrent leur bonheur.
Marie, dans la pureté de son coeur, ne songeait point à se soustraire au danger de ses ardentes émotions. Gaston se
sentait ivre; des émanations magnétiques nageaient dans l'air qu'il respirait. L'air du matin soulevait autour de lui mille parfums invisibles qui lui arrivaient des roses du chemin, des rubans, des cheveux de Marie , dont les grosses boucles flottaient, et qu'il aurait pu toucher de ses lèvres.
Ils marchèrent ainsi long-temps sans que la voix lui vînt pour commencer leur entretien.
Hélas! dit-il enfin en laissant échapder ces paroles des plus intimes profondeurs de son âme.
— Il m'est donc enfin permis de compter un jour de bonheur !
— Ainsi votre vie s'est écoulée bien tristement? dit Marie.
— Vous le demandez! Hélas! je me sens tellement lié à la souffrance , que
ce bonheur d'aujourd'hui me fait une terreur involontaire. Il m'est venu si rapidement ce bonheur , et avec une si riche profusion, que je n'ose croire à sa durée.
— Eloignez ce doute , dit Marie avec inquiétude.
— Ne suis-je pas toujours ce Gaston sur qui pèse le poids d'une horrible destinée?
— Mais, dit Marie, le temps entraîne tant de changements...
— Pour moi je n'en ai connu aucun.
Ma vie a été fatigante même par l'uniformité de ses angoisses.
— Eh quoi! l'amitié, l'étude, les voyages, n'ont-ils jamais jeté un sourire sur votre existence ?
— Les voyages, l'étude, furent impuissants. L'amitié, que pouvait-elle?
ne vous en souvenez plus.. . Je n'espérais qu'en Dieu et...
— Et Dieu , interrompit tristement Marie, n'a-t-il donc pas accompli ses promesses?
— Dieu a fait aujourd'hui plus que je n'espérais; mais si ce n'était encore là que le premier terme d'une de ces affreuses péripéties qui ont rempli ma vie, une dette qu'il me fallût acquitter dès demain, peut-être alors que ma résignation aurait touché à ses dernières limites.
— O Gaston! pourquoi ces sombres idées? éloignez-les , car il n'en sera pas ainsi.
A cette allirmation imprévue, Gaston s'arrêta; il sentait ses genoux trembler. Il tourna ses regards sur Marie comme pour s'assurer qu'il
venait bien d'entendre, et quand il eut reçu la confirmation de cette parole, dans l'égarement de sa raison il faillit tomber aux pieds de Marie pour en baiser la poussière. Il se maîtrisa enfin, et ne manifesta son trouble qu'en serrant passionnément sur son cœur le bras qu'il tenait, et qu'elle ne cbercha pas à retirer de cette étreinte.
— Marie, reprit -il quelques moments après , je voudrais pouvoir livrer mon âme à l'espérance, mais je ne le puis. Le passé me l'interdit. Naguère j'ai cru toucher au bonheur; j'avais arrangé toute ma vie pour le mériter, et cependant ma vie n'a été qu'une affreuse tempête, à laquelle mon cœur seul a résisté, comme une épave à demi brisée par la mer. Ah! Marie! si vous saviez ce que j'ai souffert.
— Si vous croyez, Gaston, que le dévouement n'est pas un vain mot, vous parlerez; si vous croyez que la sympathie n'est pas une déception, vous parlerez, vous direz vos chagrins à mon cœur.
— Plus tard, Marie, plus tard; c'est un triste récit que celui que j'aurai à vous faire. Les souvenirs dont il se compose me trouveraient sans force pour les conter. Ils troubleraient la volupté de cette heure de bonheur où toute mon âme se concentre , et qui va peutêtre m'échapper. Laissez-la-moi cette heure; du moins si mon réveil demain doit m'être funeste, que je puisse mourir avec cette immense compensation pour me consoler.
Marie consentit sans peine à ce que Gaston fût le maître de soulever
quand il voudrait le voile de sa vie. Que lui importait après tout que cette confidence vînt à elle un peu plus tôt ou un peu plus tard? maintenant elle le savait là; elle pouvait le regarder en face et l'entendre parler. Les malheurs qui avaient sillonné cette existence deieune homme , ces secrets qu'il s'efforçait de celer, et dont il s'exagérait l'importance, elle n'en avait nulle terreur ; elle croyait les avoir devinés : — « Gaston était sans fortune; des spéculations malheureuses ou des dépenses disproportionnées l'avaient ruiné, peut-être même était-il réduit à la condition d'un homme dont le travail était la seule ressource»...
Elle expliquait de cette sorte l'aptitude de Gaston pour les arts. Ainsi se commentait également son voyage en
Italie, sa longue absence sur cette terre n. 10
d'études classiques , puis enfin son apparition au milieu des paysages du Rhône.
Et à cette pensée le feu divin qui couve toujours dans le sein des femmes pour ne briller que dans les jours d'adversité , embrasait et chauffait d'amour toutes les fibres du cœur de Marie.
Ce sujet de leur entretien fut donc abandonné, laissé là, oublié. Leur amour, n'osant encore se montrer à découvert , se voilait , chaste et timide, dans les réticences et dans toutes ces choses qui, vaines pour le commun des hommes, ont une voix pour les amants.
Quand le vent qui soufflait sur les buissons, enlevait pour les semer dans l'air des essaims de feuilles de rose, ils se rapprochaient et laissaient plus près
l'un de l'autre tomber sur eux cette pluie embaumée.
Mariene se souvenait plus qu'il y avait danger pour sa frêle constitution à prolonger aussi long-temps ses promenades pendant les heures matinales et humides des journées d'automne. Elle avait oublié la grave ordonnance du docteur, qui lui avait interdit toute sortie avant que les rayons du soleil n'eussent acquis assez de force pour attiédir l'atmosphère.
Ils entendirent la voix de Louise qui venait à eux. Sa tendresse attentive à veiller sur la santé de son amie s'était alarmée en ne voyant point rentrer madame de Greteil. Elle accourait vers elle en lui apportant une pelisse dont elle s'empressa de la couvrir.
Tous trois se dirigèrent aussitôt vers
le château , mais ils prirent encore par le plus long chemin.
En arrivant, ils trouvèrent madame de Boncourt qui attendait en grommelant au salon pour le déjeuner dont l'heure était passée. C'était pour elle une religion que la table. Sa maussade disposition d'esprit habituel s'était accrue par cette contrainte accidentelle, et elle accueillit Gaston en se disant à elle même :
Décidément, cet homme désagréable vient se caser dans mes degrés de succession.