‹ La cartographie de MadagascarChapitre 3 sur 20 · DEUXIÈME PARTIE MADAGASCAR ET LES GÉOGRAPHES DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE MADAGASCAR ET LES GÉOGRAPHES DU MOYEN AGE

Les connaissances géographiques, étouffées pai les fiiurbares, câssusciteat avec les Arabes

l'iNVAsioîj des Barbares étoufte la géographie, si Horissanie sous Strabon et la grande école d'Alexandrie.

La terre, muette d'cpouvanie, reiombe dans le chaos des cosmogonies des premiers âges. Elle croit qu'elle est devenue la proie des nés de femmes et de détnons dans les solitudes du Nord. A quoi bon s'occuper de géographie ? à quoi bon s'occuper de l'homme, puisqu'il est voué, irrévocablement.

— Il -i

à toutes les misères, à toutes les humiliations, à toutes les terreurs? Tout espoir est dans la Jérusalem céleste. Uhomme perd le souvenir, Tespérance, et les connaissances, si péniblement acquises, tombent et disparaissent dans les ténèbres du moyen âge.

Quelques Pères de TÉglise pensent encore à la cosmographie. Mais ils veulent qu^elle concorde avec les livres sacrés d'Israël ; que la terre soit carrée, plate, « comme un tapis étendu », immuable avec une mer contenue par des c battants et des verrous > » ; qu'elle ait son centre mathématique à Jérusalem ; qu'^elle soit suspendue dans Fespace, miraculeusement, par la volonté de Dieu. Ces théories, aussi puériles qu^autoritaires, entravent et bâillonnent la science.

Arrivent Mahomet et les Khalifes, et Fétendard de rislam flotte triomphalement sur la plus grande partie de Fancien monde. Les Musulmans ont besoin, pour leurs exercices religieux, de toujours connaître leur position par rapport à la Mecque. Par politique et par curiosité, ils désirent posséder la géographie de leur immense empire. Ils voyagent donc beaucoup, tracent de nombreux itinéraires, traduisent Ptolémée, mesurent un arc de méridien, écrivent des relations et des traités, envoient au prince des Croyants de longs rapports et rendent la vie aux études géographiques.

I Job, cap. xxxviii, 4-1 1. — Rbnan, Le Livre de Job; pp. 166-

Maçoudi, voyageur du xi^ siècle

Mâçoudi, voyageur et géographe du xi« siècle, mentionne, lui premier, l'île de Madagascar et lui donne le nom de Kanbalou.

Il l'a traversée la première fois en Pan 3o4 de THégire, 916 de Tère vulgaire.

Il la place dans la mer de Zend}, sur le canal de Berberi, que les marins appellent « Mer de Berbera » et c Pays de Djafouna ». En face, débouche le Zambèze que Maçoudi prend pour un effluent du Nil.

Les grosses vagues de la mer de Berbera sont nommées par les marins « vagues aveugles » et € vagues folles ». Elles sont très redoutées, aussi, quand un navire en est délivré, les matelots chantent en cadence :

Berbera et Djafouna, que vos vagues sont folles ! Djafouna et Berbera, voilà leurs vagues.

Maçoudi, après plusieurs navigations dans la mer de Zendj, dit que Tîle de Kanbalou est baignée par cette mer, bien cultivée et habitée par des Musulmans qui parlent la langue des Zendj. Ceux-ci prirent cette île en faisant captive toute la population zendjite. Ce fait eut lieu à Pépoque de la conquête de Pile de Crète, au commencement de la dynastie des Abassides et vers la fin du

règne des Ommîades, c^est-à-dire vers Pan ySo. Depuis lors^ c^est dans la population musulmane que se transmet la royauté.

Les Arabes de TOman qui fréquentent la mer de Zendj ont pour terme de leurs courses Kanbalou >.

Maçoudi a donc connu Madagascar, mais sommairement, sans la faire entrer dans le domaine de la cartographie.

Abu Rihan le Birounien. — xi^ siècle

Abu Rihan était Arabe, géographe^ astronome et quelque peu sorcier.

Après avoir beaucoup vu et déterminé astronomiquement la situation de beaucoup de points, il a dressé, en io3o, une mappemonde dontJoachim Lelewel a publié une réduction intitulée : Quadrans habitabilis,

Madagascar y figure dans le groupe des Komaîr, mais rien ne la distingue des autres îles. L^original en dit sans doute davantage. En tout cas, on se trouve en présence d'une carte dressée scientifiquement. Par malheur, le texte explicatif en est perdu.

1 Maçoudi, Les Prairies d'or; texte et traduction par C. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille ; Paris, Imp. Impér. 1861, t. I, pp. ao5, 232, 233 ; t. III, p. 3i.

La Mappemonde du roi Roger et la Géographie d'Edrisi

De Tan i loi à Tan 1 1 54, Roger, baron normand, régna sur la Sicile, une partie de Pltalie et des côtes d^Afrlque.

Il tenait sa cour à Palerme et y recevait, avec le même plaisir, les Musulmans, les Juifs et les Chrétiens. Il entretenait dans son palais des fabriques de tissus et des ateliers de broderie. Ses navires sillonnaient dans tous les sens la Méditerranée, tandis que ses marchands parcouraient tout le monde connu. La Sicile était alors en pleine prospérité ; vers elle se tournaient tous les regards; à elle venaient, de tous les pays, les négociants, les pèlerins, les voyageurs, « gens, dît Lelewel, qui n^éiaicni pas dépourvus de la connaissance du monde ».

En II 38, Roger eut l'heureuse idée de tirer partie des observations faites par ses nombreux visiteurs.

Il ne connaissait pas les auteurs grecs et latins, mais il savait que les Arabes accomplissaient, dans les trois parties du monde, d^mmenses travaux géographiques et quUls appliquaient la méthode de Ptolémée.

II choisit des collaborateurs, réunit une énorme quantité de matériaux, questionne les voyageurs et contrôle leurs dires avec beaucoup d^intelligence. A mesure qu^un point paraît établi avec certitude, il le fait consigner sur une grande table en bois, puis sur une grande table ronde en argent.

Ce travail, qui dura quinze ans, était fait mathématiquement, sur des itinéraires bien contrôlés. Le moyen âge n*avait encore produit aucune œuvre aussi parfaite.

Parmi les savants de la Cour de Palerme, se trouvait le schérif Edrisi, plus connu sous le nom de « Noble Edrisite, habitant de la Sicile et ami de Roger ». Par Tordre du baron normand, il écrivit sa célèbre géographie intitulée : c Récréation de celui qui désire parcourir le monde ».

Edrisi divise Taecumène en sept climats et chaque climat en dix sections. Il décrit chaque section. Tune après Pautre, en allant de Fouest à l'est, sans tenir compte des divisions politiques. Il donne des renseignements, souvent assez complets, sur le gouvernement, le commerce, Tindustric, les produits, les mœurs et les religions. Quand un fait lui paraît incertain, il en fait suivre le récif de cette formule, bien musulmane : « Dieu sait ce qu^il en est I ».

Il suit d^ailleurs pas à pas la mappe qu^il a pour mission d'expliquer.

Cette carte donne, dans la mer de Hind, en face des rivages de Zendj, les îles Zaledj qui correspondent aux Comores.

Edrisi décrit, parmi ces îles, celle de Cherboua, à la quelle il suppose i 200 milles de circonférence, la moitié

I Géographie dtEdrisit édit. de la Soc. de Géographie de Paris. Préface de Fauteur. — Lelewel, Géographie du moyen âge ; Bruxelles, i832, t. I, pp. 92 et seq. — Eue. Beauvois, Biographie générale de Firmin Didot, verbo Edrisi.

du périmètre de Madagascar ». On y trouve, dît-îl, des pêcheries de perles, diverses sortes d^aromates et de parfums, ce qui attire les marchands. Les habitants sont basanés ; tous les fruits sont noirs.

Il s'étend plus longuement sur l'île à'el-Andjebeh^ dont la capitale est el-Anfoudja^ mais il ne donne aux côtes qu'un développement de 400 milles, à peu près le périmètre de Tîle de Zanzibar.

L'île de Cherboua, beaucoup plus grande, plus éloignée du continent, de forme plus allongée, répond mieux à Madagascar *.

Cette partie de la carte rogérienne est d'ailleurs conjecturale et tracée sur des documents impossibles à contrôler.

Ses auteurs, admettant le continent austral de Ptolémée, ne pouvaient donner à Tile Malgache ni sa place exacte ni son étendue. Il faut leur savoir gré toutefois d'en avoir, eux premiers, tenté le tracé.

Ibn Saïd Magrebinus. — 1274

Les Arabes donnaient le nom de Comr ou Djezaïr eK Comr (îles de la Lune) aux archipels voisins de l'île de

> Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle^ t. XIV, p. 62, dunne à la grande île 4 82 3 kilomètres de tour, sans tenir compte des indcntutions et des golfes.

2 Alfred Grandioier, Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar ; Pans, imp. nat. i87(j, atlas. — J. Lelewel, Op. cit., Atlas.

Madagascar, et cette île était la grand G)mr. Dans TOmén, parlant d^un homme qui habite Majunga, on dit encore : « un tel qui est à Vîle de la Lune > ».

Vers 1274, Ibn Saïd Magrebînus fait une description de Pîle de Comr. « Elle prend naissance, dit- il, à Torient de la ville de Seyouna ^, en face de la montagne Battue. Le canal, formé par Tîle et le continent, se dirige vers le sud-est et se termine à la montagne du Repentir ) ; il y a en cet endroit une largeur d'environ 200 milles. Le vent, qui souffle du Nord, presse les navires contre la montagne Battue. Cest aux équipages à se tenir sur leurs gardes. S^ils sont entraînés dans le canal, ils tâchent de regagner le nord à l'aide du vent qui vient du sud. Une fois arrivés devant la montagne du Repentir (cap Corrientes), il ne leur reste qu'à déplorer leur imprudence et à s'abandonner au décret divin. Ils sont brisés contre la montagne, ou bien ils sont poussés dans la mer environnante, et l'on n'en a jamais plus de nouvelles. On dit qu'il y a en cet endroit des tournants qui engloutissent les navires. Les personnes qui naviguent dans les mers de l'Inde nomment ces parages mers de la Ruine; ils les appellent mer de

1 Gabribl Fbrrand, Les Musulmans à Madagascar et aux îles Comores, i^^ partie, les Antaimorona; Paris, E. Leroux, 1891, p. 45.

2 Moi^ambique, sur la côte orientale d'Afrique. (Voir Jules G)dine, Mémoire géographique sur la mer des Indes ; Paris, Challamel, 1868, pp. IZ2-l3z).

9 Cap Corrientes, en face du cap Sainte-Marie de l*île de Madagascar, ^Voir J. CoDiNBy loco citj*

Sohayl, parce que Ton voit, de cet endroit, l'étoile de Sohayl (Canope) au-dessus de sa tête.

> L'île de Comr est longue et large. On lui attribue quatre mois de long et vingt journées de large, dans sa plus grande largeur. On cite parmi ses villes celle de Leirane '. Ibn Fathima, qui Ta visitée, dit qu'elle est avec Macdashou (Magadoxo) au pouvoir des Musulmans, mais que ses habitants sont un mélange d'hommes de tous les pays. Cest un port oti Ton peut relâcher et mettre à la voile. Les scheikhs qui y exercent Tautorité tâchent de s^y maintenir dans de bons rapports avec le prince de la ville de Malay ', qui est située à Torient >.

M. Jules Codine démontre, par Pétude des textes et le calcul des positions, qu^Ibn Saïd donne à Tîle de Madagascar, d^une manière très approximative, sa position, son orientation et ses dimensions. Cest plusieurs siècles après seulement que les géographes latins atteindront ce résultat.

Marco Polo ). — 1298

Tandis que cette grande terre était si peu connue de Toccident, les sujets de Khoubilaî-Khân, le potentat asia-

I Ville arabe dans la baie de Matzamba. (V. J. G>oinb, loco citj.

i Au cap de Saint-Sébastien.

? Les Chinois ont placé Marco Polo au nombre de leurs dieux. Le colonel Chaillé-Long et le lieutenant-colonel Boûinais, de passage à Canton, ont vu sa statue dans le temple des cinq cents génies.

— gotique, y faisaient un commerce considérable. « E sachiez, dit Marco Polo, que ceste ysle est des plus noble Ysle e des greignor qe soient en ceste monde ».

Marco Polo était de retour à Venise, sa patrie, en 1295, après une absence de vingt-six ans. En 1296, il combattit à Curzola ou G)rcyre-la-Noire, sur un navire lui appartenant. Fait prisonnier, c^est dans les carcere de Gènes, en 1298, qu'il dicta ses mémoires à Rusta Pisan, qui les écrivit en français.

Marco Polo n'a pas vu Madagascar, mais il a navigué des embouchures de Tlndus au golfe Persique, et les marins de ces régions lui ont appris bien des choses sur la grande île africaine et la mer des Indes.

Il raconte que les Madécasses se nourrissent principalement de chair de chameau ' ; qu'il y a dans l'île : des éléphants, des léopards, des lonces (ours), et abondance de gros bétail, de gibier, d'oiseaux ; que les baleines c qui produisent l'ambre » sont nombreuses sur les côtes.

Il ne semble pas que Madagascar ait jamais eu des lions, tigres, panthères, antilopes, girafes, ours, éléphants : l'île est trop éloignée du continent pour que ces animaux aient pu y venir. Sur ce point, Marco Polo a été induit en erreur. Relativement au commerce des In-

(Chaill^-Long, la Corée ou Choron, la terre du Calme matinal, — Bulletin delà Société normande de Géographie, janv.-fév. 1893, p. 17- — BouiNAis, de Hanoi à Pékin, Paris, Berger- Levrault, 1892, p. 72). I Probablement de bœufs à bosse qu'on prenait encore, du temps de Flacourt, pour des chameaux.

diens avec les Madécasses, il paraît plus exactement renseigné. Les insulaires < ont, dit-il, maintes mercandies e y vienent maintes nés con maintes mercandies, e ce sunt dras dor e de soie de plosors maineres e de maintes autres couses qe noz ne voz conteron eci. E toutes les vendent e cangent à les mercandies de Tisle. Les mercans hi vienent con lor nés chargies e toutes les cargent e vendent, e puis les cargent de la mercandies de Pisle e cargies s'*en vont. Car je vos di que il y font grand profit e grand gaagne le mercant ».

Il constate que les navires se rendent en vingt jours du Malabar à Zanzibar ou à Madagascar, mais que le retour leur demande trois mois « por ceqe la corent vaît toz jorz ver midi, e ce avint toutes foies qe jamès ne cort en autre mainere qe ver midi ».

La force de ce courant, ajoute-t-il, ne permet pas aux navires d'aller au delà de Madagascar.

Marco Polo nous apprend ainsi que les Anciens doivent aux moussons de n'avoir pu découvrir la pointe méridionale de PAfrique. Du même coup, il supprime le continent antarctique du pélusiote et les chaleurs de la zone torride qui barraient aux marins la route du sud. Sur ce point, comme sur tant d'autres, il est vrai, les cosmographes restèrent fidèles aux conjectures de l'antiquité.

Le noble vénitien ne pouvait parler de Madagascar sans dire un mot de Toiseau Rue, le Rokh des conteurs arabes.

Cet animal enlevait dans les airs un éléphant et le laissait tomber de très haut pour le tuer et le dévorer. On a bien rî de Toiseau Rokh.

Ferdinand Denis a mis Poiseau Rokh dans son Monde enchanté.

M. Alfred Grandidier a rapporté du sud de Madagascar des ossements et des œufs de W^pyornix maximus. Les œufs étaient d'aune capacité de huit litres, gros comme huit œufs d^auiruche ou cent quarante-huit œufs de poule '. Les Anglais, il n^y a pas encore bien longtemps, les payaient de 5 ooo à 7 000 francs pièce. L^animal, reconstitué par MM. Alp. Milne-Edwards et • Alfred Grandidier, portait sa région dorsale à i™45 du sol et sa tête à 2". Un aigle de cette taille serait d'une force prodigieuse. Mais VyEpyornis maximus était brévipène et herbivore ; il n'entrait ni dans ses moyens ni dans ses goûts d'enlever des éléphants et de les manger.

On a trouvé aussi des ossements de V^pyornis ingens. Cet oiseau, reconstitué, ne mesurait pas moins de 3 mètres de hauteur, mais il n'avait que des rudiments d'ailes. Comme tous les JEpyornis^ il vivait au bord des lacs, se nourrissait d'herbe et de racines aquatiques. Il n'est donc pas possible de l'identifier * avec l'oiseau Rokh, et, jusqu^à présent, la science est d'accord avec le bon et savant Fer-

1 M. Jules Desfontaines a vu dans la Nouvelle-Zélande le squelette et les œufs de moa ou dinornis^ oiseau de la famille des autruches. Sa hauteur dépassiit 3 mitres et ses œufs avaient o m. 25 de longueur. D*après la tradition, il avait un plumage éclatant. (Jules Desfontaines, 18 000 lieues à travers le monde ; Paris, Lecène, Oudin et 0«, 1892, p. 416).

2 Alp. Milne- Edwards et Alf. Grandidier, Annales des Sciences naturelles f 1869. — E. Oustalet, la Nature, n© i 100, 3 o juin 1894.

dinand Denis pour laisser Poiseau Rokh dans le domaine des mythes.

La version latine, souvent fautive, de la relation du voyageur vénitien, fait dire à celui-ci : Illud quod ego Marcus Paulus vidi de istis avibus dicam vobis^ « moi, Marco Polo, je vous dirai ce que j'ai vu de ces oiseaux •. La vérité est qu'il n'a rien vu, ainsi qu'il le déclare dans le texte français : « E voz en diviserai de ce qe dicnt celz qe l'ont veu, e encore voz en dirai ce qe je en oï ». Or, d'après ce qu'il a entendu. Rue ou Rokh n'était pas un griffon, mais un aigle ayant des ailes de trente pas d'envergure et des plumes longues de douze pieds.

C'est encore Marco Polo qui nous fait savoir que la grande lie africaine portait le nom de Madagascar qui devient, selon les manuscrits, Madeisgascar, Madeigascar, Madeisgascat, Madagastar, Mandeschar, Mandesgascar, Magastar. Les intitulés des chapitres qui s'y rapportent ne laissent à cet égard aucun doute.

Ainsi, on lit dans la version française de Rusta Pisan : Ci devise de Visle de Madeigascar ; dans la version latine : De insula maxima Madagascar ; dans la version italienne : Délia grand isola di Magastar, hora detta di San Loren\o '.

I Voyage de Marc Pol, édit. française de la Société de géographie de Paris, ch. cxcxi, p. 232. — 'Peregrinatio Marci l*auli, édit. de la Soc. de géogr. de Paris, ch. xl, xli, pp. 46g, 470; variantes, pp. 55o, 55 1. — Dei viaggi di messer Marco 'Polo gentilhuomo venetiano (Délie navigationi et viaggi raccolte da M, G. B. Ra- MU810 ; in Venetia, 1606, cap. 35, fo 57, v. et 58 r.).

Grande mappemonde de la cathédrale de Hereiord. — 13 14

En i3i4, suivant M. d^Avezac >, le clergé de la cathé* drale de Hereford plaça dans Tune de ses chapelles, comme rétable d^au tel, une grande mappemonde historiée due à Tun de ses dignitaires, le noble Richard de Haldîngham.

Haldingham possédait à fond ses auteurs latins, mais il ignorait les travaux des Arabes et le Devisement dou monde de Marco Polo. S'il avait connu ce livre, il aurait dessiné, sur Tune des îles de la mer des Indes, le nom de « Madagascar > et celui de « Toiseau Rokh ». Les Arabes et Marco Polo étaient alors les seuls qui connussent la grande île africaine.

La mappe de Hereford est le plus beau monument de la cartographie systématique du moyen âge.

L'hauteur veut Jérusalem centre de Tunivers ^, et Rome

t D*AvEZAC, Note sur la mappemonde historiée de la cathédrale de Hereford; Paris, 1862.

2 11 donne à Jérusalem la forme d'une roue d*engrenage. Le centre de cette roue est le centre du monde. Ce rêve cosmographique du moyen âge dure encore. Dans Téglise grecque du Saint-Sépulcre de Jérusalem, il y a un cercle de marbre blanc et au milieu de ce cercle une petite colonne qui marque le « centre de la terre » ; et les dévots la baisent avec vénc' ration (Ad. ('hauvet & E. Isambert, Itinéraire descriptif, histoi ique et archéologique de l'Orient ; Paris, Hachette, 1886, t. III, p. 266 et plan de la planche 261. — Jean Rbvbl, C/ief nos ancêtres ; Paris, Charpentier, 1886, p. 6.).

.jiasteria Cet 1

« tête du monde » ». Il faut, bon gré mal gré, que toutes les terres connues ou supposées entrent dans un cercle dont le centre est dans la ville sainte des Juifs et des Chrétiens.

Tels pays, comme l'Angleterre, Tlrlande et l'Afrique, sont aplatis contre la bordure ; tels autres se dilatent démesurément, comme l'Asie et la mer Caspienne dont il fait un golfe de l'océan du Nord. Les océans se réduisent à un mince filet circulaire. Quoi qu'il en coûte à la vérité géographique et au bon sens, il faut que les îles figurent dans cet océan, à la file, sans égard à leur éloignement des côtes.

Plus les terres sont éloignées de nos pays, moins elles sont connues, plus leurs faunes et leurs humanités sont fabuleuses. L'auteur représente consciencieusement toutes les croyances religieuses, toute la fantasmagorie apeurée, superstitieuse, créées par la féconde et folle imagination du moyen âge et de l'antiquité.

Au sommet et en dehors du disque terrestre, Haldingham a représenté Jésus-Christ, la Vierge, des anges, des démons, le jugement dernier avec des légendes en anglonormand ». Le mot Mors embrasse l'orbe des terres pour

I « Roma caput mundi ienet orbis frena rotundi ». (Légende de la mappe de Haldingham).

a En ^oici un exemple : La Vierge, à genoux devant Jésus qui trône sur un nuage, lui dit : Vesci beufi:^ mon pi:ç de devii^ la quele char preistes, — Cest marne lettes dont leit de vingin quiestes — Eye^; merci de tous si com vos mesmes déistes — R., em.. ont servi kant sauveresse mefeistes,

bien montrer que notre monde, avec sa floraison humaine, animale et végétale, doit un jour retomber dans le néant.

G)mme dans presque toutes les mappemondes du moyen âge, Porient est en haut.

Parce que le Paradis terrestre est supposé dans PExtrême-Orient, toute vie, toute lumière doit venir de cette partie du monde. Haldingham dessine donc à Test, dans une île ronde, Adam, Eve, le Serpent, PArbre de la science, une porte et les quatre fleuves Phison, Géhon, Tigre et Euphrate.

Sur la terre ferme, au-dessous de PEden, on voit Adam et Eve chassés par Pange. De là s^étend, de proche en proche, Phumanité, si Pon peut appeler humains des êtres fantastiques qui ne peuvent aucunement prétendre à la parenté d^Adam et d'Eve.

Dans la partie du fleuve Océan qui borde PAfrique, Haldingham a dessiné une grande île avec cette légende : c Malichu, île éthiopienne, distante du promontoire de Drepanum de quinze cent mille pas. De là à Pile Scena, 440 mille pas. De cet endroit, tout le littoral a été reconnu navigable. C'est ce qui a pu en être vérifié i 9.

Qiiel est ce cap Drepanum qui sert à déterminer la situation de Malichu? Celui de Libye, de Nikaria ou du golfe de Corinthe ? Du premier, le plus méridional des

t m Malichu insula Ethiopie, a drepano promu nctorio quindecies c millia passuum distat. Hic ad Scenam insulam ccccxl millia passuum. Inde constat totum litus navigabile. hic esse quod ita potuit mensurari ». (Légende de la mappe de Haldinghamj,

trois, au cap d^ Ambre, pointe nord de Madagascar, la distance à yoI d^oiseau est d'environ 5 700 kilomètres. Le cosmogtaphe de Hereford compte, de ce cap à Malichu, I Sooooo pas ou 2,200 kilomètres >. Il plaçait donc Malichu dans la mer Rouge, un peu au sud de Souâktm. Ce n'est pas ce qu'il a voulu dire. Mais comme il croyait que la chaleur du soleil ne permettait pas la traversée de la zone torride, il ne semble pas non plus qu^il ait pensé à une terre que coupe le tropique du Capricorne.

Il représente, sur la côte africaine opposée à Malichu, des hommes sans oreilles qui ont la plante des pieds brûlée * ; des hommes qui n'ont qu'un œil, une jambe, un pied. Ces monocoles-monopodes courent, dit-il, avec une vitesse étonnante et se servent de leur pied unique comme d'un parasol K Près d'eux, au delà d^un Nil imaginaire, il a dessiné un homme à pied de bouc et à tête d'oiseau 4, et un autre qui se fait un parasol de sa lèvre supérieure 5.

Des humains qui, de leur lèvre supérieure, se peuvent faire un parasol ! Cela parait un produit de l'imagination

I Nous supposons qull disait usage du mille romain, de i 5 18 mètres.

3 • Gens sine auribus dicti quibus adusis plantis. • fLég. de la mappe de HaldinghJ,

I « Sanopodes qui unie k ri (unicruri) mire sceleres plantu obumbrantur. Idem sunt monovuli ». cLég. de la mappe de HaldinghamJ.

4 La légende est en partie effacée. On lit seulement : Satirii,,, in déserta,

5 Gens labro proéminent i unde sibi faciem obumbram ad solem» Au-dessus, Tauteur a dessiné un soleil avec le mot : Sol^

vagabonde du moyen âge. Eh bien! ce monde fantastique existe encore.

. Le docteur Schweînfurt et le colonel Chaillé-Long ont YU^ à la lisière du pays des Makraka Niam-Niams, les Mîttoo qui, dès Tenfance, se tirent la lèvre supérieure de manière à rallonger au-dessus de la bouche en forme d'auvent. Cet auvent a i 5 centimètres et plus. Il est percé d'un irou pour recevoir un morceau d'ivoire de la grandeur d'une pièce d'argent de 5 francs.

C'est monstrueux, douloureux, gênant pour manger,

mais c'est la mode; c'est à ce signe caractéristique que

se reconnaissent les Mittoouens '.

Haldingbam place en bordure du continent, dans l'Océan, quatorze îles ', chacune près du point de la côte qu'il suppose lui faire face. C'est ainsi qu'il commence par Malichu, sur la bande orientale, pour finir sur la côte occidentale par les Fortunées et Tile fabuleuse de Saint-Brandan.

1 Schweînfurt, Au cœur de l'Afrique, 1 866- 1 87 1 . — Col. Chaillé- Long, V Afrique centrale. Expéditions au lac Victoria^Nian:ça et au Makraka Niam-Niam, 1874 et 1875; Paris, Pion, 1877, p. 284.

2 En voici la liste : Malichu, Sirtinice, une île sur laquelleon lit seulement : Hic st,.. ne habundant. En face de cette île, Tauteur représente un homme sans tête ayant les yeux et la bouche dans la poitrine. — Scena insula hic usque ad Adamum insulam ccc millia passuum. En face se trouve un homme dont les yeux et la bouche sont dans les épaules. — Adanum insula. — Gaulcena ubi serpentes nec vivunt neque nascuntur. En face, un homme qui a quatre yeux.

Insuie Hesperidum, — Insula Canaria plena magnis canibus. Membriona, Vinaria, Capraria, Theode, Junonia, Fortunate insuie sex sunt insulœ. Brandani*

Après Malichu vient Sircînîce, qui porte cette légende : « Mont Austronochus (il est représenté). Ile Sircinice où Ethîcus trouva des bestioles très méchantes couvertes d'aiguillons comme le « Strix » ».

Ethîcus, dont le cosmographe de Hereford invoque l'autorité, dit que Sirtinice est située au milieu de la zone torride, dans le grand Océan, ad umbilicum solis in magnum Oceanum ; que sa sylve est peu élevée, que ses approches sont dangereuses ; qu'on y trouve des animaux très méchants, de nom inconnu, couverts de dards comme le porc-épic ; qu'au sud s'élève le mont Nothius, aussi haut que le Caucase, creusé à son sommet d'un précipice vertigineux d'oîi s'échappent des bruits stridents semblables au grondement du tonnerre *.

Haldingham et saint Jérôme, traducteur d'Ethicus, ne s'accordent pas sur le nom de l'animal trouvé dans l'île de Sirtinice.

Saint Jérôme a traduit hystrix et Haldingham strix. Faut-il lire &7TpiÇ, porc-épic, ou arpiÇ, chauve-souris? La chauve-souris n'ayant pas de dards, il faut évidemment lire wTptS, porc-épic.

Et maintenant, dans quelle île de la zone torride se rencontrent les particularités qu'Ethicus signale dans Sirtinice ?

I Mons Austronochus. Insula Sircinice ubi esticus invenit bestiolas adibsistas aculeis plenas velut strix.

a Liber jEthici philosophico editits oraculo a Hieronymo presbytero delatus ex cosmographiâ id est mundi scriptura^ cap. i, § v, no« I, 2, édit. de M. d'Avezac ; Paris, Imp. Nat., i852.

Les îles volcaniques de cette région sont la Grande- Comore, Anjouan, Madagascar et la Réunion.

On peut éliminer de suite Anjouan, dont le volcan est au centre ; Madagascar dont les volcans sont au nord, à Test et au centre ; la Réunion dont le volcan est à Test. Reste la Grande-Comore.

Au sud de cette Ile se trouve le volcan Kartal» Karadalla ou Djoungou dja Dsaha^ la « Marmite », haut de 2 598 mètres. « Cette montagne imposante, avec ses escarpements noirâtres dominant les flots bleus et sa guirlande étroite de cocotiers, présente un des tableaux les plus grandioses de POcéan Indien ». Son cratère a i5o mètres de profondeur et 2 kilomètres de tour. Le 14 mai 1828, Leguével de Lacombe Ta vu couronné de flammes d'ailleurs peu actives ; en i858, les laves s'épanchèrent en abondance et entourèrent, comme un îlot, un village perché sur une ancienne coulée >.

Le Kartal de la Grande-Comore est bien le volcan décrit par Ethicus Ister.

La bordure de cocotiers répond à la sylve de petite hauteur.

Le canal de Mozambique, que les marins arabes considéraient comme si dangereux, et que les anciens appelaient « mer Périlleuse », s^accorde également avec le récit du cosmographe istriote.

Le porc-épic et le hérisson ne manquent pas dans cette

I Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. XIV, p. 126. — Oscar Maccarthy, Les Fies arabes, dans Y Univers, art. Les Iles de VA/rique,

-aille, non plus d^ailleurs que la hideuse chauve-souris, pteroptus comorensis.

Il semble donc que Sirtinice doit être identifiée avec la Grande-Comore et Malichu avec Zanzibar, la Menuthias de Ptolémée.

La Mappemonde de Marino Sanuto. — 1320

Richard de Haldingham s'est efiTorcé de fixer dans sa mappemonde les conceptions fantastiques qui troublèrent si profondément et faussèrent si complètement Tesprii du moyen âge.

Dans le même temps, Marino Sanuto observait la marche rapide de Tlslam ; il voyait les disciples du prophète menacer Tempire insulaire que Venise avait conquis dans la Méditerranée orientale et fermer une à une les routes des marchés de PAsie.

Il considère la religion comme un levier tout puissant et croit que si PÉglise veut répéter son cri : Diex el volt! les pays chrétiens se soulèveront en masses profondes et se jetteront encore, pour Pengloutir, sur le monde musulman.

Les hommes périront par centaines de mille sur la route de Jérusalem, PEurope occidentale sera ruinée, la civilisation sera replongée dans les ténèbres de Tan mille : cela ne trouble pas Marino Sanuto. Qu^on délivre le tombeau de Jésus, qu'on sauve seulement le commerce

de Venise : il n^en demande pas davantage et le prix lui importe peu.

De la meilleure foi du monde, le patricien Marine se fait le Pierre PErmite d'une nouvelle croisade.

Dans ce but, il fait cinq fois le voyage de Terre- Sainte, il visite Chypre, T Arménie, Alexandrie, Rhodes, la Romagne, beaucoup de pays d'Europe '.

Il envoie son livre au roi de France, à divers souverains et, en i32i, dans la ville pontificale d'Avignon, il en remet un exemplaire au pape Jean XXII.

Postérieurement, une main inconnue a écrit sur le revers de Tune des cartes : « Quatre mappemondes de Marino Sanuto, dit Torsello, fils de Marco Sanudo, des confins de Saint-Sever, de la cité du Rialto, de Venise, présentées au souverain poniife N. S. le Pape, pour faciliter le passage à la récupération de la Terre-Sainte de Jérusalem * ».

» Santa REM, Essai sur l'histoire de la cosmographie et de la car-^ tographie pendant le moyen âge; Paris, i852, t. III, p. lyS.

a Quatuor mappamundi a Marino Sanuto cognomento Torsello, qui D. Marci Sanudo de confinio S. Severi de civitate Rivoalti de Venetiis aprescntati summo pontificî D. N. Papae. . . pro facienda commode passagia ad recuperationcm terrx sancts Jérusalem. (Cité par Santarem, op. cit., t. III, p. lyS).

Le palais deSmuto était sur le Canal Grande, prospetto Lombardesco, n« 60, à l'en Iroit où se trouve maintenant le fundaco dei Turchif dans \z quartier voisin du Rijlto. L'église Saint-Sever n'existe plus, tout au moms nous n'en trouvons aucune trace dans Venise ni dans les lagunes. (V. Guida artistica estorica di Vene^çia

Cherchant son point d'appui dans TÉglise chrétienne, Marino Sanuto devait rester enlisé dans la cosmographie systématique du moyen âge et prendre Jérusalem pour centre du monde. Parlant de la Terre-Sainte, il disait donc : « elle est placée au milieu de la terre habitable et, pour ainsi dire, au centre de sa circonférence > ».

Le chronicon de i320 de la Bibliothèque Nationale, son prototype, peut-être sa mappe originale, est construit dans les mêmes idées '.

Selon ce système, le cap de Bonne-Espérance, le cap Nord, Cadiz et la mer de Chine sont à égale distance de Jérusalem.

Pour entrer dans ce lit de Procuste, PAsie est déformée, la pointe sud de PAfrique est inclinée vers TOrient, jusqu'au méridien de Plndus et du Gange.

e délie isole circonvicine ; Venezta, Antonelli, i88x, pp. i5, i8a, 3i3).

Le titre du livre de Marino Sanuto, publié par Bongars, dans les Gesta Dei per Francos^ est exactement : Liber secretorum fldelium Crucis super Terrœ Sanctœ recuperaiione et conservât ione. Cujus auctor Marinus Sanutus dictus Torsellus patricius venetus; Hanovie, 1611. C'est un traité complet de géographie commerciale des pays qu'il a visités. Il en a commencé la rédaction en z3o6.

I In terra enim habitabili medio posita est, et quasi punctus circumferentiœ.

a « Codex 4 939. Chronicon a mundi creatione ad annum Christi i320. Authore veneto quodam qui ad calcem ^oluminis a censore anonymo et amarulento adulationis arguitur. Is codex xiv ssculo exaratus videtur ». (Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque Nationale cité par Santarem, op, cit., t. III, p. 140).

ù^ déformations monstrueuses devaient encore être exagérées par Andréa Biancho, en 1436.

Dés Pinstant où le savant patricien limitait PAfrique à réquateur, il ne pouvait manquer d'entrevoir pour Venise un grave danger.

Depuis que les Génois avaient abandonné Torient de la Méditerranée, ils se portaient en foule à Lisbonne, montaient les navires portugais et, parfois, les guidaient dans TAtlantique. Tout était à craindre de la part de ces audacieux marins. Sanuto, qui faisait sunout de la politique et de la géographie commerciale, comprit parfaitement que la circumnavigation de l'Afrique serait aussi dangereuse, pour le commerce de Venise, que la marche à l'ouest des Musulmans.

Une barrière infranchissable lui paraît nécessaire et il admet avec empressement les théories des anciens sur les régions habitables et inhabitables. II écrit donc sur ses mappemondes : au nord, Regio inhahitabilis propter aïgorem ; au sud des sources du Nil, Regio inhahitabilis propter calorem.

Le fleuve environnant d'Homère est forcément admis et reçoit le nom sinistre de Mare Tenebrosum '.

Ces indications géographiques ne devaient pas empé-

I Le nom de « mer Ténébreuse » ne se trouve pas sur la mappe publiée par Bongars dans les Gesta Dei per Francos. II existe dans la réduction d'une autre mappe publiée par Negri Cristoforo, dans VFxploratore di Milano, cahier de juillet 1879, ^ ^^ *"i^c ^^^ article intitulé : / globi di Marino Sanuto (Sanudo), de Andréa Biancho et difrà Mauro,

cher les Portugais de doubler le cap de Bonne- Espérance^ maîs^ répétées par tous les cosmographes^ elles contribuèrent à les effrayer^ à les retenir longtemps en-deçà du cap Bojador.

Le danger que Sanuto prévoyait et cherchait à éloigner était bien réel. En i486, quand la nouvelle parvint à Lisbonne que Banholomeu Diaz avait doublé le cap de Bonne-Espérance, Pasqualino, ambassadeur de la République auprès du roi de. Portugal, écrivit au sénat de Venise une lettre qui est un cri de douleur. Les prévisions du vieux patricien commençaient à se réaliser quand, six ans plus tard, Christophe Colomb retrouva PAmérique. La ruine de Venise fut alors consommée : tout le commerce des Indes passa de la Méditerranée aux ports de PAilantique. Ainsi que le remarque Cristoforo Negri, cette double découverte était pour Venise un coup terrible, mais elle devait être acclamée par le monde '.

A la pointe sud de PAfrique, qu^il enfonçait dans la « pier Ténébreuse », Sanuto place Vlnsula Peperis^ l'île du Poivre.

A-t-il voulu, sous ce nom, désigner Madagascar, où l'on trouve, en effet, le poivre à Tétai sauvage ?

Au sud de Zanzibar, qu'il appelle Zinziber dans sa cane et Cinziber dans le Liber Secretorum, il place deux îles : Celtales et T' m élit.

Sur la côte d'Asie, il indique Nebile^, la « Nebula

1 Negrz Cristoforo, op, cit., p. 3, col. 2.

2 Edrisi, ler climat, sections 8 et lo^ pp. 68 et 9a de la version de Jaubert.

el-Sabah ou des Nuages » des Arabes, et Asuia ou Asiria, puis une grande île : Insula lince dicitur Camar K Dans la carte de détail publiée par Bongars, cette grande île affecte sensiblement la forme de Madagascar. Elle est réunie à la côte d'Afrique par dix-sept lies qui pourraient figurer les Comores, les Glorieuses et les <c Nosy » qui se détachent de la côte occidentale de Madagascar. Une île étroite et longue occupe juste la place de Sainte-Marie et complète la similitude. Et cependant, il est certain qu'il a confondu en une seule île Ceylan et Madagascar.

En tout cas, s'il a connu Madagascar, ce n'est que vaguement ; il Ta identifiée avec la petite et île du Poivre » et Ta plongée dans la zone des ténèbres.

Madagascar dans la grande mappemonde du frà Mauro. — 1457

Cent trente-sept ans après Marino Sanuto, le frà Mauro, du couvent des Camaldules de Saint-Michel de Murano, terminait la mappemonde qui fait l'orgueil du musée archéologique de Venise.

De forme circulaire et magnifiquement illustrée, elle résume toutes les connaissances géo^^raphiques de Tépoque.

I Nom qu'on peut rétablir ainsi : Insula Selendib camar, (J. CoDiNE, Mémoire géographique sur la mer des Indes, p. 147).

Mauro adopta le système planétaire de Ptolémée, mais il repoussa ses tracés, ses mesures de latitude et de longitude, ainsi que sa géographie. Il faisait ce choix malheureux juste au moment oti la Renaissance des lettres remettait en lumière Pœuvre géographique du grand Pélusiote.

Il connaissait les découvertes des frères Zeni, de Marco Polo, de Alvise da cà Da Mosto », des Portugais. Il avait étudié les relations de voyage, les portulans, les cartes, les mappemondes, les histoires ; il avait consulté les personnes dignes de foi, ayant vu de leurs yeux, dont les dires pouvaient supporter l'épreuve de la géométrie et du dessin '. Cest parfait, mais pourquoi ne cite-t-il aucun de ces hommes qui lui fournirent les meilleurs de ses renseignements ?

Il prétend, comme les autres cosmographes chrétiens, que Jérusalem est au centre du monde. Malheureusement, d'après sa mappe, ce centre tombe au nord de Babylone, à lo degrés à Test de Jérusalem. Comment concilier ce fait mathématique avec son système ? Il ne s'embarrasse pas pour si peu.

c Jérusalem, dit-il, est au centre de la terre habitable, tandis qu'elle est plus à Toccident suivant la longitude ; mais parce que la partie occidentale est plus peuplée, à cause de l'Europe, que la partie orientale^ Jérusalem est

1 C*est-à-dire di casa Da Mosto, de la moison Da Mosto.

2 ZuRLA, Il mappamondo di frà Mauro, camaldolese, descritto ed illustrato; Venezia, 1806, no 7, p. 21.

encore dans le milieu selon la longitiide^ en ne considérant pas Tespace de la terre, mais la multitude des habitants ' ».

Ce centre démotique n^est pas plus vrai que le centre cosmographique, puisque PAsie a toujours été plus peuplée de beaucoup que l'Europe et TAfrique réunies ».

Depuis le frâ Mauro, la géographie et la cosmographie ont fait quelque progrès : les dévots, comme nous Pavons dit, n'en baisent pas moins, avec vénération, la petite colonne de Téglise grecque du Saint-Sépulcre qui marque le « centre du monde ».

Mauro rejette plusieurs vieilles légendes, notamment celle de Gog et Magog, mais il admet le paradis terrestre. Suivant l'avis de saint Augustin, de Bède, de Cosmas Indicopleustès, d'Albert-le-Grand, il place ce jardin à l'orient, loin des terres accessibles à Thomme. Il le représente hors de Vorbis, dans un angle de son tableau, circulaire, entouré d'une muraille crénelée, coupée de quatre tours à un étage, avec deux rangs de créneaux. On y voit trois arbres, Jahvé, Adam, Eve, le serpent, un

I « Hierusalem e in mezzo de la terra habitabile secondo la latitudine de la terra habitabile benche in ordine la longitudine la sia piu occidentale ma perche la parte piu occiJental e piu habitada per TEurupa perho le in mczo anchura secundo la longitudine, non considerando el spatio ds la terra ma la moltitudine di habitanti ». (ZuRLA, op. cit., no 25, p. 48).

a L*Asie compte aujourd'hui 788 millions d*habitants, l'Europe 342 et rAfrique 197. (Annuaire pour Van i H H y ^ publié par le Bureau des Longitudes^ p. 3C5).

ange et la fontaine (]ui donne naissance aux quatre fleuves bibliques. Il ne dit pas toutefois comment ces quatre fleuves, qui ont une source commune hors de Torbc terrestre, ont pu devenir le Phîson, Rion ou Rionl qui arrose la Transcaucasie ; le Géon ou Nil qui traverse et vivifie les Égyptes; le Tigre et l'Euphrate qui coulent en Mésopotamie.

Le dessin de TEden est traité avec un soin extrême.

En ce qui concerne le tracé de TEurope occidentale et de la Méditerranée, Mauro réalise un sensible progrés. Pour TAsie il la gonfle démesurément, place tout un peu au hasard et s^embrouilledans le dessin des côtes. II n^est pas plus heureux pour le continent africain, dont il incline la pointe à Test, pour les besoins de son système, jusqu^à la longitude des bouches de Plndus.

Il prétend qu'à peu de distance de la pointe méridionale de l'Afrique « commence la mer Obscure » > et que, non loin des îles du cap Diab, « commencent à paraître les ténèbres qui, au delà de ce golfe, n'empêchent pas de naviguer « ».

Près de cette légende, à la partie extrême de l'Afrique, il dessine un navire qui vogue vers Toccident. C'est une jonque indienne qui, vers 1420, dît-il, traversa la mer des Indes, vit Tîle des « Hommes » et celle des « Femmes », et navigua pendant quarante jours à l'ouest

1 « Q.ui comenza el mar scuro ». (Zvrla, op. cit., no 3g, p. 61)*

2 « Pocho lonzi (lunj;!) de queste isole foreane, comenza nparer le ténèbre le quai qui oltre questo cavo non impazano i navigari ». (ZuRLA, op, cit., no 39, p. 62).

entre les îles Vertes et la mer d'Obscurité. Celte jonque ayant, à son estime, parcouru 2,000 milles et ne voyant plus qu^air et eau, revint au cap Diab, oîi elle trouva un œuf de la grosseur d^une amphore. Cest celui du « Chrocho », dont les ailes déployées mesurent soixante pas ; dont la force est telle qu^ll enlève sans peine un éléphant ou tout autre gros animal. Il cause de grands dommages aux habitants ; son vol est très rapide K

11 est à peine besoin de dire que le « Chrocho » de Mauro est le « Roc » de Marco Polo, le « Rokh » de Ferdinand Denis.

L'aventure de cette jonque est douteuse, mais le frà Mauro n'y regarde pas de si près.

Il admet qu'elle a doublé le cap Diab, aujourd'hui cap de Bonne-Espérance. D'autre part il a vu, dans la relation de ca Da Mosto, que les Portugais touchaient au golfe de Guinée. Il n^ignore pas non plus que les anciens ont fait le périple de TAfrique. Il conclut de tout cela que la côte occidentale et la côte orientale du continent noir se réunissent au cap Diab, que PAtlantique mêle ses flots à ceux de la mer des Indes, et qu*un navire peut aller de Lisbonne en Extrême-Orient.

A-t-il compris que la circumnavigation du cap devait causer la ruine de sa patrie ? A-t-il mis l'intérêt de la science et de Thumanité au-dessus d'un intérêt national ? En tout cas, il servit très bien le roi de Portugal^ qui le payait, et fort mal Venise qui lui avait donné le jour.

I ZuRLA, of . cit., no 39i p. 6a. Légende de la mappe de Mauro,

Même sans son concours^ Bartholomeu Diaz aurait atteint le cap de Bonne-Espérance ; mais était-ce à un Vénitien de lui en montrer le chemin?

Les Portugais accueillirent avec empressement son hypothèse; elle répondait à leur plus vif désir, et le vaillant petit peuple, poursuivant avec plus d^ardeur que jamais ses heureuses tentatives, veut, coûte que coûte, rejoindre au plus tôt la jonque indienne que le vieux moine lui montre voguant vers TOccident.

Mauro place sur la côte orientale, dont il montre la route aux Portugais, Chancibar (Zan:?ibar), en face de Xengibar, entre deux îles qui représentent Pemba et Mafia. Au sud de Chancibar, il indique trois autres iles qui ne peuvent être que les Comores. A la pointe de l'Arrique, en face du Sofala, il trace « Mahal, File la plus grande et la plus australe. Elle est habitée par des chrétiens et possède un archevêque. Il s^y trouve une grande quantité d^ambre ; les corsaires de ces parages y font leur repaire, s*y divertissent et y mettent en dépôt le produit de leurs vols. Le siège de Tévéché se nomme Schorian ' ».

Mahal ne peut être identifiée qu^avec Madagascar. Mais pourquoi Mauro n'a-t-il pas pris le nom donné par Marco Polo ?

I « La maggîore e più australe è Mahal isolo habita per christiani ne la quai e uno archivescovado. et in la dtta se trovagran quantita de ambra, e i chorsari d<: questi mar hanc suo reduto qui. e qui spazano e in deposito meteno le sue robarie. el luogo dove habita el Veschovo se chiama Schorian ». (Légende de Mauro, Zurla, op. cit.f no 40, p. 63).

Près de Mabal sont les îles Nebila et Mangla. « Ces deux tles sont habitées par des chrétiens. Dans Tune déciles, Nebila, habitent les femmes; dans Pautre, Mangla, habitent les hommes, qui passent avec les femmes trois mois de Tannée ' ».

Cette légende est tirée de Marco Polo ; mais, tandis que le célèbre voyageur semble identifier ses « Isle Masle et Femes > avec Abd el-Kuri et Sembah, voisines de Sokotra, Mauro les place aux environs de Mahal et parait les confondre avec Maurice et la Réunion.

Marco Polo en parle un peu plus longuement que son compatriote. Elles ont, dit-il, pour seigneur un évéque qui est vassal de Tarchevéque de Sokotra. Les habitants conservent la foi et les coutumes de TAncien Testament. Les femmes envoient aux hommes les garçons quand ils aneignent l'âge de quatorze ans >.

Ainsi donc, le frà Mauro ne connaissait exactement ni le nom, ni la situation, ni la configuration, ni la topographie de Madagascar : sa mappe, si belle et si savante cependant, ne sera d'aucun secours pour la cartographie de la grande île africaine.

Elle est le dernier monument de la cosmographie systématique du moyen âge.

t « Quette do Isole sono habitade per chrlstiani, in una dele quai soe Nebila habita cl done in laltra dita Mangla habita li lor homeni i quai tolamente tre mesi del ano stano con le done ». (LégenJe de Mauro ; Zurla, op, cit,^ no 40, p. 63).

a Le voyage de Marco Polo, ch. clxxxix, pp. lag-aSo ds Védiu de la Société de géographie de Paris.

Laissant à l'état de curiosités scientifiques les'élucubrations bizarres des pères de TÉglise et des moines, nous allons maintenant suivre la longue et laborieuse construction de la carte de Madagascar.

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