CHAPITRE m
— • Allons , ma pauvre femme , j'ai tort de vous affliger. Ali ! je voudrais que vous ne m'eussiez jamais connu! vous auriez pu être heureuse.
— Georges! Georges! Comment pouvez -vous parler de la sorte? Quel malheur vous menace ou vous est arrivé? N'avons-nous pas été heureux jusque dans ces derniers temps?
■ — Oui, ma chère amie , répondit Georges; et attirant son fils sui ses genoux , il le contempla avec amour.
— Il vous ressemble, Elisa; et vous êtes la plus belle femme que j'aie jamais vue et la meilleure qu'on puisse désirer; et pour tant je voudrais n'avoir jamais eu de relations avec vous.
— Ah ! Georges , est-il possible ?
— Oui , Elisa, mon existence est plus pénible que celle d'un misérable insecte; elle me mine, elle me consume! je suis un pauvre valet, et je vous fais partager mon abjection. A quoi bon tenter de faire quelque chose, de savoir quelque chose , d'être quelque chose? A quoi bon vivre ? je voudrais être mort.
— Quelles mauvaises pensées! Je sais qu'il vous a été pénible de perdre votre place, et que vous avez un maître bien dur; mais ayez de la patience, et peut-être...
— N'en ai-je pas eu? interrompit le jeune mulâtre : ai -je dit un mot quand il m'a fait sortir sans motif de la fabrique où tout le monde était si bon pour moi? Je lui abandonnais tous mes bénéfices, et chacun s'accordait à dire que je travaillais bien.
— C'est affreux, reprit Elisa; mais après tout, c'est votre maître.
— Mon maître! et en vertu de quel titre est -il mon maître ? je suis un homme comme lui; je vaux mieux que lui! j'entends mieux que lui les affaires; je suis plus capable de diriger une maison. Je sais lire et écrire beaucoup mieux, et je me suis instruit malgré lui ; quels droits a-t-il de faire de moi une bête de somme, de me détourner d'une occupation que je connais, pour m'assujettir à des travaux qu'un cheval peut faire?
— Georges, vous m'épouvantez, je ne vous ai jamais entendu parler ainsi; je crains que vous ne vous laissiez emporter par la colère. Je conçois vos sentiments; mais, de grâce , soyez prudent, pour moi, pour Henri !
— J'ai été prudent; mais le mal empire et devient intolérable. Mon maître saisit toutes les occasions imaginables de m'insulter et de me torturer. En faisant mon ouvrage, et en me tenant tranquille, j'espérais avoir Je temps de lire à mes heures de loisir; mais il s'en aperçoit, et il m'accable de travaux avilissants. Il dit que, malgré mon silence, il voit bien que je suis possédé du diable, et qu'il faut le chasser. Eh bien, oui, le diable sortira un de ces jours, mais d'une manière qui ne lui plaira pas.
— Qu'allons-nous devenir? dit douloureusement Elisa.
— Hier je chargeais des pierres sur une charrelle. Le jeune Tom était là, et faisait claquer son fouet de manière à effrayer mon cheval. Je le priai doucement de cesser, et il ne tint aucun compte de mes
paroles. J'insistai , et il se mit à me frapper. Je lui pris la main ; alors il poussa des cris, se débarrassa, et courut dire à son père que je le battais. M. Harris arriva tout en rage, et s'écria qu'il saurait bien m'apprendre qui était mon maître. Il m'attacha à un arbre , coupa des baguettes, et dit à son fils qu'il pouvait me fouetter jusqu'à ce qu'il fût fatigué. C'est ce qu'il a fait, mais je l'en ferai repentir tôt ou tard. Le front du jeune homme s'assombrit et ses yeux lancèrent des éclairs. — En vertu de quel titre cet homme est-il mon maître? ajoutat-il : voilà ce que je voudrais savoir.
— J'ai toujours pensé, reprit Elisa d'une voix dolente, que notre devoir de chrétiens était d'obéir à nos maîtres.
— Vous avez raison en ce qui vous concerne. Ils vous ont élevée comme leur enfant; ils vous ont donné la nourriture et le vêtement ; vous avez reçu d'eux une bonne éducation; ils peuvent donc prétendre à quelques droits sur vous. Moi, j'ai été battu, outragé, ou pour le moins délaissé! Qu'est-ce que je dois? j'ai payé cent fois mon entretien. Non, je ne veux plus souffrir!
Elisa trembla et garda le silence. Elle n'avait jamais vu son mari dans un pareil accès de colère , et elle pliait comme un roseau sous cette tempête de passions tumultueuses.
— Vous savez bien, reprit Georges ce petit chien que vous m'aviez donné ? c'était ma seule consolation. Il couchait auprès de moi , me suivait toute la journée, et semblait compatir à mes peines. L'autre jour, je lui donnais quelques os que j'avais ramassés à la porte de la cuisine, quand mon maître arriva, et me dit qu'il ne pouvait tolérer qu'un nègre nourrît un chien à ses dépens. Il m'ordonna de prendre le mien , de lui mettre une pierre au cou , et de le jeter dans la mare.
— Ah ! Georges, vous ne l'avez pas fait ?
— Non , mais il l'a fait , lui! M. Harris et Tom ont assommé à coups de pierre la malheureuse bêle qui se noyait. Pauvre chien! il me regardait comme pour me reprocher de ne pas aller à son secours ! Je reçus le fouet pour avoir refusé d'obéir. Mais peu m'importe, je ne suis pas de ceux que le fouet rend plus souples, et si l'on n'y prend garde, j'aurai mon tour!
— Qu'allez-vous faire? Georges, ne commettez pas de mauvaise action. Contenez -vous; ayez confiance en Dieu, et il vous délivrera.
— ,1e n'ai pas vos sentiments chrétiens, Elisa; mon cœur est plein d'amertume, le ne puis avoir confiance en Dieu ; pourquoi laisse-t-il les choses aller ainsi?
— Georges , il faut avoir de la foi ! madame dit que dans nos plus cruelles infortunes, nous (levons croire fine Dieu veut notre bien.
— C'esl facile a dire pour des gens qui galopent en voiture ou qui se reposenl sur des sol'us ; mais s ils étaient à ma place, je suis sûr qu'ils penseraient autrement, .le voudrais être bon, mais mon cœur brûle, ei je ne puis me réconcilier avec personne. Vous-même, vous ne le pourrie/, pas, surtout si je disais ce que j'ai à dire. Vous ne savez pas encore la vérité.
— (v>u'ai-je donc à attendre?