‹ La case du Père TomChapitre 13 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Hier, mon maître disait qu'il avait eu tort de me laisser marier avec une femme étrangère à l'habitation; qu'il détestait M. Shelby et toute sa bande , parce qu'ils étaient fiers , qu'ils affectaient une supériorité insupportable, et qu'ils m'avaient donné de l'orgueil. Il ajoutait qu'il ne me. laisserait plus venir ici, et que je prendrais une femme sur l'habitation. Ce matin, il m'a annoncé que j'eusse à épouser Mina, à m'établir avec elle dans une cabane, ou qu'il me vendrait à un marchand des autres Etats.

— Mais, reprit naïvement Elisa, nous avons été mariés par un ministre , à la manière des blancs.

— Ignorez-vous qu'un esclave ne peut se marier ? la loi s'y oppose; je ne puis vous avoir pour femme, si mon maître désire nous séparer. Yoilà pourquoi je voudrais ne vous avoir jamais vue ; pourquoi je voudrais n'être jamais venu au monde ; cela vaudrait mieux pour nous, et pour ce pauvre enfant qui est destiné à souffrir de notre misère.

— Mon maître est si bon !

— Qui sait? il peut mourir, et alors mon fils sera vendu au pre-

Imier venu. A quoi lui sert d'être beau et plein de qualités ? Toutes celles qu'il possède peuvent lui être fatales. Je vous l'ai prédit, Eiisa, fs il a trop de prix pour que vous le gardiez.

Ces mots renouvelèrent les angoisses de la jeune femme. Elle vit

j passer devant ses yeux le spectre du marchand d'esclaves, et devint

I aussi pâle que si elle eût reçu le coup mortel. Elle jeta un regard

I inquiet du côté du vestibule , où son fils, à cheval sur la canne de

I M. Shelby , se promenait d'un air de triomphe. Elle fût tentée un

moment de dévoiler ses inquiétudes; mais elle pensa que son mari

avait assez à souffrir, et qu'il ne fallait pas l'accabler. D'ailleurs sa

) maîtresse n'était-elle point là ?

— Maintenant, mon amie, reprit Georges, je vous fais mes adieux, ! car je m'en vais.

— Où allez-vous ?

H — Au Canada, dit-il en maîtrisant son émotion ; et quand j'y serai, I je vous achèterai, c'est toute l'espérance qui me reste. Yous avez un I bon maître, qui ne refusera pas de vous vendre; je vous achèterai, ! ainsi que mon fils, avec l'aide de Dieu !

— Ah! c'est horrible!... si vous étiez pris !

— Je ne serai pas pris , Elisa ! je me ferai tuer auparavant. Je serai J libre, ou je mourrai.

— Vous ne vous tuerez pas !

— Ce n'est pas à craindre. Ma mort sera l'œuvre d'autrui, si elle i arrive; mais on ne me livrera pas vivant aux marchands étrangers.

— Georges, je vous en supplie, soyez prudent! repoussez les tend tations qui vous assiègent; agissez avec sagesse, et invoquez l'assis- "| tance du Seigneur.

— Elisa, voici mon plan. M. Ha r ris m'a chargé d'une commission ■ qui devait me mener par ici. Il a supposé que je viendrais vous con- I ter mes peines, et qu'il mettrait ainsi les Shelby de mauvaise hiimnii',

Je retourne à l'habitation avec une résolution bien arrêtée, mes préparatifs sont faits, et je me suis assuré du concours de quelques amis. Dans huit ou dix jours on me comptera au nombre des absents. Priez pour moi, et que le bon Dieu vous entende !

— Priez vous-même, Georges, et confiez-vous à la Providence.

— Adieu, répliqua le jeune mulâtre en serrant sa femme dans ses bras; et après avoir confondu leurs larmes, les deux époux se séparèrent.

Page 1