CHAPITRE XXVI
— Qu'est-ce que c'est qu'être chrétien, Eva .
— C'est aimer le Christ par-dessus tout.
— Yous l'aimez par-dessus tout , Eva ?
— Certainement.
— Vous ne l'avez jamais vu.
— Qu'importe? je crois en lui, et je le verrai dans quelques jours. La figure de la jeune fille rayonna de joie. Saint-Clare ne dit plus
rien ; il avait vu jadis sa mère dans les mêmes dispositions d'esprit, mais aucune corde ne vibrait en lui pour y répondre.
A partir de ce jour, Evangéline déclina rapidement; on devait désormais renoncer à tout espoir. La jolie chambre à coucher était, de l'avis de tous , une chambre mortuaire. Miss Ophélia s'érigea en garde-malade , et mérita l'estime de tous par la manière dont elle remplit ses fonctions.
Elle avait la main exercée ; elle entendait à merveille tout ce qui était relatif à la propreté et au bien-être. Toutes ses démarches étaient réglées, toutes ses idées lucides. Elle ne se troublait jamais, et se rappelait avec une rare exactitude les moindres recommandations du docteur. On avait ri parfois de ses manies, de ses susceptibilités, si contraires aux moeurs du Sud; mais on fut obligé de reconnaître que c'était la personne qu'il fallait dans cette douloureuse circonstance. Le père Tom était souvent auprès d'Eva. Elle était en proie à une irritation nerveuse, et elle éprouvait du soulagement quand on la portait. Le vieux noir se plaisait à la prendre dans ses bras; il la promenait dans la chambre ou sous la galerie de bambous; et lorsque soufflaient les brises fraîches de la mer, il allait avec elle sous les orangers du jardin, la déposait sur un banc, et lui chantait ses hymnes favorites. Saint-Clare la portait aussi , mais il se fatiguait vite, et Eva lui disait :
— Laissez faire Tom, il y trouve du plaisir. C'est tout ce qu'il peut faire à présent, et il désire s'utiliser.
— Et moi aussi, répondait son père.
— Oui, papa ; mais vous pouvez me soigner nuit et jour, me faire la lecture, tandis que Tom n'a que ses bras et ses chansons. Et puis, il me porte plus aisément et sans so lasser.
Tom n'éprouvait pas seul le désir de s'utiliser. Tous les domestiques rivalisaient de zèle pour leur jeune maîtresse. Mammy aurait bien voulu lui rendre service, mais elle n'en trouvait pas l'occasion. Marie avait déclaré qu'elle était dans un état d'esprit qui ne lui permettait pas de reposer, et il était contraire à ses principes de laisser reposer les autres. Mammy était obligée de se lever vingt fois par nuit pour lui frictionner les pieds, pour lui mettre de l'eau fraîche sur le front, pour lui chercher son mouchoir de poche , pour fermer les rideaux parce qu'il faisait trop clair, ou les lever parce qu'il faisait trop sombre. Dans la journée, lorsque la vieille bonne voulait donner des soins à sa chère enfant, Marie trouvait moyen de l'occuper ailleurs.
— Il est de mon devoir, disait Marie, de veiller sur ma santé. Je suis si faible, et la maladie de ma fille me donne tant de tracas l
— En vérité ! répondait Saint-Clare ; je croyais que notre cousine vous dispensait de toute espèce de soins?
— Vous parlez bien comme un homme, Saint-Clare! Est-ce
qu'une mère peut se dispenser d'assister son enfant à l'extrémité?.... Mais c'est toujours ainsi ; on ne comprend pas ce que j'éprouve... Je ne saurais être insensible comme vous !
Saint-Clare souriait, car il pouvait encore sourire. Eva faisait ses adieux au monde avec une si douce résignation, qu'il était impossible de s'imaginer qu'elle allait mourir. Elle ne souffrait point , elle n'éprouvait qu'une faiblesse calme et sans secousse , qui augmentait insensiblement. Elle était si affectueuse, si confiante, si heureuse, qu'on ne pouvait résister à l'influence consolatrice de l'innocence et de la paix qu'elle répandait autour d'elle. Saint-Clare sentait un calme étrange s'emparer de lui. Ce n'était ni l'espérance, ni la résignation ; ce calme était basé sur l'état présent d'Eva, et empêchait de songer à l'avenir. Il ressemblait à la mélancolie qu'on éprouve en automne à l'aspect des bois, lorsque les feuilles se teignent d'une rougeur maladive, et que les dernières fleurs naissent au bord des ruisseaux. Nous jouissons d'autant plus du spectacle de la nature , que nous savons qu'il va bientôt changer.
Tom était l'ami qui connaissait le mieux les rêveries et les pressentiments d'Eva. Elle lui révélait ce qu'elle n'aurait pas osé dire à son père. Elle lui communiquait les mystérieux avertissements qui frappent une âme au moment où les cordes de la vie commencent à se détendre. Au lieu de coucher dans sa chambre, Tom passait la nuit sous la galerie, prêt à se lever au moindre appel.
— Père Tom, lui dit miss Ophélia, quelle lubie vous a pris de coucher à la belle étoile comme un chien? Je supposais que vous aviez des habitudes régulières.
— Oui, dit Tom d'un ton mystérieux ; mais, à présent...
— Eh bien ?
— Ne parlez pas si haut, M. Saint-Clare pourrait nous entendre. Vous savez qu'il faut que quelqu'un veille pour attendre l'époux.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous vous rappelez les paroles de l'Ecriture : « Sur le minuit, on entendit un grand cri : Voici l'époux qui vient ! » C'est là ce que j'attends toutes les nuits, miss Phélia, et il ne faut pas que je m'éloigne.
— Père Tom, qui vous donne de telles idées ?
— Miss Eva me l'a dit ; le Seigneur lui envoie un message. Jl faut que je sois là, miss Phélia , car lorsque celte sainte fille entrera dans le royaume «les cieux on ouvrira la porte toute grande, et nous jetterons tous un coup d'oeil dans le céleste séjour.
— Père Tom, miss Eva vous a-t-elle dit ce soir qu'elle était plus mal qu'à L'ordinaire '
— Non ; elle m'a dit ce matin qu'elle touchait au terme : le son de la trompette résonne à son oreille
Cette < on versa lion avait lien entre dix et onze heures du soir. Après