‹ La case du Père TomChapitre 129 sur 200 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

avoir fait sa ronde et fermé ]a grande porte, miss Ophélia retrouva Tom étendu sous la galerie. Elle n'était pas impressionnable, mais elle fut frappée de la gravité solennelle du vieux noir.

Cependant Eva avait montré dans la journée plus de gaieté que d'habitude ; elle avait passé en revue ses bijoux et désigné les amis auxquels elle voulait les laisser. Elle parlait distinctement , et elle était d'une vivacité qu'on n'avait pas remarquée en elle depuis plusieurs semaines. Son père lui avait rendu visite, et la trouvant mieux que jamais, il avait dit à miss Ophélia :

— Cousine, nous arriverons peut-être à la sauver...

Mais l'époux vint à minuit, heure étrange et mystérieuse, où se déchire le voile qui sépare le présent incertain de l'éternel avenir. On entendit d'abord dans la chambre funèbre un bruit de pas précipités. C'étaient ceux de miss Ophélia, qui avait voulu veiller sa jeune malade , et dont l'œil expérimenté venait de reconnaître les symptômes d'une crise. La porte de la maison s'ouvrit, et Tom fut debout immédiatement.

— Allez chercher le docteur, Tom ; ne perdez pas un moment !... dit miss Ophélia. Puis elle alla frapper a la porte de Saint-Clare.

— Mon cousin, je vous prie de venir!

Ces mots tombèrent sur le cœur du père comme les pelletées de terre sur un cercueil. Il se leva aussitôt et courut à Eva, qui dormait encore. Que vit-il, qui lui glaça tous les sens?,.. Vous ne sauriez le dire, vous qui avez remarqué la même expression sur le visage d'une personne bien-aimée ? Vous ne sauriez définir cet aspect indicible , qui vous annonce avec certitude que vous allez la perdre. Toutefois, la figure d'Eva n'avait rien d'effrayant. Elle était empreinte d'une élévation presque sublime, indice d'une transformation spirituelle, aurore de l'immortalité. Saint-Clare et sa cousine contemplèrent l'enfant dans un si profond silence, que le mouvement de la pendule leur semblait trop bruyant. Au bout de quelques instants, Tom revint avec le docteur, qui jeta un coup d'œil sur la mourante, et ne fit d'abord aucune observation.

— Depuis quand est-elle dans cet état? demanda-t-il à miss Ophélia.

— Un peu après minuit, répondit miss Ophélia.

Réveillée par l'arrivée du docteur , Marie sortit à la hâte de la chambre voisine en criant : — Augustin! ma cousine! qu'y a-t-il ?

— Silence ! elle se meurt , dit Saint-Clare.

Mammy entendit ces paroles , et courut réveiller les domestiques. Toute la maison fut bientôt en rumeur; on vit des lumières, on entendit des pas; des groupes inquiets se formèrent sous la galerie et regardèrent à travers la porte vitrée. Saint-Clare était étranger à ce qui se passait autour de lui, il ne voyait que sa fille.

— Si seulement elle se réveillait pour nous parler encore une fois! dit-il ; et se penchant vers elle, il murmura : — Eva! ma chère Eva!

Les grands yeux bleus de l'enfant s'ouvrirent, un sourire effleura son visage, et elle essaya de se lever.

— Me reconnaissez-vous, Eva?

— Mon père, dit l'enfant: et, par un dernier effort, elle lui passa les bras autour du cou , mais ils retombèrent. Au moment où Saint- Clare releva la tète, il vit un spasme d'agonie passer sur les traits de sa fille. Elle respirait péniblement et agitait ses petites mains.

— Oh ! mon Dieu, c'est affreux ! s'écria-t-il ; et sans savoir ce qu'il faisait, il étreignit convulsivement la main de Tom. Tom la serra, et leva les yeux au ciel pour réclamer l'assistance qu'il avait coutume d'implorer.

— Priez pour que cette épreuve s'abrège ! dit Saint-Clare : elle me déchire le cœur.

— C'est fini , mon cher maître, répondit Tom : regardez-la. L'enfant gisait haletante sur son lit; ses grands yeux étaient fixes;

ses douleurs terrestres avaient cessé ; sa figure avait un éclat si mystérieux et si imposant, que les larmes se tarissaient à son aspect.

— Eva! dit doucement Saint-Clare.

Elle n'entendait pas.

— Eva, dites-nous ce que vous voyez.

Un sourire radieux illumina son visage; elle murmura : — Oh ! la paix... la joie... l'amour!... puis elle poussa un soupir, et passa de la mort à la vie éternelle.

Adieu, chère enfant. Les portes du ciel se sont fermées sur toi ; nous ne te reverrons plus ! Malheur à ceux qui ont assisté à ton entrée dans un monde meilleur, et qui en reportant leurs regards ici-bas ne retrouveront plus qu'un jour terne et froid, dans celte vie terrestre que tu as quittée pour jamais !

Page 1