CHAPITRE XXVII
Tom se sentait attiré vers son maître. Il le suivit dans ses promenades, et quand il le vit assis, calme et pâle, dans la chambre d'Éva, fixant des yeux secs sur la petite Bible de sa fille , il pensa qu'il y avait plus de douleur véritable dans cette morne attitude que dans les lamentations de Marie. Au bout de quelques jours, la famille Saint-Glare retourna à la Nouvelle-Orléans. Augustin ne pouvait rester en place; il avait besoin de changer le cours de ses idées, de remplir le vide de son cœur. Il se jeta à corps perdu au milieu du tumulte de la grande ville. Les gens qui le rencontraient dans la rue ou au café n'apprenaient la perte qu'il avait faite que par le crêpe attaché à son chapeau. Il souriait, causait, lisait le journal, se mêlait à des discussions politiques ou s'occupait d'affaires. Qui pouvait deviner que cette gaieté factice cachait les tortures d'un cœur sombre et glacé comme un sépulcre?
— Saint-Clare est bien singulier, dit Marie à miss Ophélia ; je croyais, que s'il aimait quelque chose au monde, c'était notre chère petite Éva ; mais il a eu peu de peine à l'oublier. Je ne puis même obtenir de lui qu'il en parle. Je l'aurais cru plus sensible.
— Les eaux calmes sont souvent les plus profondes, dit miss Ophélia d'un ton sentencieux.
— C'est un proverbe insignifiant. Quand les gens ont du sentiment , ils le font voir; ils ne peuvent s'en empêcher; mais c'est trèsmalheureux d'avoir du sentiment. Que n'ai-je le caractère de Saint- Clare ! le sentiment me tue !
— Mais , madame , dit Mammy , M. Saint-Clare devient mince comme une latte. On assure qu'il ne mange plus. Je ne crois pas qu'il ait oublié miss Éva; qui pourrait l'oublier, cette chère et bonne petite?
— En tout cas, reprit Marie, il n'a pas de considération pour moi ; il ne m'a pas adressé une parole de sympathie, et pourtant il doit savoir qu'une mère a des afflictions inconnues au reste du monde.
— Le cœur apprécie sa propre amertume , dit miss Ophélia.
— C'est ce que j'ai toujours pensé. Personne ne peut deviner ce que j'éprouve; Éva seule en avait conscience; mais elle n'est plus!
Marie se remit à gémir ; c'était un de ces êtres malheureusement constitués, qui n'attachent de prix aux choses qu'après les avoir perdues. Elle cherchait des défauts à tout ce qu'elle possédait; mais ce qu'elle n'avait plus devenait d'une valeur incalculable.
Pendant ces entretiens, une autre conversation avait lieu dans le cabinet de Saint-Clare. Tom, qui suivait toujours son maître avec inquiétude, l'y avait vu entrer quelques heures auparavant; et après l'avoir vainement attendu, il avait pris la résolution de troubler sa solitude. Saint-Clare reposait sur un canapé, les yeux fixés sur la Bible d'Éva. En les levant il aperçut le nègre, qui s'avançait avec hésitation. Il fut frappé de l'expression de tendresse et de douleur de cette honnête figure. Il mit sa main sur celle de Tom, el y appuya son front.
— O Tom, mon ami, le monde est aussi vide qu'une coquille d'œuf
218 ÏM PÈ*E ÎOM.
— Je le sais, maître, je le sais; mais pourquoi ne levez-vous pas les yeux vers le séjour qu'habite miss Eva?
— Ah! ïom ! je les lève, mais je n'y vois rien ; je voudrais le pouvoir. Tom poussa un profond soupir.
— 11 semble donné aux enfants et aux pauvres gens comme nous de voir ce que nous ne pouvons voir, dit Saint-Clare. Comment cela se fait-il?
Tom murmura : « Tu t'es caché aux hommes sages et prudents, et tu fes révélé aux enfants. »
— Tom, je ne crois pas; je ne saurais croire. J'ai contracté l'habitude du doute. Je voudrais croire à celte Bible, et je ne le pais.
— Mon cher maître, priez le Seigneur, et il fera cesser votre incrédulité.
— Sait-on rien de rien? dit Saint-Clare dans une sorte de soliloque; cette foi pure, cet amour ardent, n'étaient-ils qu'une des phases variables des sentiments humains qui reposent sur des chimères, et qui s'en vont avec le souffle de la vie? N'y a-t-il plus d'Eva? IS'y a-t-il point de ciel, point de Sauveur?
— Il en existe un, mon cher maître , je le sais , j'en suis sûr, s'écria Tom en tombant à genoux; mon cher maître, croyez-le !
— Comment savez-vous qu'il y a un Sauveur, Tom? Vous ne l'avez jamais vu?
— Je le sens en mon cœur, maître; je le sens maintenant. Quand j'ai été séparé de ma femme et de mes enfants, j'ai failli succomber; il me semblait qu'il ne me restait plus rien ; alors le bon Dieu m'a soutenu et m'a dit : « fie crains rien, Tom! » Et il a rappelé la lumière et la joie dans l'âme d'un pauvre homme. Je suis heureux ; j'aime tout le monde; je me soumets à la volonté du Seigneur; je vais où il veut me mener, .le sais que cela ne vient pas de moi , être elirlif et disposé a me plaindre; cela vient du Seigneur, et je sais qu'il daignera agit pour votre salut, mon cher maître.
Tom p, niait d'une voi\ entrecoupée. Saint-Clare lui serra la main, et appuya sa tète sur l'épaule du noir.
— Tom, vous m'aimez, dit-il.
— .le donnerais ma \ie pour vous voir chrétien.
— Pauvre insensé! je ne s lis pas di;ne de l'affection d'un cœur comme le vôtre.
— Je ne suis pas le seul à vous aimer; Nolrc-Seigneur vous aime a il -m.
— Commenl le savex-vous?
— Je le sens au fond de mon âme. O maître! l'amour du Christ ne Se comprend pas.
— C*es1 singulier: dit Saint-Clare, que l'histoire d'un homme qui « vécu el qui esl mort il y a di\ huit cents ans, puisse encore émouvoir le masses, Mais ce nYlaii pas un homme, ajoula-t-il brusquement. |.,mais homme n'a eu une autorité si grande et si durable. Oh! que ne puis-ie croire ce que ma mère m'a enseigné, el prier comme d.ni-, mon rnfîmee '.