‹ La case du Père TomChapitre 133 sur 200 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Réunion.

Plusieurs semaines s'écoulèrent, et les flots de la vie se refermèrent sur le frêle esquif qui avait disparu. Les besoins journaliers sont

sans pitié pour nos douleurs; ils reviennent impérieusement, ils suivent leur cours avec indifférence. Nous avons beau être tués moralement, il faut manger, boire, se coucher et se lever, interroger ou répondre. La réalité triomphe du sentiment; les habitudes machinales de l'existence subsistent quand nous n'y prenons plus d'intérêt.

Saint-Clare avait mis tout son espoir en sa fille. C'était pour elle qu'il avait arrangé son habitation, et qu'il améliorait sans cesse ses domaines. Maintenant qu'elle n'était plus, il lui semblait qu'il n'avait à s'occuper de rien. A la vérité, il y a une autre vie, qui, une fois qu'on l'a comprise , donne une signification nouvelle aux chiffres du temps. Saint-Clare croyait souvent entendre une voix enfantine qui l'appelait vers les cieux; il voyait une petite main lui indiquer la route ; mais le chagrin le plongeait dans une léthargie profonde. Il était incapable de faire un pas; il avait une de ces natures qui, par le seul instinct, conçoivent une idée plus nette de la religion que beaucoup de chrétiens voués strictement à toutes les pratiques de l'Eglise. La faculté d'apprécier les vérités morales est souvent accordée à des hommes qui semblent passer leur vie à les méconnaître. Moore, Byron et Goethe ont souvent exprimé le véritable sentiment religieux avec une fidélité à laquelle n'auraient pu atteindre des individus religieux dont ils auraient dirigé toute la conduite. De la part de pareils esprits, le mépris de la foi est une trahison.

Saint-Clare n'avait jamais voulu s'astreindre aux obligations religieuses; il comprenait si vivement les devoirs du christianisme qu'il reculait devant les exigences que sa conscience lui aurait imposées s'il avait résolu de pratiquer. Telle est l'inconséquence de la nature humaine, qu'elle aime mieux renoncer à une entreprise que de la commencer, et d'être exposée à la suspendre.

Toutefois, Saint-Clare était devenu un autre homme. Il lisait aveo attention la petite Bible d'Eva ; il était mécontent de son passé et de son présent; il se reprochait sa négligence à l'égard de ses esclaves; et aussitôt après son retour à la Nouvelle-Orléans, il fit des démarches pour obtenir l'émancipation légale de Tom. Il s'attachait chaque jour davantage à ce fidèle serviteur, qui plus que tout autre lui rappelait Eva. 11 le gardait constamment auprès de lui; et quoiqu'il dissimulât d'ordinaire ses sentiments intimes, il pensait presque tout haut avec Tom. 11 ne faut donc pas s'étonner du dévouement extraordinaire que celui-ci lui témoignait.

— Eh bien ! lui dit Saint-Clare le lendemain du jour où il accomplit les premières formalités de l'affranchissement , je vais faire de vous un homme libre. Yo-.is pouvez plier bagage, et partir pour le Kentucky.

— Dieu soit loué! s'écria 'Loin en levant les mains au ciel. L'éclair de joie qui brilla sur son visage déconcerta Saint-Clare.

Il lui était désagréable que Tom fut si disposé à Je quitter.

— .le ne conçois pas vos transports, dit-il sèchement; vous n'étiez pa I trop mal traite ici.

— Ce qui me remplit d'aise, maître, c'est d'être libre!

Page 1