CHAPITRE XXIX
Il était rassuré sur le compte de son maître; car après avoir versé sa prière dans le sein de son Père céleste , il en avait reçu une réponse consolante; l'amour divin se faisait comprendre à cette âme tendre et croyante ; car un vieil oracle a dit : a Celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu , et Dieu est en lui. » Plein d'espoir et de confiance, Tom était en paix.
La cérémonie funèbre fut célébrée avec son attirail de tentures noires; la vie quotidienne reprit son cours, et chacun s'adressa cette question : — Que faire? Marie y pensa , en examinant des échantillons de crêpe et d'alépine. Miss Ophélia songea à retourner dans l'Etat de Vermont, et les esclaves, qui connaissaient le caractère impitoyable de leur maîtresse, pensèrent à leur avenir avec terreur. Ils savaient que leur maître seul leur avait montré de l'indulgence, et que maintenant qu'il n'était plus, rien ne les garantirait plus des caprices tyranniques d'une femme aigrie par la douleur.
Environ quinze jours après l'inhumation, miss Ophélia, occupée dans sa chambre, entendit doucement frapper à la porte. Elle ouvrit, et vit Rosa, la jeune et jolie quarteronne dont nous avons déjà parlé, les cheveux en désordre et les yeux gonflés de pleurs.
— O miss Ophélia, dit-elle tombant à genoux, intercédez pour moi auprès de miss Marie ! elle veut me faire fouetter; voyez!
Elle présenta à miss Ophélia un papier; c'était un ordre écrit de la main délicate de Marie, enjoignant au directeur d'une maison de correction de faire donner au porteur quinze coups de fouet.
— Quelle faute avez-vous commise ? dit miss Ophélia.
— Vous savez que j'ai un mauvais caractère; j'essayais une robe à miss Marie; elle me donna un soufflet; je lui dis une impertinence. Elle s'écria qu'elle saurait bien me réduire, et qu'elle m'apprendrait une fois pour toutes à ne pas tant lever la tête. Puis elle écrivit ce billet et me dit de le porter. Ah ! j'en mourrai !
Miss Ophélia réfléchit , tenant le billet à la main.
— Voyez-vous , reprit Rosa, ce n'est pas le fouet qui m'inquiète; s'il fallait le recevoir de vos mains ou de celles de miss Marie, je me résignerais; mais être envoyée à un homme, à un homme aussi affreux, quelle honte!
Miss Ophélia savait qu'il était d'usage , dans les Etats du Sud, d'envoyer des femmes et des jeunes filles aux maisons de correction et de les livrer à des hommes assez vils pour exercer le métier de bourreaux. Toutefois jusqu'alors elle n'en avait vu aucun exemple. Son honnêteté, sa pudeur féminine, ses sentiments d'indépendance et de dignité humaine , se révoltèrent contre cet abus de la force; mais avec sa prudence habituelle, elle maîtrisa son indignation, et froissant le papier entre ses mains, elle se contenta de dire à Rosa : — Asseyezvous là, mon en'ant, je vais aller trouver votre maîtresse.
— C'est indigne ! c'est monstrueux ! se disait-elle à elle-même.
. Elle trouva Marie assise sur une chaise longue ; Mammy lui arrangeait les cheveux, et inclinée devant elle, Jeanne lui réchauffait les pieds.
— Comment vous portez-vous aujourd'hui? dit miss Ophélia. Marie ferma les yeux et poussa un profond soupir avant de répondre : — Oh ! je ne sais, cousine; je suis toujours dans le même état.
Et Marie s'essuya les yeux avec son mouchoir entouré d'une large bordure noire.
— Je viens, dit miss Ophélia avec la toux sèche, qui sert ordinairement de préface aux explications difficiles ; je viens vous entretenir de Rosa.
Marie ouvrit de grands yeux et une légère rougeur teinta ses joues blafardes.
— Qu'avez-vous à me dire pour elle ? demanda-t-elle avec aigreur.
— Elle est très-fâchée de sa faute.
— Vraiment? elle sera bien plus fâchée encore avant peu. 11 y a trop longtemps que je tolère son impudence; je veux la réduire, la dompter!
— Mais ne pourriez-vous la punir d'une manière moins humiliante?
— Si elle est humiliée , tant mieux! c'est ce que je désire. Elle a toute sa vie fait la délicate; fière de sa bonne mine, elle a pris des airs de dame. Je prétends lui donner une leçon qui rabattra son orgueil.
— Mais, cousine, si vous détruisez la pudeur et la délicatesse chez une jeune fille, vous l'aurez bien vite dépravée.
— La délicatesse ! dit Marie d'un air de pitié; l'expression est bien choisie pour une pareille pécore! Je lui apprendrai, que malgré tous ses grands airs, elle ne vaut pas mieux que la dernière des mendiantes. Elle ne prendra plus de grands airs avec moi.
— Vous répondrez devant Dieu de cette cruauté !
— En quoi suis-je cruelle, s'il vous plaît ? Je n'ai signé qu'un bon de quinze coups de fouet, et j'ai recommandé de ne pas les appliquer trop fort. Il n'y a là rien de cruel.
— Rien de cruel ! s'écria miss Ophélia. Je suis sûre qu'il n'y a pas de fille qui ne préférât la mort à ce supplice.
— Vous supposez que vos sentiments sont ceux de tout le monde ; mais ces créatures sont accoutumées au fouet. C'est le seul moyen de les soumettre. Laissez-leur singer les dames, faire les belles, affecter de grands airs, elles vous fouleront aux pieds. J'ai été jusqu'à ce jour victime de mes domestiques; mais je vais commencer à prendre le dessus; et elles iront toutes, les unes après les autres, à la maison de correction , si elles n'y prennent garde.
Jeanne courba la tête, car elle sentait que ces paroles lui étaient spécialement adressées.
Miss Ophélia eut un moment l'air d'avoir avalé une machine infernale qui était près d'éclater dans son sein. Pourtant, comprenant l' inutilité de la lutte, elle se tut , se recueillit, et alla annoncer à la pauvec Rosa l'inutilité de sa démarche.
La quarteronne, malgré ses supplications, fut bientôt emmenée à la maison de correction.
Quelques jours après, Tom rêvait sur le balcon , quand il fut abordé