CHAPITRE XXTX
par Adolphe, qui, depuis la mort de son maître était plongé dans un profond abattement. Le mulâtre savait qu'il avait toujours été l'objet de l'antipathie de Marie. Il s'en était médiocrement inquiété ; mais n'ayant plus de protecteur , et ne sachant quelle serait sa destinée, il vivait dans des transes perpétuelles.
Marie avait eu plusieurs conférences avec son homme d'affaires. Après avoir pris l'avis du frère du défunt , il avait été résolu qu'on vendrait les esclaves, que Marie garderait seulement ceux qui lui appartenaient en propre , et qu'elle retournerait à la plantation de son père.
— Savez-vous, Tom, que nous allons tous être vendus? dit Adolphe.
— D'où le tenez-vous?
— Je m'étais caché derrière les rideaux, pendant que madame délibérait avec son homme d'affaires. Dans quelques jours, nous serons tous mis en adjudication.
— Que la volonté de Dieu soit faite ! dit Tom en se croisant les bras.
— Nous ne retrouverons jamais un tel maître , dit Adolphe ; mais j'aime mieux être vendu que rester avec madame.
Tom s'éloigna le cœur gros. Il était comme le naufragé , qui aperçoit du haut d'une vague le clocher et les toits bien -aimés de son village natal, et qui ne les entrevoit que pour leur adresser un dernier adieu. Il devait renoncera la liberté, à sa femme, à ses enfants. Il serra les bras avec force contre son sein, contint ses larmes, et tâcha de prier.
Le pauvre homme avait conçu un tel désir d'être libre qu'il ne pouvait l'arracher de son cœur, et plus il disait : — Que ta volonté soit faite ! plus il éprouvait de douleur. Il alla trouver miss Ophélia, qui depuis la mort d'Eva lui avait toujours témoigné une amitié et même une déférence marquées.
— Miss Phélia , dit-il , M. Saint-Clare m'avait promis ma liberté. Il avait commencé à s'en occuper ; et si vous aviez la bonté d'en parler à madame, elle croirait peut-être devoir terminer les formalités légales, conformément au vœu du défunt.
— Je ferai de mon mieux, répondit miss Ophélia; mais si cela dépend de madame Saint-Clare, je n'ai pas grand espoir de réussir; pourtant je tenterai l'aventure.
Cet incident avait lieu quelques jours après le supplice de Rosa et pendant que miss Ophélia faisait ses préparatifs de départ.
En réfléchissant sur le langage qifelle avait tenu à Marie, elle pensa qu'elle avait peut-être été trop loin. Elle résolut de modérer son zèle , de se montrer aussi conciliante que possible. Prenant donc son tricot, elle se rendit dans la chambre de Marie, avec la détermina! ion bien arrêtée de déployer toutes ses grâces, et de négocier l'affaire de Tom avec tout le talent diplomatique qu'elle possédait.
Marie était, comme d'habitude, étendue sur une chaise longue, le oude appuyé sur des coussins. Jeanne, qui venait de faire des emplettes, étalait devant elle des étoffes de deuil.
— Celle-ci me convient, dit Marie; seulement je me demande si elle est strictement de deuil.
— Mais, madame, dit Jeanne avec volubilité, madame la générale Derbenuon portait précisément cette même étoffe, l'été dernier, après la mort du général ; cela sied si bien !
— Qu'en pensez-vous? demanda Marie à miss Ophélia.
— C'est une affaire de mode, répondit l'habitante de Yermont ; vous êtes meilleur juge que moi.
— Le fait est, dit Marie, que je n'ai pas une seule robe qui m'aille ; et comme mon intention est de partir la semaine prochaine , il faut que je prenne une résolution.
— Quoi ! vous partez sitôt ?
— Oui ; j'ai reçu une lettre du frère de Saint-Clare. L'homme d'affaires et lui sont d'avis qu'on mette les esclaves et le mobilier aux enchères, et qu'on attende une occasion favorable pour vendre la maison.
— Précisément; je voulais vous parler à ce sujet, dit miss Ophélia. Ai gustin a promis à Tom sa liberté , et entamé les démarches légales nécessaires pour l'obtenir. J'espère que vous emploierez votre influence pour arriver à une prompte solution.
— Je m'en garderai bien, s'écria Marie avec aigreur. Tom est un des esclaves qui se vendront le mieux. D'ailleurs, qu'a-t-il besoin de la liberté? 11 est beaucoup mieux comme il est.
— Mais il la désire avec ardeur, et son maître la lui a promise.
— Eh! ils le désirent tous, parce que ce sont des mécontents qui désirent toujours ce qu'ils n'ont pas. En principe , je suis opposée à l'émancipation. Placez un nègre sous la tutelle d'un maître, et il se comporte assez convenablement; mais rendez-le libre, et il devient paresseux, incapable, ivrogne; il arrive au dernier degré de la dégradation. J'en ai vu cent fois l'expérience, la liberté n'est pas un bienfait.
— Mais Tom a tant de piété, de courage, d'ardeur au travail!
■ — Oh ! je le sais aussi bien que vous. J'ai eu des centaines de nègres tels que lui. 11 ira bien tant qu'on le surveillera; voilà tout.
— M. lis considérez, dit miss Ophélia, que si vous le mettez en venle, il peut tomber entre les mains d'un mauvais maître.
— Oh! cela ne signifie rien, s'écria Marie. 11 n'arrive pas une fois sur cinquante qu'un bon serviteur rencontre un mauvais maître. La plupart des maîtres sont bons, quoi qu'on en dise. J'ai élé élevée dans les l.lals du Sud, et je n'ai p.ts connu un seul maître qui ne traitât bien ses esclaves, aussi bien qu'ils le méritaient. Je n'ai aucune inquiétude sous ce rapport.
— Suit , dit miss Ophélia avec énergie ; mais je sais qu'un des derniers \<eu\ «le votre mari était que Tom eut sa liberté; c'était une des promenés qu'il avait faites à la chère petite Eva à son lit de mort, ci jo ne supposais pas que vous vous croiriez en droit de la nu priser.
A ces mois, Marie s<> couvrit la heure de son mouchoir bordé de