CHAPITRE XXX
gens qui achètent des esclaves comme on achète des copeaux pour les mettre au feu ou dans un panier avec une égale indifférence. Tom voit beaucoup d'hommes de cette espèce, mais il ne trouve pas un Saint-Clare.
Au moment où la vente va commencer, un personnage trapu et musculeux se fraye un passage à travers la foule, avec l'activité d'un homme qui est tout à son affaire. Il s'approche des nègres et se met à les étudier en connaisseur. Dès que Tom l'a remarqué, il a conçu pour lui une horreur qui augmente quand il est à même de mieux l'examiner. La chemise de cet homme laisse sa poitrine à découvert. Il porte un pantalon râpé et moucheté de boue. Quoique de petite taille, il paraît de force herculéenne. Il a la tête ronde, de grands yeux gris clair ombragé d'épais sourcils jaunâtres, des cheveux roides comme des fils de laiton. Sa large bouche est dilatée par une chique dont il crache le suc avec une grande force d'expulsion. Ses grosses mains, velues, hâlées, sales et couvertes de taches de rousseur, sont garnies d'ongles longs et très-peu soignés. Cet homme procède sans façon à l'inspection du lot. Il saisit Tom à la mâchoire, lui ouvre la bouche pour lui examiner les dents, lui fait lever ses manches pour juger de la vigueur de ses muscles.
— Où avez-vous été élevé ? dit-il après avoir regardé le nègre dans tous les sens.
— Je suis du Kenlucky, monsieur.
— Qu'y faisiez-vous?
— Je gérais l'habitation de mon maître.
— Quelle blague ! dit l'amateur, et il continua sa route.
En passant devant Adolphe, il lance sur ses bottes bien cirées une décoction de jus de tabac, lâche une expression de mépris et s'éloigne. Il s'arrête encore devant Suzanne et Emmeline, attire à lui la jeune fille; il lui passe ses mains crasseuses sur le cou et sur la poitrine, lui tâte les bras , lui regarde les dents, et la repousse vers sa mère, dont le visage exprime les souffrances qu'elle a éprouvées à chaque mouvement du hideux étranger.
Emmeline est effrayée et se met à pleurer.
— Taisez-vous, chipie! dit le commissaire-priseur; il ne s'agit pas de faire des grimaces; la vente va commencer.
La vente commence ; Adolphe est adjugé pour une assez forte somme au jeune homme qui avait manifesté l'intention de l'acquérir. Les autres esclaves de Saint-Clare échoient à divers enchérisseurs.
I — Ohé ! c'est à vous, là-bas ! entendez-vous? dit le commissairepriseur à Tom.
Tom monte sur le tréteau et promène les yeux autour de lui. Lji voix du crieur, qui vante ses qualités en français et en anglais, le feu roulant des enchères émises dans les deux langues, tout se confond à ses oreilles en un brouhaha confus. Le marteau retentit; Tom entend la dernière syllabe du mot dollars prononcée par le commissairepriseur. Son sort est fixé, il a un maître.
On fait descendre Tom de l'estrade; le personnage à tête ronde,
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dont nous avons parié , le pousse rudement par les épaules en disant d'une voix rauque : Restez là.
La vente se poursuit ; on continue à miser en français et en anglais. Le marteau retombe ; Suzanne est vendue. En descendant de l'estrade, elle regarde tristement sa fille qui lui tend les mains ; puis ses yeux se reportent avec désespoir sur celui qui vient de l'acheter. C'est un homme d'un âge mûr et d'une physionomie bienveillante.
— O maître, je vous en supplie, achetez ma fille !
— Je le voudrais, mais je crains de ne pas le pouvoir, répondit ce philanthrope, contemplant avec intérêt la jeune fille, qui, placée sur l'estrade , regarde l'assistance d'un air effaré : le sang monte à ses joues habituellement pâles; ses yeux ont un éclat fiévreux ; et sa mère se désole de la voir plus belle que jamais. Le commissaire-priseur comprend ses avantages; il fait en anglais et en français mélangé l'éloge de la marchandise, et les enchères s'élèvent rapidement.
— Je ferai de mon mieux, dit le philanthrope; et il s'avance pour enchérir. En quelques instants, le prix qu'il peut mettre à Emmeline est dépassé; il se tait; le commissaire-priseur s'anime, mais l'ardeur des concurrents se calme. Bientôt il n'en reste que deux , un vieux membre de l'aristocratie orléanaise et l'individu à tête ronde. Le vieillard soutient la lutte en mesurant des yeux son adversaire ; mais l'homme aux mains crasseuses a sur lui l'avantage de l'obstination et de l'argent. Le marteau tombe; la jeune fille appartient à ce dernier. Que Dieu la protège !
Son maître est M. Legree, qui possède une plantation de coton sur la rivière Rouge. On la met dans le même lot que ïom et deux autres esclaves, et elle se retire en sanglotant.
Le philanthrope est contrarié; mais pareille chose arrive tous les jours. On voit constamment à ces ventes des mères séparées de leurs filles; c'est inévitable, etc., etc.
Et il s'éloigne, emmenant Suzanne d'un autre côté.
Deux jours après, l'homme d'affaires de la maison 13. et compagnie, de New -York, envoyait leur argent. Au revers de celle traite, écrivons ces mots du grand caissier, auxquels lous devront rendre compte nn jour : « Quand il fera une enquête sur le sang, il n'oubliera pas les cris des humbles. »