‹ La case du Père TomChapitre 15 sur 200 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

comme la neige, au bas duquel s'étendait un tapis d'une certaine dimension. C'était pour ainsi dire le salon du logis; ce coin était traité avec une considération particulière , et mis, comme un lieu sacré, à l'abri de l'invasion des petites gens. En face se trouvait un second lit plus modeste où l'on couchait. Au-dessus de la cheminée figuraient de belles gravures , entre autres un portrait du général Washington , dessiné et peint d'une manière dont ce héros aurait été certainement surpris s'il était revenu au monde.

Sur un banc se tenaient quelques enfants aux yeux noirs, aux joues rebondies, à la tète crépue, qui surveillaient les premiers pas d'une jeune sœur. Celle-ci, comme toutes les créatures humaines de son âge, se dressait sur ses pieds, se balançait pendant quelques instants, et finissait par rouler à terre. Chacune de ses malheureuses tentatives était saluée par des acclamations comme une preuve d'habileté consommée.

Devant le feu était une table une peu boiteuse, mais couverte d'une nappe et d'un service complet. Le père Tom y avait déjà pris place, et comme c'est le héros de notre histoire, nous devons en offrir le daguerréotype à nos lecteurs. Ce nègre, le plus estimé de tous ceux de M. Shelby , était un homme d'une haute stature, à large poitrine; il avait une expression de bienveillance, de bon sens et de gravité. On voyait à son air qu'il se respectait lui-même, et que, malgré son apparence de simplicité, il avait la conscience de ses talents. Il tenait à la main une ardoise sur laquelle il essayait de copier quelques lettres que lui montrait le petit Georges , enfant de treize ans , fils de M. Shelby.

— Père Tom, lui dit l'enfant, qui avait toute la dignité d'un pédagogue, la queue de votre g est tournée du mauvais côté, et vous en faites un q. Et maître Georges, saisissant le crayon, se mit à tracer une quantité innombrable de g et de q avec une rapidité dont le père Tom fut ébahi.

— Comme les blancs sont habiles! s'écria la mère Chloé en levant sa fourchette garnie d'un morceau de lard; ce petit homme sait lire et écrire, et il veut bien venir tous les soirs nous donner des leçons!

— Mère Chloé, je meurs de faim, dit maître Georges, est-ce que votre galette n'est pas cuite?

— Dans un instant, répondit la mère Chloé ; elle est d'une couleur brune magnifique. Madame avait permis l'autre jour à Sally d'essayer de faire un gâteau, pour lui apprendre, comme elle disait. J'ai été obligée de m'en mêler; ça me faisait mal au cœur de voir ainsi gaspiller de bonnes choses. Le gâteau montait tout d'un côté; il n'avait pas plus de forme que ma savate. Fi donc !

Après avoir exprimé en ces termes son mépris pour l'ignorance de Sally, la mère Chloé tira du feu une magnifique galette et diverses pâtisseries qu'elle empila sur ur.e assiette.

— Décampez, Moïse et Pierre, s'écria-t-elle, et vous aussi, Dolly : maman donnera quelque chose à sa petite. Maintenant , monsieur Georges, ôtez vos livres et mettez-vous là, je vais vous servir.

— On voulait me retenir à souper à la maison, dit Georges, mais je savais trop Lien ce qui m'attendait ici.

— Yous deviniez que je vous réservais les meilleurs morceaux, et vous aviez raison. Allons, mettez-vous à l'œuvre.

— Attaquons la galette , dit Georges en brandissant un grand couteau.

— Prenez garde! dit la mère Chloé en lui saisissant le bras, vous ne pourrez pas la couper avec ce gros et lourd couteau; vous l'aplatiriez! J'ai un vieux couteau mince et bien affilé que je réserve tout exprès... La!... voyez, elle se fend comme une plume. Mangez à présent.

— Les Lincoln, dit Georges parlant la bouche pleine, prétendent que leur Jenny est meilleure cuisinière que vous.

— Les Lincoln sont loin de compte ! repartit la mère Chloé avec mépris. Ce sont des gens respectables sans douie; mais si je les compare aux nôtres, ce n'est plus rien. Mettez M. Lincoln à coté de M. Shelby, qu'est-ce que c'est? Et madame Lincoln, peut-elle figurer dans un salon avec autant d'avantage que madame Shelby? Allons donc ! qu'on ne me parle plus de ces Lincoln !

Et la mère Chloé secoua la tète en femme qui se flattait d'avoir une certaine connaissance du monde.

— Pourtant, reprit Georges , je vous ai entendu dire que Jenny était une assez bonne cuisinière.

— Je ne le conteste pas, dit la mère Chloé; elle sait faire les plats vulgaires; elle va jusqu'aux galettes de maïs ; mais quand il s'agit de mets recherchés, elle n'y est plus. Elle fait des pâtés, mais elle n'entend rien à la croûte. Est-ce qu'elle est capable de faire de ces pâtes moelleuses qui fondent dans la bouche? Quand miss 3Iarie se maria, Jenny fit les pâtés pour le banquet de noce ; elle me les montra, et elle fut jugée. Jenny et moi sommes bonnes amies, vous savez; je ne veux pas en dire de mal; mais je ne fermerais pas l'œil de toute une semaine si je fabriquais des pâtés comme les siens.

— Pourtant, reprit Georges, Jenny doit les trouver parfaits.

— Certainement, elle me les a présentés comme tels; mais, voyezvous, elle ne sait rien. Elle est dans une famille ignorante, et il est impossible qu'elle sache quelque chose. Monsieur Georges, vous ne connaisse;/ pas quels sont les avantages de votre famille et de votre éducalion !

Ici la mère Chiné soupira et roula les yeux avec émotion.

— Je suis sur, mère Chloé, de connaître les avantages de mes pâtés et de mes puddings. Demandez à Toin Lincoln si, toutes les fois que je le rencontre, je ne lui en vante pas la supériorité. Ah! comme je lui chante pouille !

Ces mois excitèrent chez la mère Chloé une si vive hilarité, qu'elle se renversa sur sa chaise pour rire à son aise, et que les larmes coulèrent le long de ses joues noires ei lustrées. Elle varia ses exercices en donnant «les coups «le coude à maître Georges, en le pinçant, en lui «lisiint qu'il fini rail par h» tuer un de ces jours. Chacune de ces

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