‹ La case du Père TomChapitre 16 sur 200 · CHAPITRE IV. 2i · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. 2i

sanguinaires prédictions était coupée par des éclats de rire de plus en plus sonores :

— Ah ! vous chantez pouille à Tom Lincoln ! Oh ! mon Dieu ! quel jeune homme vous ferez! En vérité, vous feriez rire un hanneton!

— Oui, reprit Georges, je lui dis : Tom Lincoln, si vous veniez voir les pâtés de la mère Chloé; voilà des pâtés!...

— Pauvre homme! dit la mère Ghloé, sur le cœur bienveillant de laquelle la malheureuse condition de Tom Lincoln semblait produire une vive impression, vous devriez l'inviter à dîner de temps en temps, monsieur Georges; ce serait bien de votre part. Yous savez qu'il ne faut vous croire au-dessus de personne à cause de vos avantages ; souvenez-vous-en.

— Eh bien , un jour de la semaine prochaine j'inviterai Tom Lincoln. \ous vous distinguerez, mèreChloé, et nous l'éblouirons. Nous le ferons tant manger, qu'il en aura une indigestion de quinze jours.

— C'est ça! s'écria la mère Chloé avec enthousiasme. Ah! quand je pense à quelques-uns de nos dîners! Vous rappelez-vous le pâté de poulets que je servis au général Knox? Madame et moi nous eûmes une discussion à propos de la croûte. Je ne sais quelles lubies ont les dames; mais quelquefois, quand on est chargé de la plus lourde responsabilité, elles choisissent ce moment pour vous importuner. Madame voulait ceci, puis cela; je finis par m'impatienter , et lui dis : Regardez vos belles mains blanches, madame, vos longs doigts étincelants de bagues , comme mes lis blancs quand ils sont couverts de rosée; et puis, regardez mes grosses mains noires et solides : n'est-il pas clair que le Seigneur m'a faite pour pétrir des croûtes de pâté, et vous pour rester au salon? Voilà ce que je lui dis... Ah! monsieur Georges, j'étais d'une colère !...

— Et que répondit ma mère?

— Elle fixa sur moi ses beaux yeux pleins de douceur, et dit : Eh bien, mère Chloé, je crois que vous avez raison; et elle rentra au salon. Elle aurait dû me casser la tête pour me punir de mon impertinence; mais c'est un fait, je ne puis souffrir les dames à la cuisine.

— Ce dîner vous fit honneur, je me souviens que tout le monde en parla, dit Georges.

— Je le sais bien, ma foi! N'étais-je pas derrière la porte de la salle à manger? N'ai-je pas vu le général Knox redemander trois fois de ce pâté en disant : Vous avez une fameuse cuisinière, madame Shelby? Comme je me rengorgeais! Et le général est expert en cuisine!... C'est un homme de talent; il est d'une des meilleures familles de la vieille Virginie. Il s'y entend aussi bien que moi, le général ! Il y a divers points à remarquer dans tous les pâtés, monsieur Georges, et tout le monde ne les connaît pas; mais le général les connaît, je l'ai vu aux observations qu'il a faites.

Cependant le jeune Georges était arrivé au point de ne plus pouvoir manger un morceau de plus, il avait donc le loisir de remarquer les tètes laineuses et les yeux brillants qui, d'un coin de la chambre, suivaient avidement ses opérations.

— Venez ici , Moïse, Pierre, dit-il en leur distribuant des vivres; vous voulez quelque chose, n'est-ce pas? Allons, mère Chloé, faitesleur des gâteaux.

Georges et Tom s'installèrent sur des chaises au coin de la cheminée ; la mère Chloé, après avoir préparé une bonne pile de gâteaux, prit sur ses genoux sa petite fille, dont elle remplit la bouche alternativement avec la sienne ; elle servit aussi Moïse et Pierre , qui mangèrent sous la table , se chatouillant par intervalles et tirant à l'occasion les pieds de leur sœur.

— "Voulez-vous finir? disait la mère en décochant au hasard un coup de pied sous la table, quand l'agitation y était trop bruyante. Ne pouvez-vous vous conduire décemment quand un blanc vient vous voir? Ne m'impatientez pas, ou je vous déferai un bouton de plus quand M. Georges sera parti.

Il est difficile de dire quel était ie sens caché de cette terrible menace; mais il est certain qu'elle produisait peu d'effet sur les jeunes pécheurs.

— Voyez-moi ces drôles! dit le père Tom.

Les deux enfants, les mains et la figure couvertes de mélasse, sortirent de dessous la table , et se mirent à embrasser tendrement leur sœur.

— Détalez! s'écria la mère en repoussant leurs têtes laineuses; vous allez tout poisser, tout salir; allez vous laver à la fontaine!

La mère Chloé termina ses exhortations par une tape qui retentit d'une façon formidable, mais qui servit seulement à augmenter les rires des jeunes gars. Ils sortirent en se culbutant , et poussèrent dehors de véritables cris de joie.

— A-t-on jamais vu d'aussi méchants diables? dit la mère Chloé avec une satisfaction cachée. Puis elle prit une vieille serviette qu'elle avait mise de côté pour de semblables circonstances; elle versa un peu d'eau dans une théière fêlée, et débarbouilla sa fillette. Quand elle lui eut bien poli le visage, elle la déposa sur les genoux de Tom, et s'occupa d'enlever les reliefs du souper. Cependant l'enfant s'amusa à tirer le nez de Tom , à lui égratigner la face, à lui passer ses mains grasses dans les cheveux : cette dernière opération semblait lui procurer une satisfaction spéciale.

— N'est-elle pas charmante? dit Tom en l'éloignant de lui pour mieux, la voir. Ensuite il se leva, la plaça sur ses larges épaules, cl se mit à danser. Pendant ce temps Georges lui portait de petits coups avee son mouchoir de poche , et les deux garçons, qui étaient de retour, cabriolaient en criant. La mère Chloé déclara qu'on lui cassait la tète; mais, comme elle rêttéraîl cette observation plusieurs fois par jour, on n'y eut aucun égard, et les danses et les cris se prolongèrent jusqu'à satiété.

— J'espère que vous avez fini, dit la mère Chloé, qui venait de tirer d'un colVre plusieurs matelas, allons, couchez-vous j voici l'heure du meelin;;.

— Nous Nouions en être, ma mère!

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fn C'est si curieux !

— Laissez-les assister à la réunion, mère Chloé, dit Georges en rejetant les matelas dans le coffre.

Ayant ainsi sauvé les apparences , la mère Chlcé consentit volontiers à ne pas dresser le lit. — Au fait, dit-elle, il est possible que ça leur fasse du bien.

On tint conseil pour aviser aux préparatifs du meeting.

— Je ne sais comment nous nous procurerons des chaises, dit la mère Chloé; mais, comme la réunion religieuse qui allait avoir lieu se tenait chaque semaine chez le père Tom depuis très-longtemps, on trouvait toujours moyen de placer tout le monde.

— Le vieux père Pierre a cassé les pieds de cette vieille chaise la semaine dernière, dit Moïse.

— Je crois plutôt que c'est vous, repartit la mère Chloé.

— On l'appuiera contre la muraille, et elle tiendra à merveille, ajouta Moïse.

— Alors, dit le second fils, il ne faudra pas y asseoir le père Pierre, qui se balance toujours en chantant.

— Ah ! mon Dieu ! reprit Moïse, s'il s'asseyait là , il serait sur de tomber par terre dès qu'il entonnerait: « Venez , pécheurs, venez m'entendre. » Et après avoir imité exactement les intonations nasales du vieillard , Moïse se jela à plat ventre pour figurer la catastrophe qu'il supposait.

— Conduisez-vous donc décemment ! s'écria la mère Chloé : n'avezvous pas de honte ?

Georges partagea la gaieté du délinquant , et déclara que Moïse était décidément un farceur. L'admonition maternelle manqua donc complètement son but.

— Eh bien ! mon vieux, dit Chloé à son époux, il faut disposer vos tonneaux.

— Ces tonneaux, dit Moïse , sont aussi bons que ceux dont parle l'Ecriture, que M. Georges nous lisait l'antre jour.

Pendant ce colloque on avait roulé dans la case deux tonneaux vides, que l'on avait assujettis avec des pierres. Pour compléter l'arrangement, on retourna des barils et des baquets, et on rangea le long du mur quelques chaises écloppées.

— M. Georges lit à merveille , dit la mère Chloé , et j'espère qu'il voudra bien rester ici pour nous faire la lecture^

Georges y consentit avec empressement, car un enfant est toujours disposé à faire ce qui peut lui donner de l'importance. La chambre se remplit bientôt d'un assemblage bigarré qui comprenait tous les âges, depuis l'octogénaire aux cheveux blancs jusqu'aux jeunes gens d'une quinzaine d'années. On débuta par échanger quelques innocents commérages. On raconta que la mère Sally avait acheté un mouchoir de poche rouge; que madame avait l'intention de donner à Elisa sa vieille robe de mousseline ; que M. Shelby songeait à acheter un cheval alezan qui lui ferait honneur. Quelques-uns des assistants appartenaient à de-i babil al ions voisines, et ils rapportèrent les cancans qui

circulaient dans la localité. La réunion des noirs se conformait aux usages établis dans les cercles d'un ordre plus élevé.

Au bout de quelques instants les chants commencèrent, et certaines intonations nasales ne détruisirent point l'effet de voix naturellement belles. Les paroles étaient tantôt empruntées à la collection des hymnes de l'Eglise , tantôt recueillies dans les meetings tenus en plein air; elles avaient quelque chose de sauvage et d'indéfini. Le chœur entonna avec autant d'onction que d'énergie le refrain que voici :

Dans la paix du Seigneur quand un homme s'endort, Les anges lui font signe à l'heure solennelle; Il se revêt de gloire, et la ville éternelle Ouvre pour lui ses portes d'or.

D'autres chants mentionnaient sans cesse les rives du Jourdain, les champs de Canaan et la nouvelle Jérusalem, car l'imagination impressionnable des nègres recherche toujours les expressions tirées de la nature pittoresque. Tout en chantant, les uns riaient, d'autres battaient des mains, ou témoignaient leur satisfaction par une pantomime animée.

Aux hymnes succédèrent de pieuses exhortations. Un vieille femme qu'on vénérait comme une chronique vivante se leva et s'exprima en ces termes :

— Je suis heureuse de vous voir encore, mes enfants, car d'un moment à l'autre je puis être appelée à la gloire du ciel. Je suis toute prête, mes chers amis; j'ai fait mon petit paquet, et j'ai mis mon chapeau, comme un voyageur qui attend la voiture, et qui croit par intervalles entendre le bruit des roues. Soyez prêts comme moi, mes enfants, car vous ignorez quand viendra l'heure du départ.

Après avoir prononcé ces paroles dans un patois assez incorrect, la vieille femme se mit a pleurer, et les assistants répétèrent en chœur :

Terre de Canaan, toi seule es mon espoir j Terre de Canaan, je vais bientôt te voir.

A la demande générale, Georges lut quelques chapitres d'un livre de piété; et il fut interrompu à plusieurs reprises par des exclamations telles que : — Ecoutez cela ! — Songez-y bien ! — 11 est certain que tout cela arrivera!

Georges, qui avait de l'esprit, et auquel sa mère avait donné une éducation religieuse, se voyant L'objet de l'admiration générale, se permit des observations de son cru. Il Les exposa avec un sérieux et une gravité qui lui valurent les suffrages de tout l'auditoire. On con- \inl généralement qu'il était étonnant, et qu'un ministre ne parlerait pas mieux.

Le père Tom avait sur ses compagnons l'influence d'un patriarche. La simplicité, la chaleur el la eonvielion qu'il niellait dans ses exhortations auraient pu édifier même des personnes plus in-

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