CHAPITRE XXXTV
— Merci, missis, dit Tom quand il eut étanché sa soif.
— Ne m'appelez pas missis; je ne suis qu'une misérable esclave, plus bas que vous n'êtes jamais descendu, reprit Cassy avec amertume.
Puis elle alla vers la porte, et apporta dans la chambre une petite paillasse , sur laquelle elle avait étendu des draps de toile imbibes d'eau fraîche.
— Mon pauvre garçon, dit-elle, essayez de vous mettre là-dessus. Couvert de blessures et de contusions, Tom se traîna péniblement
jusqu'à la paillasse; quand il y fut parvenu, l'application de ce linge mouillé sur ses blessures lui fit éprouver un soulagement sensible
Cassy, dès longtemps habituée à secourir des victimes, connaissait quelques moyens curatifs; elle pansa les blessures de Tom, qui reprit un peu de forces,
— Yoilà tout ce que je puis faire pour vous, dit-elle après lui avoir mis sous la tête, en guise d'oreiller, une balle de coton avarié.
Tom la remercia ; elle s'assit à terre et releva les genoux, qu'elle étreignit avec les bras. Son chapeau était rejeté en arrière, et les boucles onduleuses de ses cheveux tombaient sur sa figure étrange et mélancolique. Elle regardait fixement devant elle, livrée à de sombres rêveries.
— Mon pauvre ami, dit-elle enfin, ce que vous avez tenté de faire est hors de saison. Vous êtes un brave garçon, vous avez le bon droit pour vous , mais c'est en vain ; toute résistance est inutile. Vous êtes entre les mains du diable ; il est le plus fort, et il faut céder.
Céder!... La faiblesse humaine et la douleur physique n'avaientelles déjà pas donné le même conseil ? Tom tressaillit; cette femme aux yeux hagards et à la vois, plaintive, lui parut une incarnation vivante des tentations contre lesquelles il avait lutté.
— O Seigneur, Seigneur! s'écria-t-il, comment puis-je céder?
. — N'invoquez pas le Seigneur ! dit Cassy. Je crois qu'il n'y a pas de Dieu. S'il y en a un, il prend parti contre nous. Tout est contre nous, le ciel et la terre. Tout nous pousse en enfer... pourquoi n'y descendrions-nous pas?
Tom ferma les yeux, et frémit à cette profession d'athéisme.
— \ous ne savez point ce qui se passe ici, reprit Cassy ; moi, je le sais. Il y a cinq ans que j'habite ce repaire , courbée sous le pied de Simon Legree, et je le hais à la mort. Vous êtes dans une plantation isolée , à dix milles de toute autre habitation, au milieu des savanes. Si on vous brûlait vif , si on vous coupait par morceaux, si on vous faisait mourir sous le fouet, pas un blanc ne serait là pour l'attester. On n'est protégé ici par aucune loi divine ou humaine, et le maître ne reculerait devant rien. Je vous ferais dresser les cheveux sur la tète en vous racontant ce que j'ai vu, ce que je sais. La résistance est superflue. N'ai-je pas été forcée de vivre avec lui ?... N'étais-je pas une femme délicatement élevée?... Et lui... qu'est-il, juste ciel!... Pourtant, voilà cinq ans que je suis avec cet homme et que je maudis l'existence. Aujourd'hui, il amène ici une autre femme, une jeune fille de
quinze ans, à laquelle une pieuse maîtresse a donné de l'éducation. Elle aime à lire les livres saints; elle a apporté une Bible ici, dans cet enfer !
Et Cassy rit d'un rire sauvage et douloureux, qui retentit avec un bruit surnaturel dans le vieux magasin en ruines.
Tom joignit les mains ; il ne voyait qu'horreur et ténèbres.
— Jésus, s'écria-t-il, avez-vous complètement abandonné vos créatures ? Secourez-moi, Seigneur, ou je vais périr !
— Yos misérables compagnons, poursuivit Cassy, valent-ils la peine qu'on souffre pour eux? Ils se tourneraient tous contre vous à la première occasion. Ils sont tous vils et cruels les uns à l'égard des autres ; ne vous exposez pas pour eux.
— Comment sont-ils devenus cruels ?.... Si je renonce à mes habitudes d'honnêteté, je me ravalerai peu à peu au niveau de ces êtres abrutis. Non, non, missis ; j'ai perdu ma femme, mes enfants, un maître bienveillant qui m'aurait affranchi s'il avait vécu huit jours de plus. J'ai tout perdu dans le monde; mais je ne puis perdre le ciel. Il m'est impossible d'être méchant !
— Mais, reprit Cassy, nous ne sommes pas responsables de nos fautes ; les hommes qui nous poussent à les commettre auront seuls à en rendre compte.
— Sans doute, dit Tom ; mais je ne m'occupe ni des conséquences, ni de la manière dont mon cœur s'endurcirait. Ce que je redoute, c'est de devenir pareil à Sanibo !
Cassy jeta sur Tom un regard effaré; elle semblait frappée d'une idée nouvelle, et elle s'écria en sanglotant :
— Oui, vous avez raison... hélas ! hélas !
Elle tomba à terre, comme écrasée par l'excès de ses tortures morales.
Il y eut un moment de silence ; on n'entendait que le bruit de la respiration des deux interlocuteurs. Enfin Tom murmura d'une voix douce :
— De grâce, missis, calmez-vous !
Cassy se releva brusquement ; son visage avait repris son expression habituelle de dédain et de mélancolie.
— Missis, reprit Tom, on a jeté ma veste dans ce coin; ma Bible est dans ma poche : voudriez-vous me la donner?
Cassy se prêta à ee désir. Tom ouvrit le livre à la page où sont racontées les dernières scènes de la Passion.
— Auriez-vous la complaisance de me lire ce passage ?.... Cela rafraîchit mieux qu'un verre d'eau.
Cass\ prit froidement le volume et lut à haute voix, avec un bonheur d'intonation qui lui était naturelle touchant récit des angoisses du Sauveur. Par intervalles, sa voix s'affaiblissait; alors elle interrompail s;i lecture, jusqu'à ee qu'elle eût comprimé son émotion. Quand elle arriva a ces sublimes paroles : « Pardonnez -leur , mon père, car ils ne Bavent ee qu'ils font ! » elle jeta le livre, et, se voi-