CHAPITRE XXXIV
lant le visage de son épaisse chevelure, elle poussa des sanglots convulsifs.
Tom pleurait aussi.
— Ah! s'écria-t-il , si nous pouvions imiter cette divine résignation, nous qui avons tant à combattre ! O Seigneur, assistez-nous !... Missis, ajouta-t-il après un moment de silence, je m'aperçois que vous m'êtes bien supérieure ; mais il y a une chose que le pauvre Tom peut vous apprendre. Vous dites que le Seigneur s'est déclaré contre nous, parce qu'il nous laisse maltraiter et frapper; mais voyez ce que souffrit son propre fils. N'a-t-il pas toujours été pauvre ? Quelqu'un de nous a-t-il jamais supporté autant d'humiliations? Le Seigneur ne nous a pas oubliés, j'en suis certain ; si nous partageons ses peines, nous partagerons sa gloire ; l'Ecriture le dit : mais si nous le renions, il nous reniera aussi. Ne savez-vous pas que ses serviteurs furent assaillis à coups de pierres, qu'ils furent errants par le monde, sans pain, sans vêtements, persécutés et livrés aux supplices ? Nos épreuves ne nous autorisent pas à croire que Dieu s'est prononcé contre nous ; au contraire, il nous tendra la main si nous lui restons fidèles.
— Mais pourquoi nous met-il toujours dans des conditions à ne pouvoir éviter le péché ? dit Cassy.
— Je crois que nous pouvons l'éviter, dit Tom.
— Comment ? dit Cassy. Demain , si vous persévérez , ils recommenceront à vous malmener. Je les connais; je les ai vus à l'œuvre. Ils vous roueront de coups, et vous feront plier.
— Seigneur, dit Tom, vous aurez pitié de mon âme !
— J'ai déjà entendu toutes ces prières, toutes ces lamentations, et il a toujours fallu céder. Emmeline est comme vous : elle résiste ; mais à quoi bon ? Il faut se rendre, ou être tué en détail.
— Eh bien, je mourrai, dit Tom. A force de prolonger mon supplice , il est impossible qu'ils ne me tuent pas ; c'est tout ce qu'ils peuvent faire. Je les brave, je suis résigné ; j'espère que le Seigneur soutiendra mes forces !
La femme ne répondit pas ; elle tenait les yeux baissés vers le sol.
— Peut-être réussit-on ainsi, se dit-elle ; mais pour ceux qui ont cédé, il n'y a plus aucun espoir, aucun !... Nous vivons dans la fange, nous nous inspirons de la répugnance à nous-mêmes. Nous souhaitons la mort, et nous n'avons pas le courage de nous la donner. Pas d'espoir!... pas d'espoir!... Cette jeune fille,., elle a l'âge que j'avais
Vous me voyez, ajouta-t-elle en s'adressant à Tom avec volubilité ; vous voyez ce que je suis?... Eh bien, j'ai été élevée dans le luxe. Le premier souvenir que j'aie de mon enfance est celui de magnifiques salons où je me tenais, habillée comme une poupée, et où des visiteurs me comblaient d'éloges. Des fenêtres, on apercevait un grand jardin. J'y jouais à cache-cache sous des orangers, avec mes frères et mes sœurs. Je fus mise au couvent ; j'y appris la musique, le français, la broderie, je ne sais quoi ; et, à l'âge de quatorze ans, je sortis pour assister aux funérailles de mon père. Il mourut subitement, et quand on dressa son bilan, on découvrit qu'il y avait à peine de quoi payer
les dettes. Les créanciers me comprirent dans l'inventaire de se? biens. Ma mère était esclave , et mon père avait eu toujours l'intention de m'affrancliir ; mais il ne l'avait pas fait, et on me mit sur la liste fatale. Je connaissais ma condition, mais je ne m'en étais jamais préoccupée. On ne pouvait s'attendre à la mort d'un homme plein de santé : mon père se portait à merveille quatre heures avant son dernier soupir ; ce fut une des premières victimes du choléra à la Nouvelle-Orléans. Le lendemain de l'inhumation, sa femme retourna avec ses enfants légitimes à la plantation de son père. Il me sembla qu'on me traitait singulièrement ; mais je n'y fis pas grande attention. On avait laissé à la maison, pour arranger les affaires, un jeune avocat qui me témoignait beaucoup d'égards. Il m'amena un soir un jeune homme qui me sembla le plus beau que j'eusse vu de ma vie. Je n'oublierai jamais cette soirée. Je me promenai avec lui dans le jardin : j'étais isolée et chagrine ; il me parla avec bonté, me dit qu'il m'avait vue avant mon départ pour le couvent, qu'il m'aimait beaucoup, et qu'il voulait être mon protecteur. Bref, quoiqu'il ne me l'avouât pas, il m'avait payée deux mille dollars, et j'étais sa propriété. Je le suivis volontiers, car je l'aimais. Oh ! oui, je l'aimais, et je l'aimerai toujours !... Il était si beau, si noble ! Il m'installa dans une superbe
maison, avec des domestiques, des chevaux, des voitures, des toilettes, un somptueux mobilier. Il me donnait tout ce que l'argent peut procurer; mais je n'y attachais aucun prix ; je ne voyais que lui. Je l'aimais plus que mon Dieu et plus que mon âme, et quand même je l'aurais tenté, il m'aurait été impossible de ne pas me conformer à ses vœux.
Je n'avais qu'un désir, celui d'être sa femme. Je pensais que, puisqu'il avait pour moi de l'estime et de la tendresse, il consentirait à m'épouser et à m'affrancliir; mais il me démontra que c'était impossible; il ajouta que si nous étions fidèles l'un à l'autre, c'était un mariage devant Dieu. Si cela est vrai, n'étais-je pas sa femme? N'étaisje pas fidèle? Pendant sept ans je ne vécus que pour lui plaire. Il eut la fièvre jaune; je passai auprès de lui vingt jours et vingt nuits; moi seule je lui faisais prendre les médicaments, et il m'appelait son bon ange, et disait que je lui sauvais la vie.
Nous avions deux beaux enfants; l'aîné était un garçon qu'on appelait Henri, c'était l'image de son père. Il avait les mêmes yeux, le même front entouré de cheveux bouclés et aussi la même intelligence. La petite Elisa me ressemblait; leur père en était fier , ainsi que de moi, qu'il prétendait être la plus belle femme de la Louisiane. 11 aimait a nous faire habiller magnifiquement, et à nous promener en calèche découverte pour entendre les observations que les passants taisaient sur notre compte. Il me répétait il satiété les compliments qu'on nous adressait. Oh! c'était une époque de bonheur! J'étais la plus heureuse des femmes; mais les mauvais jours arrivèrent.
Le père de mes enfants avait un cousin nomme Butler, qui était son ami intime. Il avait pour lui la plus haute estime; mais dès que je le vis, j'ignore pourquoi , je le redoutai. 11 débauchait Henri, qui ne rentrait souvent qu'entre deux ou trois heures du matin, et au-