‹ La case du Père TomChapitre 161 sur 200 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

quel je n'osais rien dire , car il était dans un tel état que j'en avais peur. Butler l'entraîna dans des maisons de jeu; puis il lui présenta une autre femme, et je m'aperçus bientôt que j'étais délaissée. Henri ne me le disait pas, mais je le voyais. Il contracta des dettes de jeu , et comme elles l'empêchaient de se marier avantageusement , le misérable Butler offrit de l'en délivrer en m'açhetant, mes enfants et moi.

Henri y consentit! Il me dit un jour qu'il avait affaire à la campagne, qu'il s'absentait pour quelques semaines; il me parla avec plus d'affection qu'à l'ordinaire , me promit qu'il s'empresserait de revenir; mais il ne m'abusa pas. Je comprenais toute l'étendue de mon malheur; j'étais comme pétrifiée, incapable de parler, de verser une larme. Il m'embrassa et embrassa les enfants à plusieurs reprises et partit. Je le vis monter à cheval, et le suivis des yeux jusqu'à ce qu'il eut disparu; puis je tombai inanimée sur le parquet.

Butler vint prendre possession de moi, il me montra des papiers qui prouvaient qu'il m'avait achetée avec mes enfants. Je le maudis, et lui dis que je mourrais plutôt que de vivre avec lui.

— Comme vous voudrez, dit-il; mais si vous n'êtes pas raisonnable, je vendrai les deux enfants , et vous ne les reverrez jamais.

Il ajouta qu'il avait pensé à m'avoir dès le premier jour qu'il m'avait vue; qu'il avait détourné Henri, et lui avait fait contracter des dettes afin de le décider à me vendre; qu'il avait facilité ses relations avec une autre femme ; enfin qu'il ne se laisserait pas rebuter par des larmes et par des grimaces.

Je cédai, car j'avais les mains liées. Toutes les fois que je lui résistais , il parlait de vendre mes enfants. Oh ! quelle existence ! être poursuivie par le souvenir d'un amour qui faisait mon malheur, et passer mes jours avec un homme que je baissais ! J'avais aimé à faire la lecture à Henri, à chanter ou valser avec lui; mais toute distraclion m'était odieuse avec mon tyran, et pourtant je craignais de lui refuser ce qu'il me demandait. Butler était dur et impérieux envers les enfants. Elisa élail timide ; mais le petit Henri avait la hardiesse et la fierté de son père. Butler le trouvait toujours en faute , et je vivais dans des transes continuelles. J'essayai de rendre l'enfant respectueux-, mais toutes mes remontrances furent inutiles. Enfin, Butler vendit les deux enfants! Il me mena un jour à la promenade, et quand nous revînmes la maison était déserte. Il me dit qu'il les avait vendus, et me montra l'argent, le prix de leur sang!

Tout m'abandonnait; je ne croyais plus au bien; je maudissais Dieu et les hommes, et je crois que, pendant quelque temps, mon maître eut vraiment peur de moi. Il me dit que les enfants étaient vendus, mais qu'il dépendait de lui de me les rendre, et que si je me conduisais mal, ils en souffriraient. Je me soumis; je me montrai plus calme ; mais un jour, en passant devant la maison de correction, je vis des groupes rassemblés à la porte, et j'entendis une voix d'enlanl. Tout à coup mon fils se débarrassa des mains de deux hommes qui le retenaient, et vint se jeter dans mes bras. Ils le poursuivirent

en jurant, et l'un d'eux , dont je n'oublierai jamais la figure, me dit qu'il n'entendait pas le lâcher; qu'il voulait l'emmener à la Calebasse et lui donner une leçon. J'essayai de plaider sa cause ; on me répondit par des rires dédaigneux; le pauvre enfant se cramponnait à moi et répétait : — Ma mère! ma mère! On me l'arracha, en déchirant le pan de ma robe, auquel il s'était accroché. Il y avait là un homme qui semblait me plaindre; je lui offris de l'argent s'il voulait s'employer pour moi; il secoua la tête en répondant que l'enfant, s'il fallait en croire son maître, était rebelle et impertinent, et qu'il élait nécessaire de le dompter.

Je courus à la maison ; à chaque pas il me semblait que j'entendais les cris de mon fils. J'entrai au salon, où je trouvai Butler. Je le suppliai d'intervenir.

— Bah! répliqua-t-il en riant, l'enfant n'a que ce qu'il mérite; il faut le réduire, et plus tôt sera le mieux. Qu'attendez -vous de moi?

Il me sembla en ce moment que quelque chose craquait dans ma tèle ; j'avais le vertige, j'étais furieuse. Je me rappelle avoir aperçu sur la table un grand couteau de chasse, l'avoir saisi et m'être précipitée sur Butler; puis tout devint confus, et je ne sais plus ce qui se passa.

Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre sous la garde d'une vieille négresse. Un médecin venait me rendre visite , et l'on me prodiguait des soins empressés. Butler était parti, et m'avait laissée dans cette maison pour être vendue, et c'était pourquoi on m'accordait tant d'attention. Je ne désirais pas revenir à la santé; mais malgré moi je repris mes forces , et je fus en état de me lever. On me parait tous les jours; des messieurs venaient au logis fumer leur cigare, me regardaient, m'adressaient des questions, et me marchandaient. J'étais si sombre et si taciturne que personne ne voulait de moi. On me menaça du fouet si je n'étais pas plus gaie, et si je ne faisais aucun effort pour me rendre agréable. Enfin un capitaine nommé Stuart parut avoir quelque sentiment pour moi. Il devina que j'avais été tristement éprouvée, vint me voir seul à plusieurs reprises, et obtint de moi le récit de mes malheurs. 11 m'acheta, et me promit de faire son possible pour retrouver mes enfants. Il se rendit à l'hôtel où mon Henri était esclave ; mais on l'avait vendu à un planteur de la rivière de la Perle, et c'est la dernière fois que j'en ai entendu parler. Ma fille était entre les mains d'une vieille femme qui refusa obstinément de la vendre, quoique le capitaine lui offrit mie somme considérable. Butler avait découvert que c'était pour moi qu'on voulait racheter Elisa, et il m'écrivit un mot pour me dire que je ne l'aurais jamais.

Le capitaine Stuart était plein d'égards pour moi; il avait une magoifique plantation, où il m'emmena. Au bout d'un an il me naquit un fils. Oh ! eet enfant... comme je l'aimais!... Mais j'avais pris la ferme résolution de ne plus élever d'enfants. Quand il eut quinze jours, je le pris dans mes bras, je l'embrassai, je le baignai de larmes; puis je lui donnai du laudanum, et je 'c tins sur mon sein jusqu'à ce

Page 1