‹ La case du Père TomChapitre 162 sur 200 · CHAPITRE XXXTV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXTV

qu'il s'endormit dans la mort. Comme je le pleurai! Qui aurait jamais cru que ce n'était point par erreur que je lui avais donné du laudanum? mais c'est une de ces choses dont je suis contente à présent. Du moins il est exempt de peines. Que pouvais-je lui donner de mieux que la mort, à ce pauvre enfant?...

Le capitaine Stuart fut emporté par le choléra. Tous ceux qui désiraient vivre étaient frappés ; et moi, qui appelais la mort, je vivais! Je fus vendue ; je passai de main en main ; mes charmes se flétrirent; mon visage se rida; enfin ce misérable m'acheta, m'amena dans ce repaire, et me voici !

Cassy avait raconté ses aventures avec une éloquence passionnée, tantôt s'adressant à Tom, tantôt se parlant à elle-même. Fasciné par ce récit, Tom oublia un moment la douleur de ses blessures; et, se soulevant sur le coude, il la suivit des yeux pendant qu'elle se promenait à grands pas dans la chambre en laissant flotter au hasard les longues tresses de ses cheveux noirs.

— Tous m'avez dit , reprit-elle , qu'il y avait un Dieu , et qu'il voyait tout; puisse-t-il en être ainsi! Les sœurs qui m'ont élevée me parlaient d'un jour de jugement ; ce sera peut-être aussi le jour de la vengeance ! On ne sait pas ce que nous souffrons, ce que souffrent nos enfants; on s'en inquiète peu; et pourtant, en me promenant dans les rues, il m'a semblé parfois que j'avais assez de haine au cœur pour anéantir toute la ville. J'aurais voulu voir les maisons s'écrouler, quand même elles m'eussent ensevelie sous les décombres. Oui, au jour du jugement, je comparaîtrai devant Dieu; je viendrai déposer contre ceux qui m'ont perdue, qui ont perdu mes enfants! Quand j'étais jeune fille, j'avais de la religion, je priais; maintenant le démon s'est emparé de moi et me pousse toujours en avant. Un jour ou l'autre je ferai un malheur !

Elle prononça ces mots en serrant les poings, et un délire sauvage se peignit dans ses yeux noirs :

— Oui, je l'enverrai dans l'enfer, dont il n'est pas loin, dût-on me brûler vive !

Un long éclat de rire relentit dans la chambre déserte , et se termina par un sanglot convulsif. En proie à un accès de frénésie, Cassy se roula sur le sol. Au bout de quelques instants, elle se leva lentement, et parut revenir à elle.

— Peut-on faire encore quelque chose pour vous? dit-elle en s'approchant de Tom ; voulez-vous encore de l'eau?

Elle avait, en disant ces mots, un ton de douceur et de compassion qui contrastait avec celui qu'elle avait eu précédemment. Tom but et la regarda fixement :

— Oh! missis, que n'allez-vous à celui qui est la source de tout bien ?

— Ou est-il? qui est-il? dit Cassy.

— Celui dont parle le livre que vous m'avez lu.

— J'ai vu son image au-dessus de l'autel quand j'étais jeune fille; mais il n'est pas ici ; il n'y a ici que le péché et le désespoir.

Csssy mit la main sur sa poitrine, comme pour soulever un poids qui l'étouffait. Tom avait envie de lui parler encore , mais elle lui imposa silence d'un geste impérieux :

— Ne vous fatiguez pas, mon pauvre ami; tâchez de dormir.

Et après avoir placé l'eau à sa portée, Cassy quitta le magasin.

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