CHAPITRE XXXV
Au fait, Cassy, pourquoi ne serions-nous pas bien ensemble? pourquoi ne me traiteriez-vous pas amicalement comme d'habitude?
— Comme d'habitude ! dit-elle avec avec amertume. Puis , elle s'arrêta brusquement, dans l'impossibilité d'exprimer les émotions qui l'assiégeaient,
Cassy avait toujours eu sur Legree l'influence qu'une femme énergique et passionnée exerce sur l'homme le plus brutal. Elle était devenue de jour en jour plus irritable, et ses emportements prenaient parfois le caractère de la folie. Ces dispositions la rendaient redoutable à Legree, qui, comme tous les hommes ignorants et grossiers, avait pour les fous une horreur superstitieuse. Quand Legree avait amené Emmeline à la maison , un sentiment de dignité féminine s'était réveillé dans le cœur de Cassy. Elle avait pris le parti de la jeune fille, eî avait eu avec son maître une vive discussion. Legree en fureur avait juré que, si elle ne s'apaisait pas, elle irait travailler aux champs. Cassy avait fièrement déclaré qu'elle s'y rendrait de son plein gré, et, comme nous l'avons vu, elle avait épluché du coton toute la journée pour prouver comoien elle était au-dessus des menaces.
Legree avait été depuis le matin en proie à une agitation secrète, car Cassy avait acquis sur lui un empire dont il ne pouvait s'affranchir. Quand elle avait mis son panier dans la balance , il s'était attendu à quelque concession; mais elle l'avait accueilli avec mépris. L'indigne traitement qu'on avait fait subir au pauvre Tom l'avait irritée davantage, et elle ne rentrait qu'avec l'intention de reprocher à Legree sa brutalité.
— Je désire, lui dit-il, que vous vous conduisiez convenablement.
— C'est bien à vous de parler! Qu'avez-vous fait ? vous n'avez pas eu assez de bon sens pour épargner un de vos meilleurs esclaves au moment où l'ouvrage presse !
— J'ai eu tort, j'en conviens, de laisser s'allumer cette querelle; mais quand Tom m'a résisté ouvertement, j'ai dû le soumettre.
— Je suis sûre que vous ne le soumettrez pas.
— Je ne le soumettrai pas! s'écria Legree avec emportement. Je voudrais bien voir qu'il me résistât! ce serait le premier de sa race. Je lui casserai les os , mais il cédera.
En ce moment la porte s'ouvrit, et Sambo parut un papier à la main.
— Que voulez-vous, maraud.1 dit Legree. Qu'est-ce que c'est que cela ?
— C'est une amulette, maître.
— "N ous dites?...
— C'est quelque chose que les nègres se procurent auprès des sorcières. Ils portent cela sur eux pour ne pas sentir la douleur quand on les fouette. Tom avait ce paquet attaché au cou avec un cordon noir.
Comme la plupart des hommes cruels, Legree était superstitieux. Il prit le papier, et le déplia avec inquiétude; il en sortit un dollar
d'argent et une mèche de cheveux blonds, qui, comme si elle eût été animée, s'enroula autour des doigts de Legree.
— Damnation! s'écria-t-il en frappant du pied : d'où vient cette mèche ? Qu'on la fasse disparaître ! qu'on la brûle ! Pourquoi me l'avoir apportée?
A ces mots, il la jeta dans le brasier, et, ramassant le dollar d'argent, il le lança par la fenêtre. Cassy, qui se préparait à sortir, s'arrêta stupéfaite, et Sambo demeura la bouche béante.
— Ne n'apportez plus de ces choses diaboliques! reprit Legree en montrant le poing à l'esclave , qui battit précipitamment en retraite. Quand il se fut éloigné, son maître parut honteux de ses alarmes; il s'étendit sur sa chaise, et savoura lentement son verre de punch. Cassy profita du moment où il ne l'observait pas pour s'éclipser et pour aller secourir le pauvre Tom, comme nous l'avons déjà raconté.
Qu'avait donc Legree? d'où venait qu'une simple mèche de cheveux blonds intimidait cet homme insensible? Pour répondre à cette question, nous sommes obligés de remonter le fil de son histoire.
Cet homme sans Dieu, malgré son endurcissement, a été bercé sur le sein d'une bonne mère, qui lui chantait des hymnes pieuses; son front brûlant a été baigné des eaux saintes du baptême dans sa première enfance; une femme à cheveux blonds le tenait et le faisait prier aux sons de la cloche du dimanche.
Ses parents habitaient la Nouvelle-Angleterre. Sa mère l'avait élevé avec un infatigable amour; mais Simon avait suivi les traces d'un père qu'elle avait en vain tenté de transformer. Impétueux, tyrannique et indiscipliné, l'enfant n'avait écouté ni les conseils ni les reproches; et il quitta de bonne heure la maison paternelle pour aller chercher fortune sur mer. Il ne reparut qu'une seule fois; sa mère, qui avait besoin d aimer, et qui n'avait à aimer que lui, profita de l'occasion pour le conjurer ardemment de renoncer à une vie de désordres. Ce fut un jour de grâce pour Simon Legree; les bons anges l'appelèrent; il se laissa presque convaincre, et la miséricorde divine lui tendit les bras. Il y eut en lui un combat; mais le mal remporta la victoire, et il résista de toute la force de sa grossière nature aux impulsions de sa conscience. 11 reprit le cours de ses débauches. Un jour, il repoussa brutalement sa mère à genoux devant lui pour le supplier encore, la laissa sur le sol sans connaissance, et retourna à son vaisseau. Legree avait oublié sa mère quand une nuit, au milieu d'une orgie, on lui mit une lettre dans la main. Il l'ouvrit, et il en sortit une longue mèche de cheveux qui s'entortilla autour de ses doigts. Cette lettre lui annonçait que sa mère était morte en lui pardonnant.
Le mal engendre une sorte de fantasmagorie qui transforme en spectres effroyables les choses les plus douces et les plus saintes. L'image pâle d'une mère affectionnée, son pardon et ses bénédictions produisirent sur le cœur de Legree l'effet d'une condamnation terrible, et lui firent penser au jour du jugement et du céleste cour roux. Il brûla la lettre et les cheveux; et quand il les vit siffler et