CHAPITRE XXXVI. 2ÏZ
pendant la récolte, c'est votre affaire et non la mienne. J'ai fait ce que j'ai pu pour lui.
— Vous avez eu tort de vous en occuper.
— Je vous ai économisé quelques mille dollars en prenant soin de vos esclaves à diverses reprises, et voilà comme vous m'en remerciez ! Si votre récolte est faible, vous perdrez vos paris, et vous payerez ; voilà tout l
Legree, comme beaucoup d'autres planteurs, avait l'ambition d'obtenir la récolte la plus abondante de la saison. Il avait parié avec plusieurs habitants de la ville la plus proche qu'il apporterait au marché plus de coton que ses collègues. Cassy, avec le tact d'une femme, avait touché la seule corde qu'elle pût faire vibrer.
— Eh bien , dit Legree, j'oublierai ce qu'il a fait; mais il faudra qu'il me demande pardon et qu'il me promette de se mieux conduire.
— Il s'y refusera.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûre.
— Je voudrais bien savoir pourquoi , madame ! s'écria dédaigneusement Legree.
— Il a eu raison, il le sait, et il ne voudra pas convenir qu'il a eu tort.
— Ça m'est bien égal ; il dira ce que je voudrai , ou sinon...
— En ce cas, vous l'empêcherez de travailler en ce moment de presse, et vous perdrez vos paris sur les cotons.
— Mais il cédera. Est-ce que je ne connais pas les nègres? Il sera plus humble qu'un chien.
— Non, Simon, vous ne le connaissez pas; vous le tuerez avant d'en obtenir une rétractation.
— Eh bien , je verrai. Où est-il?
— Dans la salle basse du grand magasin.
Quoique Legree se fût exprimé avec tant de résolution, il éprouvait une défiance qui n'était pas ordinaire chez lui. Ses rêves de la nuit dernière , et les insinuations de Cassy, l'avaient ébranlé. Il prit le parti d'avoir avec Tom une entrevue sans témoins, et d'ajourner sa vengeance à un moment plus favorable, s'il ne parvenait pas à le dompter par les menaces.
Les clartés de l'aube illuminaient le vieux magasin, et Tom croyait entendre ces paroles solennelles : « Je suis le rejeton de David , la lumière et l'étoile du matin. »
Les avertissements de Cassy, loin de décourager l'esclave, lui avaient donné de nouvelles forces. Il ne savait pas si son dernier jour était proche, mais il le désirait. Il pensait qu'avant le coucher du soleil il pouvait être appelé à voir les splendeurs qu'il avait souvent rêvées : les couronnes, les palmes, les harpes mélodieuses, les bienheureux en robes blanches , le trône éternel, l'arc-en-ciel toujours rutilant. 11 entendit donc sans trembler la voix de son persécuteur.
— Eh bien, mon garçon, dit Legree en le poussant du pied, coin-
ment vous trouvez-vous? Ne vous avais-je pas prévenu que je vous apprendrais à vivre ? La leçon vous convient-elle ? Etes-vous aussi crâne qu'hier au soir, et aussi disposé à nous débiter un sermon? Tom ne répondit rien.
— Levez-vous, bête brute! dit Legree lui donnant un nouveau coup de pied.
Faible et couvert de plaies, Tom fit de pénibles efforts pour se mettre sur ses pieds, et Legree éclata de rire.
— Yous n'êtes pas très-vif ce matin, Tom; vous vous êtes peutêtre enrhumé hier au soir.
Tom était parvenu à se lever et regardait son maître d'un œil impassible.
— Tiens, vous voilà debout! reprit Legree en le toisant de la tête aux pieds. Je crois que vous n'en avez pas eu assez. Allons, Tom, mettez-vous à genoux, et demandez-moi pardon de vos fautes.
Tom ne bougea pas.
— A genoux! s'écria Legree en le frappant de son fouet.
— C'est impossible , répondit Tom ; j'ai fait ce que je croyais devoir faire, et je recommencerais à l'occasion: quoi qu'il arrive, je ne commettrai jamais d'acte cruel.
— Yous ne savez pas ce qui peut vous arriver, maître Tom ; vous croyez en être quitte pour le fouet, mais je vous déclare que ce n'est rien, rien du tout. Que diriez-vous si on vous attachait à un arbre, et si l'on vous faisait rôtir à petit feu?
— Maître, répondit Tom enjoignant les mains, je sais ce dont vous êtes capanie; mais tout ce que vous pouvez faire, c'est de tuer le corps, et il me restera l'éternité!
Ce mot. qui ranimait les forces au noir, produisit sur le maître l'effet de la morsure d'un scorpion. Legree grinça des dents; mais la rage qui le suffoquait lui coupa la parole; et Tom, comme un homme délivré d'un enchantement, continua d'une voix ferme :
— Maître Legree, puisque vous m avez acheté, je serai pour vous un serviteur fidèle. Je vous consacrerai tout mon temps, toutes mes forces; mais je ne livrerai pas mon àme à ira homme. Je mettrai les commandements de Dieu avant tout, vous pouvez y compter. Je ne crains pas la mort, je l'attends. Fouettez-moi, faites-moi mourir de faim, brûlez-moi, vous ne réussirez qu'il m'cnvoyerplus tôt où jeveux aller.
— Mais auparavant . s'écria Legree en fureur, je vous forcerai à vous rendre.
— Non, maître, je serai secouru.
— Par qui?
— Par le Dieu tout-puissant.
— Misérable! s'écrie Legree en renversant Tom d'un coup de poing.
Eu ce moment, une main se posa sur l'épaule de Legree. 11 se retourna; c'était celle de Cassy. Ce! attouchement doux et froid lui rappela son cauchemar de la nuit, bon cerveau se peupla de fantô-