CHAPITRE XXXVIII
La Victoire.
Il y a des moments dans le cours de l'existence où on trouve plus facile de mourir que de vivre. Le martyr qui affronte une mort cruelle est soutenu même par la torture. Sa ferveur, vivement surexcitée, le rend capable de supporter des supplices dont chacun lui fait faire un pas de plus vers l'éternelle délivrance. Mais languir dans la dégradation, subir le joug d'une abrutissante servitude, perdre graduellement la faculté de sentir, c'est la plus cruelle épreuve qu'un homme puisse subir.
Lorsque Tom était en face de son bourreau, et croyait sa dernière heure venue, il montrait une inébranlable fermeté. L'image du ciel, auquel il touchait presque, lui donnait la force d'affronter les plus grands tourments; mais dès que Legree n'était pas là, et que l'excitation du moment avait disparu , l'esclave sentait la douleur de ses blessures et comprenait toute la misère de sa position désespérée. Longtemps avant qu'il guérît, Legree le renvoya aux champs, où le malheureux fut en butte à tous les mauvais traitements que peut suggérer la méchanceté humaine. Quiconque a souffert doit savoir quelle irritation en résulte. Tom ne s'étonnait plus de l'humeur sombre et hargneuse de ses compagnons. Il trouvait même qu'il était difficile de se préserver de l'influence d'une vie de misère. Il s'était flatté d'employer ses loisirs à lire la Bible ; mais, au plus fort de la récolte, Legree n'hésita pas à faire travailler ses ouvriers le dimanche comme les autres jours. Pourquoi ne l'aurait— il pas fait? Il obtint par là une quantité de coton plus considérable; il gagna ses paris; et s'il tua quelques esclaves, il eut de quoi les remplacer avantageusement. D'abord, à son retour des champs, Tom pouvait lire à la lueur du feu quelques versets de sa Bible ; mais après sa flagellation, il revenait si fatigué que la tête lui tournait et que sa vue se troublait quand il essayait de lire. Il était forcé d'aller se coucher avec ses camarades. La foi qui l'avait soutenu jusqu'alors cédait la place à des accès de doute. Les ténèbres se faisaient dans son Ame; il méditait sans cesse un des plus sombres problèmes de la vie: des Ames opprimées, le mal triomphant, et Dieu silencieux.
Plusieurs mois se passèrent ; Tom pensa à la lettre que miss Ophélia avaiï écrite à ses amis du Kentucky, et priait Dieu de lui envoyer la délivrance. Il était chaque jour aux aguets, dans la vague espérance de voir arriver un messager chargé de le racheter; mais comme personne ne venait, il fut accablé de la douloureuse idée qu'il était inutile de servir Dieu , et que Dieu l'avait oublié. 11 voyait quelquefois Cassy, et lorsqu'il avait affaire à la maison, il apercevait la malheureuse Èmmeline; mais il entretenait peu de relations avec elle : au reste, il n'avait le temps d'avoir de relations avec personne.