CHAPITRE XXXVIIL
Un soir, dans un abattement complet, il était assis devant quelques brandons qui servaient à faire cuire sa cliétive pitance; il jeta des broussailles sur le feu, s'efforça d'obtenir un peu de lumière, et tira de sa poche sa Bible tout usée. Là se trouvaient les paroles des patriarches et des prophètes, des poètes et des sages. Leur langage avait-il perdu sa puissance, ou bien ses sens fatigués refusaient-ils d'y répondre? Il ne put lire, et remit en soupirant sa Bible dans sa poche. Un éclat de rire le fit frissonner : il leva les yeux, Legree était en face de lui.
— Eh bien, mon vieux, il paraît que vous avez assez de la religion : je savais bien que je finirais par vous guérir de cette maladie.,
Cette raillerie était plus cruelle que la faim, le froid, le dénument. Tom garda le silence.
— Vous étiez fou , poursuivit Legree , car j'avais de bonnes intentions à votre égard ; vous auriez pu être plus heureux que Sambo et Quimbo. Au lieu d'être battu tous les jours, vous auriez distribué des coups , et de temps en temps on vous aurait régalé d'un verre de punch pour vous réchauffer. Ne trouvez-vous pas qu'il vaut mieux revenir à la raison? Jetez au feu cet amas de rêveries, et entrez dans mon église.
— Dieu m'en préserve! s'écria Tom avec impétuosité.
— Vous voyez que le Seigneur ne vous assiste pas ; s'il existait , il ne vous aurait pas laissé tomber entre mes griffes. Votre religion n'est qu'un assemblage de mensonges; vous ferez mieux de vous attacher à moi; je suis quelqu'un, et je peux faire quelque chose.
— Maître , dit Tom, que le Seigneur m'assiste ou ne m'assiste pas, je m'attache à lui , et je croirai en lui jusqu'à mon dernier soupir.
— Votre folie augmente , dit Legree en le poussant dédaigneusement du pied. N'importe, je la ferai passer, vous verrez !
Et Legree s'éloigna.
Lorsque l'âme est accablée , il y a un moment où elle concentre son fardeau, et les plus cruelles angoisses précèdent souvent une réaction qui nous rend à la joie et au courage. Ce fut ce que Tom éprouva. Les sarcasmes de l'athée avaient accru son désespoir, et c'était d'une main faible et engourdie qu'il se cramponnait au rocher de la foi ; il était comme anéanti ; mais soudain les objets devinrent confus autour de lui, et il aperçut dans une vision une figure couronnée d'épines, meurtrie et ensanglantée. Une majestueuse patience régnait sur ses traits ; son regard était plein de douceur. En proie à une vive émotion, Tom s'agenouilla et tendit les mains : alors la vision changea, les épines acérées devinrent des rayons de lumière; la glorieuse figure prit un inconcevable éclat, et s'inclina vers l'esclave d'un air de compassion. Il entendit une voix qui disait : « Celui qui est accablé s'assiéra avec moi sur mon trône; car moi aussi je fus accablé, et je suis assis sur le trône de mon Père. »
Tom demeura longtemps dans un état de stupeur dont il ne calcula pas la durée. Quand il revint à lui, le feu était éteint; l'abondante rosée de la nuit avait mouillé les vêtements du vieux noir, mais la
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crise de son âme était passée; il était désormais insensible à la dégradation , aux souffrances, aux privations, et prêt à offrir sa vie en holocauste. Il élait sincèrement détaché de toutes les espérances terrestres; il leva les yeux vers les étoiles, types angéliques des êtres qui veillent sur l'homme , et il fit entendre dans la solitude de la nuit les paroles d'une hymne qu'il avait souvent chantée dans des jours plus heureux, mais jamais avec plus de ferveur :
La terre se fondra comme un monceau de neige ; Le soleil cessera de mesurer les jours; Mais à mes yeux charmés le Dieu qui me protège Se révélera pour toujours.
Quand ma chair périssable aura rejoint la terre, Dans un séjour de paix je serai transporté, Et je soulèverai les voiles de mystère Qui cachent l'immortalité!
Aux pieds du Créateur, près des saintes phalanges, Les siècles par milliers iront sur moi glissant; lit je n'aurai, mon Dieu! pour chauler tes louaDges, Pas moins de jours qu'en commençant.
Ceux qui ont étudié les mœurs religieuses des esclaves ont dû entendre plusieurs fois des récits tels que celui que nous venons de faire. L'auteur de ce livre a lui-même recueilli de la bouche des noirs des narrations de ce genre, La psychologie nous parie d'un étal moral où l'àme est si fortement impressionnée que les images qu'elle évoque prennent une forme, et que l'imagination force les sens intérieurs. Peut-on apprécier jusqu'à quel point l'Etre suprême daigne se servir de ces facultés humaines. 'sait-on de quelle manière il juge convenable de relever les âmes désolées? Si les pauvres esclaves croient que Jésus-Christ leur est apparu, qui pourrait les démentir? n'a-t-il pas dit que sa mission dans tous les siècles était de ranimer les cœurs brises et de délivrer les opprimés?
Quand le point du jour ramena l'heure du travail, au milieu de ces misérables qui grelottaient, il y avait un homme qui marchait d'un pas ferme; car il s'appuyait sur une foi inébranlable. Essayez maintenant toutes vos forces, Legree! les humiliations et les tourments ne seront pour lui que des moyens d'arriver plus promptement à la couronne immortelle.
A partir de ce moment, Toui vécut dans une atmosphère de paiv. Son cœur était un temple où le Seigneur était toujours présent; ces alternative! de crainte qui l'avaient si longtemps déchiré étaient Complètement absorbées par de plus hautes aspiration I, Le reste de son voyage sur la terre lui paraissait facile à accomplir, tant il se sentait près de l'éternelle félicité.
J oui le monde remarqua le changement qui s'était opéré en lui ; l'enjouement lui était revenu, et aucune injure ne pouvait le faire sortir de sa quiétude*