‹ La case du Père TomChapitre 180 sur 200 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

— Mais... c'est voler! murmura Emmeline éperdue.

— Yoler! dit Cassy avec un rire de mépris, on ne demande pas de compte à ceux qui nous volent le corps et l'âme. Chacun de ces billets est extorqué à de pauvres travailleurs exténués, qui ne sortiront de ce monde que pour aller au diable. Je voudrais bien que Simon m'accusât de vol!... Mais montons dans notre grenier. Je me suis procuré un paquet de chandelles et des livres pour passer le temps. Vous pouvez être sure qu'on n'ira pas vous chercher là- haut; et si l'on y venait, je n'aurais qu'à faire le revenant.

Quand Emmeline arriva dans le grenier, elle vit une caisse immense, qui avait servi jadis à transporter de gros meubles, renversée sur le côté, de sorte que l'ouverture faisait face à la charpente du toit. Cassy alluma une lampe; les deux femmes se glissèrent le long de l'angle formé par la réunion de la toiture avec le plancher, et s'établirent dans leur domicile. Il était garni de matelas et d'oreillers. Il y avait dans une caisse voisine une abondante provision de comestibles, des chandelles, ainsi que tous les effets nécessaires à leur voyage ; Cassy les avait divisés en paquets d'une petitesse surprenante.

Cassy fixa la lampe à un crochet qu'elle avait fixé tout exprès dans la paroi de la caisse.

— Nous voilà chez nous, dit-elle; comment trouvez-vous notre logement ?

— Etes-vous sûre qu'on ne viendra pas nous y chercher?

— Je voudrais bien que Simon Legree s'y frottât, il s'estimerait heureux d'en sortir au plus vite ! Quant aux esclaves, ils se feraient tous fusiller plutôt que de montrer leur nez ici.

Un peu rassurée, Emmeline s'étendit sur un matelas.

— Cassy, dit-elle naïvement, quelle était votre intention quand vous m'avez menacée de me tuer?

— Je voulais vous empêcher de vous évanouir, et j'aurais mis ma menace à exécution. Je vous le dis, Emmeline, quoi qu'il arrive, pas de défaiUance ! Si je ne vous avais pas arrêtée, nous tombions entre les mains de ce misérable.

Emmeline frissonna.

Toutes deux demeurèrent quelque temps en silence. Cassy se mit à lire un ouvrage français; Emmeline s'assoupit, accablée de fatigue. Elle fut réveillée en sursaut par de bruyantes clameurs, des pas de chevaux et des aboiements de chiens; elle ne put retenir un léger cri.

— C'est la chasse qui revient, dit froidement Cassy. N'ayez pas peur. Regardez par cette lucarne. Les voyez-vous tous là-bas? Simon y renonce pour cette nuit. Comme son cheval est couvert de boue! Les chiens aussi ont l'oreille basse. Ah! mon brave homme, c'est une chasse qu'il faudra recommencer plusieurs fois; le gibier n'est pas où vous le cherchez.

— Ah ! ne parlez pas! s'ils vous entendaient?

— S'ils m'entendaient, je me charge de les mettre en fuite. Il n'y a

pas de danger; nous pouvons faire tout le bruit qu'il nous plaira, ce sera même d'un bon effet.

Enfin le silence de la nuit régna dans l'habitation. Leçree se cou-' cha en maudissant sa mauvaise chance et en méditant une vengeance éclatante.

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