‹ La case du Père TomChapitre 21 sur 200 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

conseiller de rester, ce ne serait pas dans la nature. Mais vous avez entendu ce qu'elle a dit. S'il est nécessaire de me vendre , ou de vendre tous les nègres du domaine, eli bien, qu'on se défasse de moi. Je suis capable de supporter le malheur aussi bien qu'un autre. Mon maître m'a toujours trouvé à mon poste, il m'y trouvera toujours. Je n'ai jamais abusé de sa confiance ; je n'ai jamais employé ma passe contrairement à sa volonté, et je ne commencerai pas aujourd'hui. Il vaut mieux que je sois sacrifié pour le salut de tout le monde. Mon maître n'est pas à blâmer, Chloé ; il prendra soin de vous et des pauvres enfants.

A ces mots , il se tourna du côté du lit grossier d'où sortaient de petites têtes crépues, et il éclata en sanglots. Appuyé sur le dos de sa chaise, et la figure couverte de ses larges mains, il poussa des gémissements qui soulevèrent sa poitrine, et de grosses larmes ruisselaient à travers ses doigts. C'étaient des larmes pareilles à celles que vous pourriez verser sur le cercueil de votre premier-né, monsieur! c'était une douleur semblable à celle que vous causerait l'agonie de votre enfant, madame! Car, malgré les distinctions du rang, de la couleur ou de la fortune , les affections sont les mêmes pour tous les mortels.

— J'ai vu mon mari ce soir, reprit Elisa après un moment de pénible silence, et je ne me doutais guère de ce qui allait arriver. On l'a poussé à bout, et il m'a dit qu'il avait l'intention de s'enfuir. Tachez de lui faire parvenir de mes nouvelles; dites-lui pourquoi je m'en vais. Je me dirige du côté du Canada , et si je ne le revois jamais...

Elisa détourna la tête, et reprit d'une voix étouffée :

— Recommandez-lui de se bien conduire pour me retrouver dans le royaume des cieux... Appelez Bruno, et fermez la porte ; il ne doit pas me suivre.

Après quelques simples adieux entremêlés de larmes, Elisa s'éloigna emportant dans ses bras son enfant effrayé.

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