‹ La case du Père TomChapitre 23 sur 200 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Asseyez-vous. Oui, monsieur, je vous annonce avec regret que cette femme, à laquelle des rapports exagérés avaient sans doute monté la tête, a pris la fuite avec son enfant.

— J'espérais qu'on agirait franchement avec moi, dit le marchand d'esclaves.

— Monsieur, répliqua Shelby d'un ton aigre, que signifie cette remarque ? Quand un homme met en question mon honneur, je n'ai qu'une réponse à lui faire.

Le trafiquant devint plus humble, et murmura qu'il était bien pénible d'avoir conclu loyalement un marché, et d'être désappointé de la sorte.

— Monsieur Haley, dit Arthur, si je n'avais pas compris le désagrément que vous devez éprouver, je n'aurais pas souffert que vous vous permettiez d'entrer dans mon salon avec aussi peu de cérémonie; j'ajouterai que je ne saurais tolérer vos insinuations malveillantes. Afin de dissiper d'injurieux soupçons, je suis prêt à mettre à votre disposition mes domestiques et mes chevaux, pour vous aider à retrouver votre propriété. Le meilleur moyen de vous conserver de bonne humeur, c'est de déjeuner, et nous aviserons ensemble au plan que nous devrons adopter.

En prononçant ces derniers mots, Shelby quitta le ton de la froideur et de la dignité pour prendre l'air de franchise et d'aisance qui lui était habituel.

Madame Shelby se leva , et sortit après avoir déclaré que ses occupations ne lui permettaient pas d'assister au déjeuner.

— La vieille dame n'aime pas votre humble serviteur, dit Haley, qui voulait montrer de la familiarité.

— Je ne suis pas accoutumé à ce qu'on me parle ainsi de ma femme, dit sèchement Arthur Shelby.

— Excusez-moi; ce n'était qu'une plaisanterie.

— Il y a des plaisanteries plus ou moins heureuses.

— Diable ! se dit Haley, il est devenu bien fier depuis que j'ai signé ses papiers !

Pendant ce temps, toute la maison s'entretenait de la fuite d'Elisa et de la vente de Tom , dont le sort produisait autant de sensation que la chute d'un premier ministre peut en produire dans une cour. Parmi ceux qui réfléchissaient le plus profondément sur cette aventure était Samuel le noir, ainsi appelé parce qu'il était trois fois plus foncé que ses camarades.

— Il y a un mauvais vent qui souffle , se disait-il, Tom est à bas, et quelque nègre doit monter à sa place ; pourquoi ne serait-ce pas moi? C'est un bon métier que de se promener à cheval, d'avoir des bottes cirées et un passe-port dans sa poche; pourquoi Samuel ne le ferait-il pas?

— Ohé! lui cria André interrompant ce soliloque, monsieur vous charge de seller Bill et Jerry.

— Pourquoi ça?

— Vous savez qu'Elisa a décampé : nous allons tous deux monter à cheval, et courir après elle avec M. Haley.

— Voilà une mission de confiance! et je saurai bien faire voir qu'on a eu raison de m'en charger. Vous verrez si je ne la rattrape pas.

— Oh ! dit André , vous ferez bien d'y regarder à deux fois , car notre maîtresse ne veut pas qu'on la rattrape.

— Bah ! comment savez-vous cela ?

— Je l'ai entendu de mes propres oreilles , en portant de l'eau à monsieur. Madame m'a envoyé savoir pourquoi Elisa ne venait pas l'habiller; et quand je lui ai dit qu'elle était partie , elle s'est écriée tout à coup : Dieu en soit loué! Monsieur était comme enragé, il a même dit à sa femme qu'elle était folle; mais elle le ramènera, soyezen sûr. Je sais comment ça se passe , et je vous garantis qu'il vaut mieux pour nous nous mettre du côté de madame.

Samuel le noir se gratta la tête, qui, sans être amplement garnie de sagesse, contenait du moins une idée très en vogue parmi les hommes politiques de tous les pays : c'est qu'avant de prendre imparti, il faut savoir « quel est le côté beurré de la tartine. » Puis il releva son pantalon par un mouvement machinal , qui était toujours chez lui l'indice d'une grande perplexité.

— Cela ne me paraît pas clair, dit-il; j'aurais cru que madame mettrait tout le monde en rumeur pour retrouver Elisa.

— Sans doute, répondit André; mais ne voyez-vous pas que madame n'entend point laisser le fils d'Elisa à M. Haley?

— Je comprends , reprit Samuel.

— Maintenant que vous êtes au fait, vous ferez bien d'aller vite seller vos chevaux, car j'ai entendu madame demander après vous, et il y a assez longtemps que vous jasez.

Là-dessus Samuel se mit à son ouvrage, et bientôt après il amenait Bill et Jerry au petit galop, et les attachait au pieu destiné à cet usage. Le cheval d'Haley, jeune poulain ombrageux, se mit à ruer et à tirer son licou.

— Oh! dit Samuel, vous êtes farouche? et son noir visage s'éclaira d'un malin sourire.

Un grand hêtre ombrageait ce lieu, et des faînes triangulaires étaient éparpillées sur Le sol. Samuel en prit une et s'approcha du jeune cheval en le caressant, sous Le prétexte de le calmer. 11 feignit d'arranger la selle, et glissa dessous le petit fruit à pointes aiguës j de sorte que le moindre poids placé sur la selle devait nécessairement irriter l'animal.

— fS'ous verrons maintenant si vous vous tiendrez tranquille, dit-il en ' e frottant les mains.

lui ce moment madame Shelby parut au balcon et lui fit signe de venir. Samuel s'approcha, aussi déterminé à faire sa cour qu'un solliciteur qui se présente dans un ministère pour demander une place vacante.

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