‹ La case du Père TomChapitre 26 sur 200 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La Fuite.

On ne saurait concevoir une créature humaine plus désolée que l'était Elisa au moment où elle sortit de la chaumière du père Tom. Elle quittait la seule maison qu'elle eût jamais connue : elle était séparée de celui qu'elle aimait, et l'idée des dangers qui la menaçaient, elle et son fils, se mêlait au souvenir des souffrances de son épo;i\. En outre, elle était poursuivie par l'image de mille objets qui lui étaient chers, des arbres sous lesquels elle avait joué, des allées où elle s'était promenée le soir en des temps plus heureux. Les éloi es brillantes, dans la froide atmosphère de la nuit, lui montraient des sites bien connus, et elle croyait entendre sortir du fond des massifs des voix qui lui reprochaient son abandon. Mais l'amour maternel i emportait sur tous ses autres sentiments. Son enfant était assez fort

pour marcher auprès d'elle, et dans une aulre circonstance elle l'aurait tenu par la main; mais la seule pensée de le mettre à terre la faisait frissonner, et elle le pressait contre son sein dans une étreinte convulsive. Le sol glacé craquait sous ses pieds, et elle tremblait à ce bruit. Le frémissement des feuilles, le mouvement des ombres sur la terre, lui causaient des palpitations violentes, et accéléraient sa marche. Elle s'étonnait de l'énergie qui lui était venue subitement. Son fils ne pesait pas plus dans ses bras qu'une plume , et ses alarmes mêmes semblaient augmenter sa force surnaturelle. De ses lèvres pâles s'échappaient de fréquentes invocations à son protecteur suprême : Seigneur, assistez-moi ! Seigneur, sauvez-moi !

Pour l'enfant, il dormait. D'abord, la nouveauté de sa situation l'avait tenu éveillé ; mais sa mère lui avait tellement répété qu'elle le sauverait s'il voulait se tenir bien tranquille, qu'il s'était doucement suspendu à son cou. Seulement, il lui avait demandé avant de fermer les yeux :

— Je n'ai pas besoin de rester éveille, n'est-ce pas ?

— -Son, mon ami; dormez, si vous en avez envie.

— Mais, ma mère, si je dors, vous ne me laisserez pas emporter par le méchant homme ?

— Non, tant que Dieu m'assistera ! dit la mère en pâlissant.

— Vous en êtes bien sûre ?

— J'en suis sûre, répondit Eiisa avec un accent de conviction dont elle fut étonnée, car il lui semblait provenir d'une mystérieuse inspiration.

Et, posant sur l'épaule maternelle sa petite tête fatiguée, l'enfant fut bientôt plongé dans un doux sommeil. En sentant la chaleur de ses bras et le souffle de sa respiration paisible , Elisa redoublait d'ardeur, et le moindre mouvement de ce petit être plein de confiance lui communiquait une sorte de commotion électrique. Tel est l'empire de l'esprit sur le corps, qu'il rend la chair insensible, fait des nerfs autant de ressorts d'acier, et donne aux faibles une puissance supérieure.

Elisa eut promptcment dépassé les bornes de l'habitation, et elle ne s'arrêta que sur la grande route, au moment où l'orient commença à se colorer. Elle était souvent allée avec madame Shelby rendre des visites dans un petit village située sur les bords de l'Ohio ; elle en connaissait le chemin ; son plan était de s'y rendre , et d'y traverser la rivière ; après cela elle se confiait à la grâce de Dieu.

Quand les chevaux et les voitures se mirent à rouler sur la grande route, Elisa, avec la finesse de perception presque inséparable d'une surexcitation puissante, reeonnul que sa marche précipitée et son air égaré pourraient attirer les soupçons. Elle mil son fils à terre, rajusta sa toilette, et s'avança d'un pas inoins rapide. Son paquet contenait une petite provision de fruits et de gâteaux. Afin de tromper Henri sur la distance, elle imagina de jeter devant lui des pommes qu'il courait ramasser avec empressement. Elle arriva ainsi près d'un épais tailli, que traversait un clair ruisseau. Comme l'enfant se plaignait de

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