CHAPITRE VII
la faim et de la soif, elle enjamba la haie, et le fit déjeuner derrière un quartier de rocher, qui la cachait aux yeux des passants. L'enfant s'étonna de ne pas la voir manger, et, lui passant un bras autour du cou, il essaya de lui glisser un peu de gâteau dans la bouche.
— Non, lui dit-elle, votre mère n'aura pas faim tant que vous serez en danger. Il faut marcher et arriver à la rivière.
Et elle l'entraîna de nouveau sur la route , où elle s'efforça de prendre une allure calme et régulière. Elle était à plusieurs milles du district où elle avait des amis. Si elle était reconnue par quelqu'un, elle réfléchit qu'elle avait été notoirement traitée avec trop de bienveillance pour qu'on pût avoir un seul instant l'idée qu'elle s'évadait.
Ce qui la rassurait encore, c'était la blancheur de son teint, où les caractères d'une origine métisse ne pouvaient être constatés que par un examen attentif. Elle jugea donc sans danger de s'arrêter à midi dans une ferme , et d'y acheter à dîner pour elle et son fils. Comme le péril diminuait en raison de l'éloignement, les émotions qui l'avaient soutenue se calmaient, et elle se trouvait fatiguée. La bonne fermière chez iaquelle elle se reposa parut enchantée d'avoir à qui parler , et accepta sans examen toutes les déclarations de la fugitive , qui lui dit qu'elle allait passer une semaine avec des amis.
Une heure avant le coucher du soleil , Elisa entra dans le petit village qu'elle avait pris pour but de sa course. Ses regards se portèrent d'abord sur l'Ohio : la liberté était sur l'autre bord ; c'était le Jourdain qui la séparait de la terre promise.
On était au commencement du printemps : les glaçons flottants se balançaient lourdement sur les eaux tumultueuses. Les sinuosités de la rive, du côté du Kentucky, avaient retenu d'énormes amas de glace qui formaient un grand radeau , et ralentissaient la rivière dans son cours. Elisa contempla tristement ce spectacle, qui lui donnait lieu de croire que toute navigation était interrompue. Puis elle entra dans une auberge pour prendre des informations. L'hôtesse, qui préparait le repas du soir, suspendit ses opérations en entendant la voix douce et plaintive d'Elisa.
— N'y a-t-il pas un bac pour passer de l'autre côté ?
— Non , répondit l'hôtesse , le bateau ne va plus. L'expression de désespoir de la fugitive frappa l'aubergiste, qui lui
demanda :
— Vous auriez besoin de passer? vous allez peut-être voir quelqu'un de malade? vous paraissez bien inquiète.
— J'ai un petit enfant qui est en danger, reprit Elisa. Je l'ai appris hier au soir , et je suis venue ici tout d'une traite dans l'espoir d'y trouver le bac.
— C'est fâcheux , reprit l'hôtesse, dont les sympathies maternelles furent éveillées; en vérité, je prends part à vos peines. Salomon !
A cet appel , un homme qui portait un tablier de cuir se montra sur le seuil de la porte.
— Dites-moi, cet homme va-t-il transporter ses tonneaux ce soir?
— Il va essayer, pour peu qu'il y ait moyen , répondit Salomon.
— jXous avons ici un individu qui veut passer l'eau ce soir avec des marchandises. Il va venir souper ici, et vous ferez bien de l'attendre. Vous avez là un petit garçon bien gentil.
L'hôtesse offrit un gâteau à Henri ; mais l'enfant, accablé de fatigue, ne lui répondit qu'en pleurant.
— Pauvre enfant! dit Elisa, il n'est pas habitué à marcher, et je l'ai tant pressé!
— Eh bien! emmenez-le dans cette chambre, dit l'hôtesse en ouvrant la porte d'un cabinet où était un bon lit.
Elisa y déposa l'enfant et lui tint les mains dans les siennes jusqu'à ce qu'il fut endormi. Pour elle il n'y avait point de repos. Elle songeait sans cesse à ceux qui la suivaient, et elle regardait d'un oeil d'envie la rivière enflée par les neiges qui s'allongeait comme une barrière entre elle et la liberté.
Nous allons la quitter pour nous occuper de son persécuteur.
M. Shelby avait promis qu'on se mettrait à table tout de suite ; divers incidents retardèrent l'exécution de son engagement. L'ordre de hâter le dîner avait été donné devant Haley , et transmis à la mère Chloé par une demi-douzaine de jeunes messagers; cependant cette dignitaire , se contentant pour toute réponse de pousser quelques sons inarticulés , poursuivit ses travaux avec une héroïque tranquillité. Tous les domestiques avaient l'idée que leur lenteur ne déplairait pas à leur maîtresse; aussi le festin fut-il différé par toutes sortes d'accidents. Un marmiton renversa la sauce; la mère Chloé fut obligée de la recommencer, et elle dit à ceux qui la pressaient qu'elle ne voulait pas faire de mauvaise cuisine pour aider les gens à rattraper quelqu'un. Un autre domestique laissa tomber la carafe, et il se trouva dans la nécessité d'aller la remplir à la fontaine. De temps en temps, on venait en ricanant apporter à la cuisine la nouvelle que 31. Haley était dans une inquiétude mortelle , qu'il ne pouvait se tenir tranquille sur sa chaise , et qu'il mettait sans cesse le nez à la fenêtre.
— C'est bien fait, s'écriait la mère Chloé avec indignation : un de ces jours, il sera bien plus inquiet, s'il ne se corrige pas. Son maître l'enverra chercher, et nous verrons quelle mine il fera.
— Il ira en enfer, c'est sur , dit le petit Jacques.
— Il le mérite ! reprit la mère Chloé! il a trop fait de mal! Rappelez-vous ce que M. Georges vous a lu; la vengeance du Seigneur menace de pareil êtres , et elle viendra.
La mère Chloé, qui était très-respectée dans la cuisine, fut écoutée bouche béante, et comme le dîner était enfin servi, les domestiques se rassemblèrent autour d'elle pour écouter ses observations.
— Il sera brûlé dans l'éternité , dit André.
— Et j'en serai bien aise , ajouta le petit Jacques.
— Mes enfants, dit une voix qui les fit tous tressaillir, vous ne savez guère ce que vous dites. L'éternité est un mol terrible, et vous ne devriez rien souhaiter de semblable à une créature humaine.
Celui qui parlait ainsi était le père Tom , qui venait d'entrer, et avait écouté la conversation à la porte.