‹ La case du Père TomChapitre 35 sur 200 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Madame Shelby, pâle d'émotion , garda le silence pendant le récit de Samuel.

■ — Dieu soit loué ! elle n'est pas morte. Mais où est le pauvre enfant ?

— Le Seigneur l'a sauvé , répondit pieusement Samuel. On voit là dedans le doigt de la Providence, dont madame nous a si souvent parlé dans ses instructions. Nous ne sommes tous que des instruments pour faire la volonté du ciel. Sans moi , Elisa était prise deux fois plutôt qu'une. N'est ce pas moi qui ai lâché les chevaux ce matin? N'est-ce pas moi qui ai fait faire cinq milles à M. Haley sur la vieille route? C'est la Providence qui l'a voulu.

— Yous auriez pu vous dispenser d'en être l'agent , dit M. Shelby avec toute la sévérité nécessaire. Je n'admets pas que l'on se moque des personnes que je reçois dans ma maison.

Il est aussi difficile de simuler la colère avec un nègre qu'avec un enfant. Malgré l'affectation qu'on y met , tous deux devinent aisément les véritables dispositions de leurs interlocuteurs. Samuel ne fut nullement découragé par les reproches de son maître ; cependant il feignit une componction profonde, et les coins de sa bouche s'abaissèrent piteusement en signe de repentir.

— Maître a raison, dit-il, c'était mal de ma part, je le comprends; mais un pauvre nègre est souvent exposé à mal faire, surtout quand il est mis en colère par une conduite comme celle de ce M. Haley.

— Eh bien, dit madame Shelby, puisque vous semblez avoir le sentiment de vos erreurs, vous pouvez aller dire à la mère Chloé de vous servir le reste du jambon que vous avez eu à dîner.

— Madame est trop bonne pour nous, dit Samuel en s'inclinant. On a pu remarquer que Samuel avait un talent naturel, qui, dans

la vie politique, l'aurait indubitablement élevé au pinacle. Il faisait de toutes choses un capital qu'il plaçait au bénéfice de son amourpropre et de sa réputation. Après avoir prouvé sa piété et son humilité à la satisfaction du salon, il posa crânement sur sa tête son chapeau de feuilles de palmier, et se dirigea vers les domaines de la mère Chloé, dans l'intention d'obtenir les suffrages de la cuisine.

— Maintenant, se dit Samuel à lui-même, je vais étonner les nègres et les frapper d'admiration.

L'un des plus grands plaisirs de Samuel le noir était d'accompagner son maître à toutes sortes de réunions politiques. Perché sur un arbre ou sur une barrière, il écoutait avidement les orateurs; ensuite, descendant au milieu des gens de sa couleur, il s'attachait à reproduire avec une imperturbable solennité les discours qu'il avait entendus.

Ces imitations, souvent burlesques, mais quelquefois assez exactes, avaient valu à Samuel une réputation d'éloquence, et il ne manquait jamais l'occasion de l'agrandir.

Il avait toujours existé entre lui et la mère Chloé une sorte de froideur dont la cause n'était pas clairement déterminée; mais comme Samuel, en commençant ses opérations, se proposait de faire d'abord

une brèche aux provisions de bouche , il prit le parti de se montrer conciliant. Il savait que les ordres de madame seraient suivis à la lettre ; mais la bonne volonté de la cuisinière pouvait en étendre considérablement les avantages. Il parut donc devant la mère Chloé avec un air de résignation touchante , comme un homme qui avait souffert cruellement pour l'innocence persécutée. En s'adressant directement à l'illustre fonctionnaire , il rendit hommage à sa supériorité hiérarchique. Ses cajoleries lui réussirent, et jamais candidat à la députation n'exerça sur un électeur naïf l'empire que le noir obtint sur la mère Chloé. Quand même il eût été l'enfant prodigue, on ne l'aurait pas traité avec une libéralité plus maternelle. Il eut bientôt le bonheur d'être assis devant une grande assiette d'étain, où se trouvaient réunis en macédoine les restes de tout ce qui avait paru sur la table depuis trois jours. On y voyait figurer dans une confusion pittoresque des ailes de poulets , des tranches de jambon , des galettes dorées, et des reliefs de pâté qui affectaient toutes les formes géométriques imaginables. Samuel, couronné de son chapeau, disposait en souverain de tous ces comestibles , et André était son premier ministre.

On accourut de toutes les cases pour entendre le récit des exploits de la journée : ce fut une heure de gloire pour Samuel, qui raconta ses aventures, à plusieurs reprises, en les enrichissant de toutes sortes d'ornements. Des éclats de rire prolongés accueillirent sa narration; mais Samuel n'en conserva pas moins la gravité sentencieuse qui convenait à son rôle :

— Vous voyez, mes chers compatriotes, dit-il en brandissant une cuisse de dindon , que dans cette circonstance j'ai pris la défense de tous. Essayer de tirer un de nous d'embarras, c'est absolument comme si on se dévouait pour tous; le principe est le même. Lorsque des marchands d'esclaves viendront rôder encore autour de nous, adressez-vous à moi , mes frères, je les mettrai à la raison ; je soutiendrai vos droits jusqu'à mon dernier soupir.

— Pourtant, dit André, vous paraissiez disposé ce matin à reprendre Elisa, si je ne vous avais pas prévenu.

— N§ parlez pas de ce que vous ignorez, répondit Samuel d'un ton de supériorité. Les enfants comme vous, André, ont de bonnes intentions, mais ils ne pénètrent pas les motifs profonds qui peuvent diriger la conduite d'un homme.

André parut confus de s'être avancé.

— J'ai pensé consciencieusement à reprendre Elisa, ajouta Samuel, quand j'ai cru que c'était le désir de mon maître, lui m'apercevant que madame voulait le. contraire, j'ai changé d'avis plus consciencieusement encore. Ainsi, vous le voyez, je suis avec persistance les inspirations de ma conscience, et je m'attache toujours aux principes, oui, aux principes; car à quoi serviraient-ils, si ce n'est à nous donnci de la persévérance? Prenez cet os, André; il y reste encore quelque chose.

L'auditoire écoulait en silence les paroles philosophiques de l'ora-

Page 1