CHAPITRE IX
— Et vous m'avez dit que vous aviez un bon maître? s'écria-t-il en se retournant à l'improviste.
— Je le répète , répondit Elisa; mais il devait de l'argent, et il était obligé d'en passer par les caprices de son créancier. Je l'ai entendu donner ces raisons à ma maîtresse , qui intercédait pour moi , et quand j'ai su que la vente était consommée, j'ai pris le seul paru que j'eusse pour conserver mon unique trésor.
— Etes vous mariée ?
— Oui ; mais mon mari appartient à un autre maître, qui est trèsdur envers lui, et qui lui permet à peine de me voir. Il est question de le vendre , et il est probable que je ne le reverrai jamais.
La tranquillité avec laquelle Elisa prononçait ces paroles aurait pu faire croire à un observateur superficiel qu'elle était complètement apathique ; mais ses yeux prouvaient le contraire , et décelaient de poignantes angoisses.
— Et où voulez-vous aller , ma pauvre femme ? demanda madame Bird.
— Je voudrais aller au Canada, si je savais où c'est, dit-elle en regardant madame Bird avec confiance et simplicité : est-ce bien loin, le Canada?
— Malheureuse femme ! murmura madame Bird presque involontairement.
— Y a-t-il beaucoup de chemin à faire ?
— Beaucoup plus que vous ne pensez , pauvre enfant ! Mais nous aviserons aux moyens de vous tirer d'embarras. Dinah , faites un lit dans votre chambre, auprès de la cuisine, et demain matin je verrai ce que je puis faire pour cette femme... En attendant , ne craignez rien; mettez votre confiance en Dieu, et il vous protégera.
Les époux rentrèrent au salon ; madame Bird s'assit devant le feu , dans sa petite chauffeuse à bascule , et se balança en rêvant. M. Bird arpenta la chambre à grands pas , en grommelant : — Voilà une fâcheuse affaire ! Enfin, il s'approcha de sa femme, et lui dit: — Il faut qu'elle parte d'ici , ce soir même. Son maître serait sur sa piste demain matin dès l'aurore. Si elle était seule, elle pourrait se cacher tranquillement ici ; mais il faudrait une armée, je le parie, pour forcer ce petit drôle à se tenir tranquille. Il ne manquerait pas de mettre la tête à la fenêtre ou à la porte , et tout serait découvert. Que diraiton de moi si on les trouvait ici en ce moment? Non , non , on ne les trouvera pas : il faut qu'ils parlent ce soir.
— Ce soir! comment est-ce possible ? où les conduire?
— J'ai mes projets, dit le sénateur ; et il commença à mettre ses bottes. Quand elles furent entrées à moitié, il étreignit ses genoux de ses deux mains, et s'enfonça dans une profonde méditation.
— Je ne m'en dédis pas, reprit-il enfin, c'est une vilaine affaire! pourtant je conçois que c'est un plan qui peut réussir.
Après avoir quelque temps fixé les yeux sur les dessins du tapis, il reprit ses tire-bottes, acheva de se chausser, et alla regarder à la fenêtre.
Madame Bird , qui était une femme discrète et prudente , se garda bien d'enterrompre ia rêverie de son mari ; elle continua à se balancer en attendant patiemment qu'il daignât s'expliquer.
— Vous vous rappelez, dit-il, mon ancien client Van Trompe. Il habitait le Kentucky ; et après avoir mis tous ses esclaves en liberté, il est venu s'établir dans les bois de l'Etat de l'Oliio. Sa maison est isolée et difficile à trouver. Cette femme y sera en sûreté; mais le malheur , c'est que moi seul suis capable d'y conduire ce soir une voiture.
— Mais Cudjoé est un excellent cocher.
— Sans doute; mais la route est difficile , il y a des gués et des endroits dangereux à passer. Je l'ai suivie cent fois à cheval, et je sais tous les détours qu'il faut prendre. Ainsi, je me dévoue. Cudjoé attellera vers minuit, et nous partirons. Pour donner un prétexte à mon voyage, je me ferai conduire à une auberge, où j'attendrai la diligence qui passe entre trois et quatre heures , et qui mène à Columbus. J'y ai des affaires, dont je m'occuperai demain. Je ne sais trop quelle figuré je ferai devant mes collègues. Ma conscience me reprochera de violer la loi que j'ai votée ; mais, ma foi , je ne puis m'en empêcher !
— Votre cœur vaut mieux que votre tête, John , dit sa femme en lui serrant la main , vous aurais—je jamais aimé si je ne vous avais connu mieux que vous ne vous connaissez vous-même ?
La petite femme était si charmante , avec ses yeux humides , que le sénateur s'applaudit d'avoir inspiré tant d'affection à une aussi parfaite créature. Pour lui complaire, il s'empressa d'aller donner des ordres à son cocher; mais avant de franchir le seuil de la porte, il se retourna avec hésitation.
— Marie , dit-il , j'ignore quelles sont vos idées à ce sujet ; mais il y a un tiroir rempli des effets du pauvre petit Henri.
A ces mots, il sortit précipitamment, et ferma la porte après lui.
— Madame Bird entra dans une chambre à coucher voisine, y prit une clef, et la mit à la serrure d'un tiroir, tandis que ses deux fils, qui l'avaient suivie avec un* curiosité enfantine , la regardaient silencieusement et d'un air d'intelligence.
Mères, qui lisez ces lignes, n'y a-t-il pas chez vous un tiroir ou un cabinet dont l'ouverture soit pour vous comme celle d'un tombeau? Si vous n'êtes pas dans ce cas , vous êtes d'heureuses mères?
Madame Bird ouvrit lentement le tiroir. 11 s'y trouvait de petits vêtements de différentes formés, des tabliers, des bas. On voyait même sortir d'une enveloppe de papier de petits souliers usés aux talons. Dans un coin, on remarquait une balle, une toupie, une petite charrette : souvenirs qui avaient été rassemblés avec bien des serrements de cœur. Madame Bird pencha la tète sur la commode ouverte , et ses larmes tombèrent à travers ses doigta dans le tiroir; puis, se relevant tout ;i coup, elle choisit avec une précipitation nerveuse les effets les meilleurs pour en faire un paquet.
— Maman, dit un des enfants en lui touchant doucement le bras, est-ce que vous allez abandonner toutes ces choses?