CHAPITRE IX
— Mes chers amis , répondit la mère d'un ton grave , si notre cher petit Henri nous regarde du haut du ciel, il sera content de ce que nous faisons. Je n'aurais pas le cœur de donner ces vêtements à une personne aisée; mais j'y renonce volontiers pour une mère plus maiheureuse et plus désolée que moi, et j'espère que ce don sera accompagné des bénédictions de Dieu.
Il y a dans ce monde des âmes d'élite dont les chagrins sont une source de joies pour les autres, et qui se consolent de la perte de leurs espérances terrestres en répandant un baume salutaire sur les plaies des affligés. Telle était la jeune femme , qui , à la lueur d'une lampe, préparait pour le fils de la fugitive errante les vêtements de l'enfant qu'elle avait perdu.
Au bout de quelques instants, madame Bird ouvrit une garderobe; elle en tira deux ou trois robes qui étaient encore en état de servir, et, se plaçant à sa table à ouvrage, elle se mit à les agrandir activement, comme son mari le lui avait recommandé. Son aiguille et ses ciseaux ne s'arrêtèrent que lorsque sa vieille horloge sonna minuit , et que le bruit des roues retentit à la porte.
— Marie, lui dit son mari, qui entra son pardessus à la main, il faut la réveiller maintenant; nous allons partir.
Madame Bird déposa à la hâte dans une malle les divers objets qu'elle avait recueillis , la fit placer dans la voiture , et se rendit ensuite auprès d'Elisa. Celle-ci, tenant son enfant dans ses bras, parut bientôt, portant un manteau, un chapeau et un châle qui avaient appartenu à sa bienfaitrice. M. Bird la fit entrer précipitamment dans la voiture, et madame Bird s'avança à sa suite sur le marchepied. Elisa se pencha en dehors, et tendit une main aussi douce et aussi belle que celle qui lui fut donnée en échange; elle fixa sur madame Bird ses yeux noirs pleins d'intelligence , et fit des efforts pour parler, mais aucun son ne s'échappa de ses lèvres. Elle se contenta de montrer le ciel d'un geste qu'on ne pouvait jamais oublier; et puis elle retomba sur les coussins : la portière se ferma , et la voiture partit.
Quelle situation pour un sénateur qui toute la semaine avait appuyé dans l'assemblée législative de l'Ohio les résolutions les plus énergiques contre les esclaves marrons et leurs complices! Son éloquence avait égalé celle qui vaut tant de réputation aux membres du sénat de 'Washington ; il avait raillé avec une sanglante ironie les beaux sentiments des philanthropes qui prétendaient sacrifier au salut de quelques misérables vagabonds les grands intérêts de l'Etat. Il était parvenu à communiquer ses convictions à tous ses auditeurs. Mais l'idée d'un fugitif n'était éveillée en lui que par les lettres qui composent ce mot, il ne s'était jamais vu en face du malheur réel; il n'avait jamais senti trembler une main humaine, entendu les supplications du désespoir, vu des yeux d'homme se tourner vers lui pour l'implorer. Il n'avait jamais songé qu'un fugitif pouvait être une mère infortunée, un enfant sans défense, comme celui sur la tête duquel il reconnaissait en ce moment le chapeau de son fils qui n'était
plus. Notre pauvre sénateur n'était ni d'acier ni de marbre : c'était un homme au noble cœur, et il le prouvait.
Au reste, si 31. Bird se rendait coupable d'une infiaction à la loi, s'il mettait sa conduite en contradiction avec son vote, il allait l'expier sévèrement. Le temps avait été pluvieux depuis quelques mois, et le sol fertile de l'Ohio était détrempé sur toute les routes. Celle que suivaient nos voyageurs était faite à la mode du bon vieux temps : on y avait posé des rails, mais quels rails! Dans ces Etats de l'Ouest, où la boue forme des abîmes d'une profondeur incalculable , on met transversalement côte à côte des troncs d'arbre revêtus de leur écorce ; on les recouvre de terre , de pierres ou de gazon, et, après cette opération, l'indigène s'enorgueillit de posséder une route nouvelle. Dans la suite , les pluies balayent la terre et le gazon : les troncs d'arbre se dérangent et prennent diverses positions pittoresques, et les ornières atteignent des proportions inconnues dans les régions plus civilisées.
C'était sur une pareille route que roulait notre sénateur, en faisant des réflexions morales que les cahots interrompaient à chaque instant. Tantôt la voilure plongeait dans un gouffre de fange noirâtre, tantôt elle montait sur une pile de bois. 31. Bird, la femme et l'enfant étaient sans cesse ballottés d'un côté à l'autre; ils se heurtaient, se meurtrissaient; l'enfant criait; le sénateur se croyait perdu, et le chapeau d'Elisa n'avait plus de forme. Au dehors Cudjoé faisait claquer son fouet, et apostrophait énergiquement ses chevaux rebelles. 11 y avait toutefois des instants de répit , dont les voyageurs profitaient pour rajuster leurs vêtements ; puis la voiture recommençait à rouler d'ornière en ornière.
Tout à coup elle s'arrêta, et Cudjoé parut à la portière. — 3Ionsieur, dit-il, voilà un endroit bien mauvais, et je ne sais comment nous pourrons en sortir. Je crois que nous serons obligés de poser des rails.
Dans son désespoir, le sénateur voulut mettre pied à terre, et il entra dans la boue jusqu'aux genoux; en cherchant à se dégager, il perdit l'équilibre, et tomba tout de son long sur la route : il fut repêché, non sans peine, par le cocher, dans un état pitoyable.
Pour épargner la sensibilité de nos lecteurs, nous abrégerons le récit des soulTrances de notre infortuné héros; puissent-ils toujours ignorer combien il est pénible de passer une partie de la nuit à arracher des morceaux de bois aux barrières des champs pour boucher les t rous du chemin !
Ce ne fut qu'à une heure de la nuit très-avancée que la voiture s'arrêta à la porte d'une ferme considérable. 11 fallut une certaine persévérance pour réveiller les habitants du logis; mais enfin le propriétaire vint ouvrir. C'était un homme de grande taille, vêtu d'une blouse de flanelle rouge; sa chevelure épaisse, d'un blond fade, et sa barbe, qui n'avait pas été faite depuis plusieurs jours, ne donnaient ricu de bien prévenant a sa physionomie. Pendant quelques minutes, il promena sa chandelle en contemplant les nouveaux venus avec une