‹ La case du Père TomChapitre 42 sur 200 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

stupéfaction vraiment plaisante ; et il eut peine à comprendre ce dont il s'agissait.

L'honnête John Van Trompe avait possédé autrefois un domaine considérable dans l'Etat de Kentucky. Extérieurement, il avait l'air d'un ours; mais c'était un homme juste, qui n'avait pu voir sans horreur un régime également funeste aux oppresseurs et aux opprimés. Enfin , las de sa situation , il acheta dans l'Etat de l'Ohio une propriété importante; il affranchit tous ses esclaves, les entassa suides charrettes, et les installa sur son nouveau territoire. Après avoir complété l'organisation de sa colonie , il s'était retiré dans une ferme solitaire pour s'y livrer en paix à ses réflexions.

— Etes-vous homme à donner asile à une femme et un enfant que poursuivent les chasseurs d'esclaves? lui demanda franchement le sénateur.

— Je crois que oui, dit l'honnête John Yan Trompe avec fierté.

— Je l'avais présumé.

■ — S'il se présente un de ces scélérats, reprit le brave homme en développant ses formes musculeuses, je suis prêt à le recevoir. S'ils sont plusieurs, j'ai sept fils, de solides gaillards, qui me prêteront main-forte. Offrez mes respects aux chasseurs d'esclaves , et ditesleur que nous les attendons.

John passa les doigts dans les touffes de ses cheveux et partit d'un grand éclat de rire.

Elisa, demi-morte , se traîna jusqu'à la porte, étreignant son enfant endormi avec le peu de force qui lui restait. Van Trompe la regarda fixement à la lueur de la chandelle , fit entendre une exclamation de pitié , et introduisit la fugitive dans une petite chambre à coucher voisine d'une grande cuisine.

— Vous êtes en sûreté ici, dit-il à Elisa en lui montrant les carabines qui étaient attachées au-dessus du manteau de la cheminée ; je suis familiarisé avec les dangers, et l'on sait généralement qu'il y aurait de l'imprudence à venir m'attaquer chez moi. Dormez donc aussi paisiblement que si votre mère vous berçait.

A ces mots il laissa une lumière sur la table, et il se retira.

— Elle est d'une rare beauté, dit-il à M. Bird; mais la beauté est souvent un motif de persécution , qu'une esclave évite en s'évadant pour peu qu'elle ait des sentiments honnêtes.

Le sénateur raconta brièvement l'histoire d'Elisa.

— Ah! ah! dit Van Trompe d'un ton lamentable; elle est poursuivie pour avoir écoulé les sentiments de la nature, pour avoir fait ce que toute autre mère aurait fait à sa place. Ce sont de ces choses qui m'irritent au point que je suis prêt à jurer. Autrefois, monsieur le sénateur, je ne fréquentais pas l'église, parce que les ministres de nos contrées parlaient toujours en faveur de l'esclavage, avec force citations du grec et de l'hébreu; j'en ai trouvé un qui dit tout le contraire, et j'assiste religieusement à ses sermons.

Tout en tenant ce langage, Van Trompe débouchait une bouteille de bon cidre, dont il offrit un verre à son interlocuteur.

— Vous ferez bien d'attendre le jour ici, ajouta-t-il; je réveillerai ma vieille, et je vous ferai un lit.

— Je vous remercie, mon bon ami, dit le sénateur, il faut que j'aille attendre la diligence de Columbus.

— En ce cas, je vais vous accompagner un bout de chemin; et je vous indiquerai une route qui vaut mieux que celle par laquelle vous êtes venu.

John Van Trompe prit une lanterne , et conduisit la voiture dans un chemin de traverse qui passait derrière l'habitation. Au moment de s'éloigner, le sénateur lui mit dans la main un billet de dix dollars.

— C'est pour elle, dit-il laconiquement.

— Bien , répondit van Trompe avec une égale concision. Us se donnèrent une poignée de main et se séparèrent.

Page 1