‹ La case du Père TomChapitre 44 sur 200 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Tom parlait d'une voix rauque et entrecoupée, mais avec énergie. Il contenait l'explosion de ses chagrins pour ne pas accroître ceux de sa famille.

— Ne songeons qu'aux bienfaits du ciel ! ajouta-t-il en frissonnant,

— Ses bienfaits! je ne les vois guère. Ce n'est pas juste! non, ce qui se passe n'est pas juste ! Notre maître n'aurait pas dû souffrir qu'on vous emmenât pour payer ses dettes. Yous lui avez gagné dix fois le prix de votre vente. Il vous avait promis la liberté, et il aurait dû vous la donner depuis longtemps. Il est possible qu'il soit gêné; mais je trouve qu'il a tort, et vous ne me prouverez pas le contraire. Yous lui avez été toujours fidèle, vous avez terminé pour lui un tas d'affaires importantes, vous vous êtes plus occupé de lui que de votre femme et de vos enfants, et il vous vend! Ah ! ceux qui vendent ainsi le sang du cœur, l'affection du cœur, pour se tirer d'embarras, méritent la colère céleste!

— Chloé, si vous m'aimez, ne parlez pas ainsi, surtout au moment où nous allons nous séparer peut-être pour toujours. Je vous le dis, attaquer mon maître, c'est m'attaquer. Ne l'ai-je point porté dans mes bras quand il était enfant? N'est-il pas meilleur que tous les autres ? Je suis convaincu qu'il ne m'aurait jamais abandonné s'il avait pu faire autrement.

— N'importe, dit la mère Chloé, qui avait au plus haut degré le sentiment de la justice , il a tort en quelque chose; je ne saurais dire en quoi, mais j'en suis sûre.

— Portons nos regards vers Dieu; il est au-dessus de tout, et il ne tombe pas même un passereau sans sa permission.

— Je le sais, et pourtant ça ne me console pas beaucoup. Mais à quoi bon parler? La galette est cuite, et je vais vous servir un bon déjeuner. Personne ne sait quand vous en ferez un autre.

Pour bien comprendre les souffrances des nègres, qui sont emmenés dans les Etats situés près de l'embouchure du Mississipi, il faut se rappeler leur attachement instinctif pour les localités qu'ils habitent. La nature leur a refusé l'esprit d'aventure; ils aiment le foyer domestique, et ne le quittent jamais volontiers. En outre le nègre est habitué dès l'enfance à considérer sa translation dans les Etats du Sud comme le plus sévère des châtiments. Le fouet et la torture l'épouvantent moins que la menace d'être vendu en aval du Misisissipi. Dans leurs heures de loisir, les esclaves du Kenlucky ou du Tennessee parlent avec horreur des atrocités qui s'accomplissent dans les contrées plus voisines de la mer; ce sont pour eux des régions inconnues, d'où tous les voyageurs ne reviennent jamais. Des missionnaires du Canada assurent que la plupart des fugitifs qui'ls ont confessés ne se plaignaientpoint de leurs maîtres, et que le seul motif de leur évasion avait été la crainte d'être vendus au Sud. Elle suffisait pour insprer un courage héroïque à des Africains, naturellement timides et indolents.

Le repas du matin fumait sur la table. Madame Shelby avait dispensé la mère Chloé de remplir ce jour-là ses fonctions habituelles

à la grande maison , et la pauvre négresse avait consacré tous ses talents à ce banquet d'adieux. Elle avait tué et préparé ses meilleurs poulets; elle avait fait cuire à point, au goût de son mari, un magnifique gâteau de maïs, et l'on voyait sur le manteau de la cheminée des cruchons qui ne paraissaient que dans les occasions les plus solennelles.

— Quel déjeuner! dit Moïse aussitôt qu'il eut ouvert les yeux.

Et il étendit la main pour saisir une cuisse de poulet; mais sa mère le repoussa en lui donnant un bon coup de poing sur l'oreille.

— Voilà! s'écria-t-elle; ça vous apprendra à mettre au pillage le dernier déjeuner que votre pauvre papa fait à la maison.

— Oh! Chloé ! dit Tom avec douceur.

— Ma foi, je n'ai pu me retenir, dit la mère Chloé en se cachant la face avec son tablier; je suis si tourmentée que je ne suis pas dans mon assiette naturelle.

Moïse et Pierre se tinrent tranquilles, les yeux fixés sur leurs parents; mais le plus jeune des enfants, s'accrochant à la robe de sa mère, fit entendre les cris les plus impérieux.

— On va vous donner à manger, dit la mère Chloé en prenant l'enfant dans ses bras ; vous aurez du poulet , et maman ne vous grondera plus.

Sans attendre une seconde invitation, les enfants se jetèrent avec vivacité sur les comestibles.

— Je vais à présent m'occuper des bagages , dit la mère Chloé quand le repas fut achevé; votre nouveau maître ne vous les laissera peut-être pas emporter, mais n'importe. Voici dans ce coin de la flanelle pour vos rhumatismes; tâchez de la bien conserver, parce que personne ne vous en fera plus d'autre. Voici de vieilles chemises, et en voici de nouvelles. J'avais pris vos bas hier au soir, et j'y avais mis la boule pour les raccommoder. Hélas! qui les raccommodera?

Et la mère Chloé, accablée de douleur, mit sa tête sur le coffre et pleura.

— Dire que personne ne s'occupera de vous, malade ou bien portant! Oh! il me sera bien difficile d'être bonne dorénavant!

Les enfants, après avoir dévoré tout ce qui était sur la table, commencèrent à concevoir une idée vague de la situation. Voyant leur père triste et leur mère en larmes, ils se mirent à geindre et à se frotter les yeux. La petite, étrangère à l'émotion générale, monta sur les genoux de son père, dont elle s'amusa à tirer les cheveux et à égratigner la figure, en accompagnant cet exercice de bruyants accès d'hilarité.

— Réjotlis-toi, ma pauvre amie, dit la mère Chloé , tu auras ton tour. Tu verras un jour vendre ton mari, et tu seras vendue toimême, ainsi que tes frères, s'ils deviennent jamais bons à quelque chose.

Lu ce moment, un des enfants s'écria :

— Voilà madame qui vient.

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