CHAPITRE XI
Maudite soit leur infernale conduite!... Dieu me pardonne, je crois que je jure1.,. Allons, Georges , suivez votre route; mais soyez prudent, mon ami. Ne tuez les gens qu'en cas de légitime défense, ou plutôt ne tuez personne, cela vaut mieux. Où est votre femme?
— Elle est partie, emportant son enfant dans ses bras, pour aller Dieu seul sait où : elle a pour guide l'étoile du nord. Dans quel lieu la reverrai-je ? Nous retrouverons-nous j.amais en ce monde? C'est ce que j'ignore.
— Est-il possible? la famille Shelby était si bonne!
— Les bonnes familles ont des dettes, et les lois de votre pays leur donnent la facilité d'arracher l'enfant du sein de la mère pour payer les dettes du maître.
— Il suffit, reprit l'honnête Wjîson en fouillant dans sa poche; je ne veux pas discuter là-dessus. Tenez , Georges , voilà pour vous.
Et il tira de son portefeuille une liasse ée billets qu'il offrit au mulâtre.
— Non , mon bon monsieur, répondit Georges; tous avez déjà fait beaucoup pour moi , et ce don pourrait vous gêner. J'avais des économies que je suis parvenu à dérober à la rapacité de M. Harris. J'ai assez d'argent, je l'espère, pour achever mon voyage.
— Acceptez, mon ami. L'argent est d'un grand secours ; on ne saurait trop en avoir, pourvu qu'on l'emploie honnêtement. Prenez , prenez, mon garçon.
— A condition que je vous le rendrai plus tard, à titre d'emprunt, dit Georges ; et il prit les billets.
— Maintenant, Georges, combien de temps comptez-vous voyager de la sorte? Pas longtemps, je le présume ; vous soutenez admirablement votre rôle, mais votre hardiesse est imprudente. Qu'est-ce que ce noir qui vous accompagne ?
— Un homme dévoué, qui a passé au Canada il y a un an. Il a appris que , furieux de sa fuite , son maître torturait sa pauvre vieille mère : il est revenu pour la consoler et pour l'emmener avec lui, s'il le pouvait.
— A-t-il réussi ?
— Pas encore ; il rôde autour de l'habitation , mais il n'a pas encore trouvé d'occasion favorable. En attendant, il m'accompagnera jusqu'à l'Ghio , pour me confier à des amis qui l'ont secouru ; ensuite, il reviendra chercher sa mère.
— C'est dangereux, très-dangereux, dit le vieillard.
Georges releva la tête et sourit dédaigneusement. Wilson le regarda avec une stupéfaction naïve.
— Vous vous êtes singulièrement développé, mon garçon. Tous avez un air d'assurance, vous parlez, vous agissez en homme.
— Parce que je suis libre! répliqua fièrement le mulâtre. Oui, monsieur, c'est pour la dernière fois que j'ai appelé quelqu'un mon maître ; je suis libre !
— Prenez garde ! vous n'êtes pas encore sauvé ; vous pouvez être pris.
— Tous les hommes sont libres et égaux dans la tombe, monsieur Wilson, et j'y (descendrai, s'il le faut.
— En vérité, votre audace me confond. Entrer dans une auberge aussi proche !
— Monsieur Wilson , ma démarche est si hardie et cette auberge est si proche, que je ne saurais inspirer de soupçons. On ira me chercher plus loin ; et puis, ne suis-je pas bien déguisé? Le maître de Jim n'habite pas ce comté : il n'est point connu dans ces parages. Jim a cessé d'être poursuivi , et personne ne s'avisera, je le pense, de me confronter avec le signalement donné sur l'affiche.
— Mais cette marque, cette lettre H ?
Le mulâtre g ta son gant, et montra sur sa main droite une cicatrice récemment guérie.
— C'est une dernière preuve d'attention de M. Iîarris. Il y a une quinzaine, il lui prit fantaisie de me marquer de son initiale, parce qu'il croyait que je voulais m'évader. C'est bien effacé, n'est-ce pas?
— Je déclare que mon sang se glace dans mes veines, quand je songe à vos dangers.
— Mon sang est resté glacé pendant longues années ; mais à présent il bouillonne.
Il y eut quelques instants de silence, et Georges ajouta :
— Je me suis aperçu que vous me reconnaissiez, et j'ai cru qu'il fallait avoir celle conférence avec vous, de peur d'être trahi par voire surprise. Je pars demain matin, avant le jour; demain soir, j'espère me reposer en santé dans l'Etat de l'Oluo. Je voyagerai en plein jour, ji' logerai dans les meilleurs hôtels. Je dînerai avec les maîtres de la terre. Adieu, donc; si vous entendez dire que je suis pris, vous pourrez être certain que je serai mort.
L'homme de couleur tendit la main avec la majesté d'un prince. Le petit vieillard la serra cordialement, recommanda de nouveau de la prudence à son ancien ouvrier, prit son parapluie, et sortit.
Georges se tint un moment d'un air pensif à la porte, que le vieillard venait de fermer ; tout à coup une idée lui traversa l'esprit : il ouvrit la porte, et cria dans l'escalier :
— Monsieur Wilson, encore un mot!
Le manufacturier rentra, el Georges, après avoir refermé la porte, demeura quelques minutes irrésolu, la tèle inclinée.
— Monsieur Wilson, dil-il avec efl'orl , vous m'a\ez traité en chrétien.,, souffrez que je vous demande encore un acte de charité chrétienne...
— Lequel ?
— Nous avez raison ; je cours de grands risques... LSi je meurs, personne ne s'en inquiétera ; je serai enterré dans le premier fossé venu , comme un chien. Au bout de quelques jours, tout le monde
m'aura oublié, excepté ma pauvre femme ! Pauvre amie! elle me
pleurera , cl je désirerais, monsieur Wilson, lui faire parvenir cette épingle, qu'elle m'avait donnée eu étrenne. Ayez la complaisance de