‹ La case du Père TomChapitre 55 sur 200 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

— Quel bien ça me fera-t-il?

— Consolez-vous, maman; on dit que vous avez un bon maître.

— Je n'y tiens pas; peu m'importe. O Albert! vous étiez mon dernier enfant! Comment vivre sans vous?

— Est-ce qu'on ne peut emmener cette femme? dit sèchement Haley; ça ne lui sert à rien de crier comme ça.

Quelques-uns des assistants, moitié par persuasion , moitié par force, firent lâcher prise à la vieille, qui retenait toujours Albert, et elie relièrent à la consoler, tout en la conduisant à la charrette de son nouveau maître.

— Marchons! dit Haley; et réunissant ses trois acquisitions, il mit à chacune d'elles des menottes, qu'il attacha à une longue chaîne ; puis il chassa devant lui son bétail humain jusqu'à la prison.

Au bout de quelques jours, Haley s'embarqua sur l'Ohio avec les premières recrues de sa troupe. 11 devait, chemin faisant, en recueillir d'autres, dont il s'était assuré la propriété par lui-même ou par ses agents, et qui l'attendaient à diverses escales.

La Belle-Rivière , un des plus beaux bateaux qui eussent jamais sillonné les eaux de l'Ohio, descendait gaiement ce fleuve sous un ciel éclatant; les raies et les étoiles du drapeau américain flottaient à l'avant; le pont était couvert de belles dames, d'élégants cavaliers qui jouissaient d'une belle journée. Tout était riant, animé, plein de vie; mais dans la cale gémissait la troupe d'Haley, arrimée avec les autres marchandises ; les membres qui la composaient étaient groupés ensemble et se parlaient à voix basse.

— Enfants, leur cria Haley, j'espère que vous vous maintenez en belle humeur; point de maussaderie, s'il vous plaît; relevez la têle; conduisez-vous bien avec moi , et je me conduirai bien avec vous.

Suivant la coutume invariable des noirs, les esclaves répondirent : — Oui, monsieur. Mais on était obligé de reconnaître que leur belle humeur n'avait rien de très-évident. Ils avaient certains préjugés en faveur de leurs femmes, de leurs mères, de leurs enfants, qu'ils avaient vus pour la dernière fois, et la gaieté qu'on exigeait d'eux se produisait assez difficilement.

L'article catalogué sous la rubrique de «John, âgé de trente ans,» posa ses mains enchaînées sur les genoux de Tom, et lui dit : — J'avais une femme, et elle ne sait rien de mon sort, la pauvre créature!

— Oii demeurc-t-elle? dit Tom.

— Dans une auberge à quelques milles d'ici ; je voudrais bien la revoir encore en ce monde.

Pauvre John! ce vœu était naturel, et les larmes coulèrent aussi naturellement sur ses joues que si c'eut été un blanc. Un long soupir s'échappa de la poitrine oppressée de Tom , qui essaya tant bien que mal de consoler son compagnon.

Au-dessus de leurs têtes , dans la cabine , étaient assis d'heureux couples, autour desquels gambadaient des enfants joyeux connue <\a papillons.

— Maman , dit un enfant qui venait de faire une excursion dans la cale, il y a à bord un marchand de nègres avec cinq ou six esclaves,

— Les malheureux! dit la mère d'un ton de douleur et d'indignation.

— De quoi s'agit-il ? demanda une autre dame.

— D'esclaves qui sont en bas.

— Et ils ont des chaînes, ajouta l'enfant.

— Quelle honte pour notre pays qu'on y voie de pareils spectacles ! dit une troisième dame.

— Oh! s'écria une quatrième , qui cousait à la porte de sa chambre entre ses deux enfants, il va du pour et du contre. J'ai voyagé dans le Midi, et je crois franchement que les nègres sont plus heureux que s'ils étaient libres.

— Quelques-uns jouissent du bien-être matériel, je ne le conteste pas, reprit la première dame; ce qu'il y a de plus révoltant dans l'esclavage, c'est qu'il outrage les plus saintes affections; c'est qu'il sépare les familles.

— C'est fâcheux, sans doute, répondit la quatrième dame en examinant l'effet d'une robe d'enfant qu'elle venait de terminer; mais cela n'arrive pas souvent.

— Ça se voit tous les jours! s'écria la première dame. J'ai passé plusieurs années dans le Kentucky et la \ irginie, et j'ai été témoin de misères qui font saigner le cœur. Supposez, madame , qu'on vous enlève vos deux enfants pour les vendre.

— >"ous ne pouvons juger par nos propres sentiments de ceux des gens de cette classe.

— Tous ne les connaissez pas, madame , repartit la première dame avec chaleur. J'ai été élevée au milieu d'eux, et je sais qu'ils ont des sentiments aussi vifs, peut-être même plus vifs que les nôtres.

— A raiment! s'écria la quatrième dame; puis elle bâilla , regarda par la fenêtre de la cabine, et termina comme elle avait commencé, en disant : — Après tout, je crois que les nègres sont plus heureux que s'ils étaient libres.

Un grave ecclésiastique en habit noir, qui était assis près de la porte de la cabine, glissa un mot dans la conversation. — Indubitablement, dit-il, l'intention de la Providence est que la race africaine soit en servitude. « Que Chanaan soit maudit! qu'il soit à l'égard de ses frères l'esclave do esclaves. Que Dieu multiplie la postérité de Japbet, et qu'il habite dans Les tentes de Sem, et que Chanaan soit son esclave. »

— Etranger, dit un homme de grande taille, interprélez-xous le texte dans son véritable sens?

— Assurément. Il a plu à la Providence , pour quelques motifs impénétrables, de condamner cette race à la servitude, il y a des siècles, et nous ne devons pas nous opposer à ses décrets.

— In ce cas, reprit l'homme de grande taille, j'irai «le l'avant, et j'achèterai des nègres, puisque c'est la volonté du ciel, auquel il faut obéir. Les nègres sont faits pour être vendus, troqués, oppri-

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