CHAPITRE XII
mes : voilà une manière de voir rassurante! N'est-ce pas votre avis, étranger?
Ces mots s'adressaient à Haley, qui , les mains dans ses poches, appuyé contre le poêle, prêtait une oreille attentive à l'entretien.
— Je n'y ai jamais réfléchi , répondit Iialey; je n'ai pas d'instruction ; j'ai embrassé la profession de marchand d'esclaves pour avoir des moyens d'existence. Si j'ai eu tort, j'aurai soin de m'en repentir à propos.
— À quoi bon! reprit l'homme de grande taille; n'avez-vous pas entendu ce que dit l'Ecriture? Yoyez combien il est utile de la connaître! Si vous aviez étudié votre Bible, comme ce brave ministre, vous seriez depuis longtemps débarrassé de tout scrupule, et vous vous seriez épargné bien des inquiétudes. Yous n'auriez eu qu'à dire : Maudit soit... le nom m'échappe ; et vous auriez continué votre commerce avec une tranquillité parfaite.
Celui qui s'énonçait ainsi était John le maquignon, que nous avons déjà présenté à nos lecteurs dans l'auberge du Kentucky. Sa longue face anguleuse rayonna d'un sourire ironique, et il se mit à fumer.
Un jeune homme frêle et maigre, dont les traits exprimaient autant de sensibilité que d'intelligence , prit la parole et dit : — Il y a dans l'Ecriture un autre passage : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. » N'est-ce pas aussi concluant que la malédiction de Chanaan?
— Cela nous semble tel, à nous autres pauvres gens, dit John en fumant comme un volcan.
Ce jeune homme le considéra, et allait ajouter quelque chose, quand le bateau s'arrêta. Toute la compagnie s'élança sur le pont pour savoir où l'on arrivait. Aussitôt qu'on eut jeté la planche , une négresse traversa la foule, descendit précipitamment à fond de cale, et se jeta au cou de l'esclave désigné sous la rubrique de « John, âgé de trente ans. »
C'était sa femme; mais pourquoi raconter leur entrevue? Il y a tous les jours des exemples de misères semblables, de faibles séparés les uns des autres et réduits au désespoir pour le plus grand avantage des forts. Il n'est nécessaire de les redire ni pour les hommes, ni pour Celui qui n'est jamais sourd aux plaintes des malheureux, quoiqu'il ne le manifeste pas toujours.
Le jeune homme qui avait plaidé la cause de l'humanité contemplait cette scène les bras croisés. — Mon ami, dit-il à Iialey, comment pouvez-vous, comment osez-vous exercer un métier pareil? Regardez ces deux infortunés! Je me réjouis en mon cœur d'aller retrouver chez moi ma femme et mon enfant; et la même cloche dont le signal me rapprochera d'eux va sonner pour celte femme et cet homme l'instant d'une séparation éternelle. Soyez-en convaincu, Dieu vous jugera !
Le marchand d'esclaves s'éloigna en silence.
— Dites donc! lui cria le maquignon, il paraît que tout le mondé
n'est pas du même avis. Cet étranger ne semble pas grand partisan de la malédiction de... le nom m'échappe, llaley fit entendre un grognement sourd.
— Et il n'en est pas moins estimable, ajouta John le maquignon; puisse sa prédiction ne pas se réaliser quand vous serez cité devant le grand tribunal!
Haley s'en alla en réfléchissant à l'autre bout du bateau.
— Si je me défais avantageusement de trois ou quatre troupes, pensait-il, je quitterai le métier; il a vraiment ses dangers.
Puis il prit son portefeuille et se mit à repasser ses comptes; procédé employé par bien d'autres pécheurs que lui comme spécifique contre les remords.
Le bateau s'éloigna majestueusement du rivage; les hommes recommencèrent à causer, à lire, a fumer; les femmes à coudre, les enfants à jouer, et le steamer poursuivit sa route.
Un jour il s'arrêta devant une petite ville du Kcntucky, et llaley débarqua pour affaires.
Tom , quoiqu'il eût les fers aux pieds, avait la faculté de prendre de temps en temps l'air sur le pont. Il s'approcha du bord du bateau, et regarda sans but par-dessus le parapet. Il vit le marchand revenir à grands pas, en compagnie d'une femme de couleur qui portait un jeune enfant dans ses bras. Elle était proprement vêtue, et un homme de couleur la suivait, une petite malle à la main. La femme avait l'air gaie; elle babillait avec son compagnon, et passa d'un pied léger sur Ja planche. La cloche sonna , la vapeur siffla , la machine mugit , et le bateau descendit la rivière.
La femme s'installa à l'avant, au milieu des bagages, et s'occupa de badiner avec son fils.
llaley fit quelques tours sur le pont, vint s'asseoir auprès d'elle, cl lui parla à voix basse.
Tom remarqua qu'un nuage sombre passait sur les traits de la femme, qui répondit avec emportement : — Je ne le crois pas! je ne le crois pas] Vous vous jouez de moi!
— Si vous ne le croyez pas, regardez ce papier, dit le marchand d'esclaves; c'est le contrat de votre vente, signé du nom de votre maître ; je vous ai payée en espèces bien sonnantes , je vous le garantis.
— Mon maître.' ne m'aurait pas trompée ainsi; c'est impossible! reprit la femme avec une agitation toujours croissante.
— Puisque vous doute/ encore , puisque vous ne vous en rapportez pas a mon témoignage, VOUS pouvez interroger le premier venu... Lola! monsieur, ayez la complaisance de me lire cet acte.
— C'est, dit le voyageur interpellé, un contrat de vente, dont le taire, John Fosdick, vous abandonne la fille Lucie et son enfant, L'acte est en bonne forme, à ce qu'il me semble,
I es exclamations de la femme attirèrent la foule autour d'elle, et le marchand d'esclaves expliqua brièvement les motifs de son agitation.
— Il m'a dit que j'allais à Louisville pour servir comme cuisinière