CHAPITRE XII
— Yoilà le moment ! dit Haley prenant l'enfant endormi et le présentant à l'étranger : ne le réveillez pas! ca ferait une affaire du diable !
L'homme emporta sa proie, et se perdit dans la foule. Lorsque le bateau eut quitté la rive avec ses grondements accoutumés, Lucie retourna à sa place.
— Où est-il? où est-il?... s'écria-t-elle avec égarement.
— Lucie, dit le marchand d'esclaves, votre enfant est parti; autant vaut que vous le sachiez tout de suite. Je savais que vous ne pouviez l'emmener dans \e Sud, et j'ai saisi l'occasion de le vendre à une riche famille, qui relèvera mieux que vous n'auriez pu le faire.
Le marchand d'esclaves était arrivé à cet état de perfection chrétienne et politique que recommandent certains prédicateurs : il avait triomphé de toutes les faiblesses humaines. Le regard de désespoir que Lucie jeta sur lui aurait troublé un homme moins expérimenté ; mais il avait le cœur revêtu d'une triple cuirasse. Il avait vu cent fois le même regard. Les mortelles angoisses qui bouleversaient le visage sombre de la malheureuse mère, sa respiration haletante, ses mains crispées, il les considérait comme des incidents nécessaires du commerce. Il appréhendait seulement qu'elle se mît à pousser des cris et à provoquer une émeute à bord; mais Lucie resta muette, le coup lui avait passé trop droit à travers le cœur pour qu'elle eut la force de jeter un cri, de verser une larme.
Frappée de vertige, elle demeurait immobile. Ses mains inanimées pendaient le long de son corps; ses yeux étaient fixes, mais elle ne voyait rien. Les gémissements de la machine , le mouvement des voyageurs, le bruit de leurs conversations arrivaient à ses oreilles comme des sons vagues créés par un rêve. Son émotion était trop profonde, trop réelle pour se traduire par des signes extérieurs.
Elle était calme.
Le marchand d'esclaves se crut obligé de remplir le rôle de consolateur.
— Lucie, dit-il, je sais que cette perte est cruelle pour vous; mais vous avez du bon sens, ei vous ne vous laisserez pas abattre. C'était nécessaire, inévitable.
— Oh! monsieur, de grâce!... répondit-elle d'une voix étouffée. Il persista.
— \ous avez des qualités, Lucie : je suis bien disposé en votre faveur; je vous placerai bien en arrivant; vous trouverez un autre époux, car une fille comme vous...
— Ah! monsieur, si seulement vous vouliez ne pas me parler! dit Lucie.
Il y avait tant de douleur, tant d'énergie dans ces accents que le marchand d'esclaves comprit que la maladie résisterait à ses moyens cura tifs.
Il s'éloigna; Lucie lui tourna le dos cl se cacha la lèle dans son manteau. Haley se promena de long eu large, s'a n'étant par intervalles pour la regarder.
04 LE VEl\E TOM.
— Elle a tic la peine, se dit-il; pourtant elle est tranquille. Quand elle aura pleuré un peu, elle reviendra à la raison.
Tom avait tout observé; il trouvait infâme la conduite de llaley; car c'était un pauvre noir ignorant qui n'avait pas appris à généraliser, à étendre la sphère des idées, à sacrifier tout à de grandes vues. S'il eût écouté les instructions de quelques ministres du culte, il n'aurait point été choqué de cet épisode d'un commerce qui, suivant le docteur Joël Parker, de Philadelphie, n'entraîne que des maux inséparables de toutes relations sociales. Mais Tom n'avait point d'instruction; il n'avait jamais lu que le Nouveau Testament, cl l'impression qu'il ressentait n'était point neutralisée par de hautes considérations. 11 déplorait les tortures de cette pauvre femme, qui courbait la tête comme une plante flétrie. Il comprenait la misère de cette créature humaine, que les lois confondaient froidement avec les paquets, les caisses et les ballots sur lesquels clic était assise.
Tom se rapprocha, et voulut lui parler; elle ne répondit que par des gémissements. Il l'entretint des cieux, d'un Dieu miséricordieux, d'un refuge éternel; mais l'affligée était sourde; son cœur paralysé battait à pciue.
La nuit vint, pure, belle, étincelante d'innombrables étoiles qui ressemblaient à des yeux d'anges abaissés vers Ja terre; mais elle était silencieuse, et de ce firmament splendide ne descendait aucune parole de consolation.
Les bruits s'éteignirent graduellement à bord de la Belh'-llirn'rc. Tous les voyageurs s'endormirent. Tom s'étendit sur un coffre, et avant de s'abandonner au sommeil il entendit par intervalles les sanglots étouffés de Lucie. « Oh! que faire? disait-elle ; ô mon Dieu, Seigneur, assistez-moi ! »
Vers le milieu de la nuit, Tom fut réveillé en sursaut. Quelque chose de noir passa rapidement devant lui, ci i! entendit un clapotement dans l'eau. 11 leva la tète : Lucie avait disparu; il la chercha vainement autour de lui. Elle ava.it trouvé le terme de ses maux, et la rivière nui l'avait engloutie coulait avec autant de calme clde limpidité qu'auparavant.
Patience' patience! vous que révoltent de pareilles scènes : pas un s 'Ujtir, pas une larme des opprimés ne sont oubliés par le divin consolateur. Jl les recueille dans son rein, et il en tient compte. Supportez la douleur avec la résignation dont il vous a donne l'exemple; car, aussi certainement qu'il est Dieu, l'heure de la rédemption viendra !
llaley se réveilla de bonne heure, et vint donner le coup d'œil du maître a sa marchandise vivante. Ce fut à son tour d'avoir l'air inquiet et troublé.
— Ou est celte fille0 dit-il à Tom.
Tom connaissait l'utilité de la dii cussion ; il ne cru! pas devoir faire part au marchand de ses observations, et répondit simplement : — .le n'en sais rien.
— Il est impossible qu'elle soit descendue celle nuit a l'une îles